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Administration en ligne : l'État à portée de clic, ou pas encore

Administration en ligne : l'État à portée de clic, ou pas encore

L'administration numérique promet un État plus rapide, plus transparent et plus proche de ses citoyens, un État littéralement à portée de clic. En Afrique de l'Ouest, cette promesse reste largement à tenir. En 2024, aucun des neuf pays de la zone étudiée n'atteint la moyenne mondiale de l'indice de développement de l'e-gouvernement (EGDI) de l'ONU, fixée à 0,6382. Le meilleur élève régional, le Ghana, s'en approche à 0,632 mais reste 108e sur 193 États. À l'autre bout, le Niger plafonne à 0,212, soit un tiers de la moyenne mondiale. La fracture n'est plus une intuition : elle se chiffre, et elle a un coût. Mais le rapport de un à trois qui sépare le Ghana du Niger raconte moins une histoire de moyens qu'une histoire de choix, car ces deux États partagent une même région, des contraintes budgétaires voisines et un même retard de départ.

Une région à la traîne, sur un continent déjà distancé

Le point de départ est brutal. L'Afrique reste, en 2024, le continent le moins avancé du monde en matière d'administration numérique, avec une moyenne continentale de l'EGDI de 0,4247, loin derrière l'Europe (0,8493) et l'Asie (0,6990). Sur 54 pays africains, seuls huit dépassent la moyenne mondiale, et ils se situent tous au nord ou au sud du continent : Afrique du Sud, Maurice, Tunisie, Maroc, Seychelles, Égypte en tête. Aucun pays ouest-africain continental n'y figure. La région n'est donc pas seulement en retard sur le monde, elle l'est aussi sur son propre continent. Cette double distance n'est pas une donnée parmi d'autres : c'est la mesure de ce qui sépare les citoyens ouest-africains d'un État qui répond, informe et rend des comptes en ligne.

L'EGDI, publié tous les deux ans par le Département des affaires économiques et sociales de l'ONU (DESA), n'est pas un baromètre d'humeur. Il combine à parts égales trois piliers : l'étendue et la qualité des services publics en ligne (OSI), la robustesse de l'infrastructure télécom (TII) et le capital humain (HCI), c'est-à-dire la capacité de la population à utiliser ces services. Un score unique résume ces trois dimensions sur une échelle de 0 à 1. C'est un instrument comparable dans le temps et entre pays, et c'est précisément cette comparabilité qui rend la fracture ouest-africaine lisible.

Indice de développement de l'e-gouvernement (EGDI) 2024, pays d'Afrique de l'Ouestindice (0 à 1)Ghana0.63Côte d'Ivoire0.56Sénégal0.52Nigeria0.48Bénin0.46Togo0.39Mali0.3Burkina Faso0.29Niger0.21Source : ONU DESA, E-Government Survey 2024
Un rapport de un à trois sépare le Ghana du Niger au sein d'une même région. Cette hiérarchie n'épouse pas celle des richesses ou des populations : elle reflète la constance des politiques numériques menées, ou leur absence. Le Bénin, à 0,458, occupe une position médiane qui masque une trajectoire de rattrapage rapide.

Trois profils, trois goulots d'étranglement différents

Un score global unique cache l'essentiel : chaque pays bloque sur un pilier différent. Comparer le Ghana, le Sénégal et le Mali, les trois profils les plus révélateurs de la région, dissipe l'illusion d'un retard homogène. Le Ghana progresse sur les trois fronts à la fois, avec des services en ligne solides (OSI 0,608), une infrastructure de bon niveau (TII 0,728) et un capital humain qui suit (HCI 0,559). Le Sénégal affiche au contraire un profil dissocié : une infrastructure de niveau mondial (TII 0,733, le meilleur de la zone) mais un capital humain deux fois plus faible (HCI 0,338). Le Mali, enfin, cumule les retards, avec un capital humain effondré (HCI 0,125, plancher régional) qui tire tout l'indice vers le bas.

Trois profils, trois goulots d'étranglement : sous-indices EGDI 2024 (Ghana, Sénégal, Mali)indice (0 à 1)00.20.40.60.80.61Ghana0.48Sénégal0.33MaliSource : ONU DESA, E-Government Survey 2024
Le même score global recouvre des blocages opposés. Le Sénégal a bâti le tuyau (infrastructure de niveau mondial) mais pas encore l'usage (capital humain deux fois plus faible). Le Mali bute sur le capital humain, principal frein sahélien. Cibler le pilier limitant, plutôt que le score global, change entièrement la stratégie d'investissement.

La conséquence pratique est décisive. Un même euro de coopération ne produit pas le même effet selon le pays : construire un portail de services supplémentaire au Sénégal, dont l'infrastructure est déjà excellente, ne débloque rien si les citoyens ne savent pas s'en servir ; le même euro investi dans l'alphabétisation numérique et la formation des agents publics y produirait un rendement bien supérieur. Au Mali, à l'inverse, aucun portail ne compensera un capital humain à 0,125. Piloter l'administration numérique par le score global, c'est avancer à l'aveugle ; la piloter par le pilier limitant, c'est cibler la dépense là où elle débloque réellement la chaîne.

Les tuyaux arrivent plus vite que la capacité des administrations et des citoyens à les utiliser. Bâtir des portails sans investir dans les compétences, c'est financer des services que peu de gens savent ou peuvent utiliser.

Le maillon faible régional : le capital humain

Si l'on cherche le verrou commun à la région, il porte un nom : le capital humain. L'infrastructure progresse vite, portée par la baisse du coût des données mobiles et l'arrivée de la fibre. Le Sénégal atteint 0,733 sur ce pilier, un niveau que ne renieraient pas des pays à revenu intermédiaire supérieur. Mais la capacité des populations et des administrations à exploiter ces réseaux reste en retrait presque partout, avec un HCI de 0,125 au Mali et de 0,167 au Burkina Faso. Autrement dit, la région pose des rails plus vite qu'elle ne forme les conducteurs. Ce déséquilibre est le principal enseignement de l'édition 2024 pour l'Afrique de l'Ouest : le goulot d'étranglement s'est déplacé de la technique vers l'humain.

Ce diagnostic a une portée budgétaire immédiate. Les dépenses d'infrastructure sont visibles, mesurables et politiquement attractives : on inaugure un data center, on annonce un portail. Les dépenses de capital humain, elles, sont diffuses, longues à produire leurs effets et rarement célébrées, alphabétisation numérique, formation continue des agents, accompagnement des usagers. C'est pourtant là que se joue désormais le rendement de l'e-gouvernement ouest-africain. Un portail sans usagers formés est un investissement immobilisé ; un agent formé sans portail moderne reste plus utile qu'un portail moderne sans agent formé. Le Bénin ne fait pas exception : ses services en ligne (OSI 0,520) devancent son infrastructure (0,482), elle-même devant son capital humain (0,371), le pilier appelé à porter la prochaine marche de son rattrapage.

L'écart avec le monde, en une image

Mesurer la fracture suppose un point de référence. La moyenne mondiale de l'EGDI 2024 (0,6382) en fournit un, objectif et commun à tous. Rapportés à ce seuil, les pays ouest-africains se rangent sous une même ligne : le Ghana l'effleure à 0,632, mais aucun autre ne la franchit. La moyenne continentale africaine (0,4247) se glisse entre le Bénin et le Togo, rappelant que le continent tout entier reste sous le seuil mondial. La distance n'est pas anecdotique : le Niger, à 0,212, se situe à un tiers de la moyenne mondiale, ce qui représente non pas un léger décalage mais un fossé de génération technologique.

L'écart avec le monde : EGDI 2024 des pays ouest-africains face à la moyenne mondiale (0,64)indice (0 à 1)Moyenne mondiale0.64Ghana0.63Côte d'Ivoire0.56Sénégal0.52Nigeria0.48Bénin0.46Moyenne Afrique0.42Togo0.39Niger0.21Source : ONU DESA, E-Government Survey 2024 (moyenne mondiale et Afrique : chapitres 2 et 3)
La ligne de la moyenne mondiale sert de juge de paix. Le Ghana la frôle sans la franchir, tous les autres restent en dessous, et la moyenne continentale africaine se loge en milieu de tableau. La fracture numérique administrative n'est pas une figure de style : c'est une distance mesurable, pays par pays.

Vingt ans de progrès : la fracture n'est pas une fatalité

La photographie de 2024 pourrait décourager ; le film des vingt dernières années raconte l'inverse. Le Ghana est passé d'un EGDI de 0,241 en 2003 à 0,632 en 2024, s'installant durablement au-dessus de ses voisins à partir de 2018. Le Sénégal a doublé son indice sur la même période, de 0,201 à 0,516, avec une accélération nette après 2019. Le Bénin, parti d'un niveau comparable en 2003 (0,235), a connu une décennie de stagnation, voire de recul, jusqu'à 2016, avant un redressement spectaculaire qui l'a porté de 0,204 en 2016 à 0,458 en 2024. La leçon est identique à celle des rendements agricoles : ce qui distingue ces trajectoires n'est pas la géographie, mais la constance et le ciblage de l'effort public.

Vingt ans de progrès : trajectoire de l'EGDI (2003-2024)indice (0 à 1)GhanaSénégalBénin00.20.40.60.820032008201220162018202020222024Source : ONU DESA, E-Government Survey (éditions 2003 à 2024)
Trois pays partis du même point en 2003, trois destins. Le Bénin illustre qu'une décennie perdue (2003-2016) peut être suivie d'un rattrapage rapide : +40 % d'EGDI entre 2018 et 2024. La pente compte autant que le niveau, et la pente se décide.

Le cas de la Côte d'Ivoire est le plus éloquent de la région : son EGDI a doublé en six ans, passant de 0,278 en 2018 à 0,559 en 2024, la trajectoire de rattrapage la plus rapide de la zone continentale. Ce bond ne doit rien à un miracle et tout à une volonté politique soutenue de numérisation des services publics et d'extension de la couverture réseau. Il démontre qu'un pays peut, en le décidant, réduire de moitié son écart au monde en une seule législature. La fracture numérique administrative n'est donc pas un état de nature : c'est un solde provisoire, qui se creuse ou se comble selon les choix.

Ce que les citoyens peuvent réellement faire en ligne

Derrière les indices, une question concrète : que peut réellement accomplir un citoyen face à l'écran ? L'indice des services publics en ligne (OSI) approche cette réalité en mesurant l'étendue des démarches disponibles, de la consultation d'informations à la transaction complète (payer une taxe, obtenir un acte, s'inscrire). Sur ce terrain, le classement régional se resserre par le haut : le Ghana mène à 0,608, suivi de près par le Nigeria (0,537), la Côte d'Ivoire (0,522) et le Bénin (0,520), ce dernier se hissant au quatrième rang régional, devant le Sénégal. L'écart entre les mieux dotés et le Niger (0,308) reste net, mais il est plus faible que sur l'indice global, signe que plusieurs États ont su déployer des services même quand leur infrastructure ou leur capital humain restaient en retrait.

Ce resserrement livre un enseignement important : l'offre de services progresse plus vite que la capacité à l'utiliser. Autrement dit, le déploiement technique de démarches en ligne n'est plus, pour les pays du haut du classement, le principal obstacle. Le défi béninois, en particulier, n'est plus tant de créer des services que de les rendre accessibles et effectivement utilisés par le plus grand nombre, ce qui renvoie une fois encore au capital humain et à l'accès à Internet.

Le socle invisible : sans usagers connectés, pas d'e-gouvernement

Un service public en ligne n'existe vraiment que si les citoyens peuvent l'atteindre. Or l'accès à Internet reste très inégal dans la région et progresse à des rythmes divergents. Au Bénin, la part de la population utilisant Internet est passée de 11,3 % en 2015 à 32,4 % en 2023, un quasi-triplement en huit ans, mais qui laisse encore les deux tiers du pays hors ligne. Le Sénégal, parti de plus haut, a franchi le seuil symbolique de la majorité connectée pour atteindre 60 % en 2023. Le Burkina Faso, à l'inverse, reste à 25,4 %, en retrait malgré une nette accélération récente. Ces courbes dessinent le plafond de verre de l'e-gouvernement : aucun portail, si bien conçu soit-il, ne peut servir une population qui n'y accède pas.

Individus utilisant Internet (% de la population), 2015-2023% de la populationBéninSénégalBurkina Faso020406020152017201920212023Source : Banque Mondiale (IT.NET.USER.ZS)
L'accès à Internet, socle de tout service en ligne, progresse partout mais à des vitesses très inégales. Le Sénégal a basculé dans la majorité connectée (60 %) quand le Bénin (32,4 %) et surtout le Burkina Faso (25,4 %) laissent encore la majorité de leur population hors de portée de l'État numérique.

Ce socle d'accès rappelle une évidence trop souvent oubliée dans les stratégies de numérisation : la connectivité n'est pas la couverture. Un réseau peut couvrir un territoire sans que la population l'utilise, faute de terminal abordable, de forfait accessible ou de compétence. C'est le fil qui relie les trois piliers de l'EGDI : l'infrastructure crée la possibilité, le capital humain crée la capacité, les services créent la raison. Rompre un seul de ces maillons suffit à immobiliser l'ensemble.

Le coût de rester hors ligne

Un État qui reste hors ligne ne se contente pas de manquer une modernité : il paie un prix réel, chaque année. L'administration numérique augmente l'efficacité fiscale, car un impôt déclarable et payable en ligne se recouvre mieux et à moindre coût qu'un impôt guiché. Elle renforce la transparence, car une procédure dématérialisée laisse une trace, réduit les circuits opaques et les frais informels. Elle rapproche enfin l'État de ses citoyens les plus éloignés, ceux pour qui chaque démarche suppose aujourd'hui un déplacement coûteux vers un chef-lieu. À l'inverse, l'inaction se paie en recettes non perçues, en corruption facilitée et en services inaccessibles à une partie de la population.

Le gaspillage le plus insidieux est pourtant interne. Les écarts de sous-indices montrent que bâtir des portails sans investir dans les compétences numériques produit des services que peu de gens savent ou peuvent utiliser, gaspillant l'investissement infrastructurel déjà consenti. Un data center inauguré mais sous-exploité, un portail lancé mais déserté, une base de données constituée mais jamais interrogée : ce sont là les coûts silencieux d'une numérisation qui avance par annonces plutôt que par usages. Le coût de l'inaction n'est donc pas seulement celui des services non rendus, c'est aussi celui des investissements déjà faits qui ne rapportent rien.

Ce que les moyennes cachent

La statistique agrégée est utile pour comparer, dangereuse pour décider. La moyenne continentale africaine de 0,4247, qui se glisse entre le Bénin et le Togo dans le classement régional, masque un écart de plus du double entre le Ghana (0,632) et le Niger (0,212) : deux réalités que rien ne rapproche, réunies sous un même chiffre. Plus subtil encore, un score EGDI national unique dissimule la dissociation interne des piliers. Le Sénégal, avec son infrastructure de niveau mondial et son capital humain deux fois plus faible, en est l'illustration parfaite : son score global de 0,516 ne dit rien du pilier qui bloque réellement. Décider sur la base du score global, c'est risquer d'investir là où l'effet est nul et de délaisser le verrou véritable.

Ces indices internationaux, aussi précieux soient-ils, s'arrêtent d'ailleurs aux frontières nationales. Ils ne disent rien des écarts entre la capitale et l'arrière-pays, entre les hommes et les femmes dans l'accès au numérique, entre les jeunes urbains connectés et les aînés ruraux hors ligne. Or c'est précisément à cette échelle infra-nationale que se joue l'inclusion réelle. Un pays peut afficher un OSI honorable tout en laissant des régions entières sans accès pratique aux services qu'il recense. La moyenne nationale, comme la moyenne continentale, cache ce qu'il faut voir pour agir.

Un score EGDI unique dissimule quel pilier bloque réellement chaque pays. Mesurer le pilier limitant, pays par pays, transforme un classement en feuille de route d'investissement.

L'angle CRAD : du score global au pilier limitant

Le CRAD lit ces indices non comme un palmarès mais comme un diagnostic à affiner. Notre conviction est simple : la valeur d'une donnée d'e-gouvernement tient à sa granularité. Le score global sert à situer un pays dans le monde ; il ne sert pas à décider où investir. Pour cela, il faut descendre au pilier limitant, puis en deçà encore, jusqu'à l'usage réel mesuré sur le terrain, les compétences effectivement disponibles dans les administrations, les obstacles concrets rencontrés par les usagers. C'est ce travail de désagrégation qui relie la donnée internationale à la décision opérationnelle.

Notre valeur ajoutée est précisément de relier la donnée de terrain, à savoir l'usage réel, les compétences et les obstacles, au tableau de bord des bailleurs, pour cibler l'investissement là où il débloque la chaîne, du capital humain aux services réellement adoptés. Concrètement, cela suppose des enquêtes d'usage géolocalisées, des mesures désagrégées par sexe et par territoire, une collecte numérique reconduite dans le temps pour suivre l'adoption plutôt que le seul déploiement. C'est la différence entre compter les portails ouverts et mesurer les démarches effectivement accomplies. Une administration numérique ne se pilote pas par ce qu'elle offre, mais par ce que ses citoyens en font.

  • Mesurer l'usage, pas seulement l'offre. Le nombre de services en ligne ne dit rien de leur adoption. Suivre les taux de recours réels, démarche par démarche, révèle les portails désertés et les besoins non couverts.
  • Désagréger par territoire et par sexe. Les moyennes nationales masquent les fractures internes. Cartographier l'accès et l'usage à l'échelle régionale et selon le genre est la condition d'une inclusion numérique effective.
  • Cibler le pilier limitant. Investir dans l'infrastructure quand le capital humain bloque revient à gaspiller la dépense. Le diagnostic par pilier oriente chaque euro là où il produit le plus d'effet.

Le rattrapage béninois, à consolider

Le Bénin occupe une position instructive. Son EGDI a bondi de 40 % entre 2018 (0,326) et 2024 (0,458), l'une des progressions les plus soutenues de la région, portée par une offre de services en ligne désormais au quatrième rang régional (OSI 0,520). Le pays a donc réussi la première moitié du chemin : déployer des démarches numériques. Reste la seconde, la plus exigeante : les rendre accessibles et effectivement utilisées, alors que les deux tiers de la population demeurent hors ligne (32,4 % d'internautes en 2023) et que le capital humain reste le pilier le plus faible (HCI 0,371).

L'écart du Bénin à la moyenne mondiale de l'EGDI 202472%Le Bénin atteint 72 % de la moyenne mondiale de l'EGDISource : ONU DESA, E-Government Survey 2024 (Bénin 0,458 / monde 0,638)
À 72 % de la moyenne mondiale, le Bénin a comblé l'essentiel de la distance, mais le dernier quart est le plus difficile : il ne se gagne plus par le déploiement de services, il se gagne par l'adoption, donc par le capital humain et l'accès.

Ce dernier quart d'écart ne se comblera pas avec les mêmes leviers que les trois premiers. Ouvrir de nouveaux services produit un rendement décroissant quand l'infrastructure et les compétences plafonnent. La prochaine marche béninoise se jouera sur le terrain de l'inclusion : connectivité abordable, alphabétisation numérique, accompagnement des usagers et formation des agents. C'est un travail moins spectaculaire que l'inauguration d'un portail, mais c'est lui qui transforme un score en service rendu.

À retenir

  • En 2024, aucun des neuf pays ouest-africains évalués n'atteint la moyenne mondiale de l'EGDI (0,6382) ; le Ghana la frôle à 0,632 mais reste 108e sur 193.
  • L'Afrique demeure le continent le moins avancé (0,4247 de moyenne) ; aucun pays ouest-africain continental ne figure parmi les 8 pays africains au-dessus de la moyenne mondiale.
  • Le retard n'est pas homogène : le Sénégal bute sur le capital humain (HCI 0,338) malgré une infrastructure de niveau mondial (TII 0,733), le Mali s'effondre sur le capital humain (0,125).
  • La fracture n'est pas une fatalité : la Côte d'Ivoire a doublé son EGDI en six ans (0,278 en 2018 à 0,559 en 2024) et le Bénin a gagné 40 % sur la même période.
  • Le socle reste étroit : les deux tiers du Bénin sont hors ligne (32,4 % d'internautes en 2023) ; sans usagers connectés et formés, aucun portail ne sert.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Piloter la stratégie numérique par le pilier limitant, et non par le score global : diagnostiquer, pays par pays, si le verrou est l'infrastructure, le capital humain ou les services, puis concentrer l'investissement sur ce verrou.
  2. Rééquilibrer la dépense vers le capital humain, maillon faible régional : alphabétisation numérique, formation continue des agents publics et accompagnement des usagers, pour que les portails déjà déployés trouvent enfin leurs utilisateurs.
  3. Sécuriser le socle d'accès en rendant la connectivité abordable (terminaux, forfaits, points d'accès publics), sans quoi les deux tiers de la population resteront hors de portée de l'État numérique.
  4. Mesurer l'usage réel des services, démarche par démarche, plutôt que leur seul déploiement, afin de repérer les portails désertés et de réallouer la dépense vers les besoins effectivement exprimés.
  5. Désagréger systématiquement les données d'e-gouvernement par territoire et par sexe, pour révéler les fractures internes que les moyennes nationales masquent et cibler l'inclusion là où elle manque.
  6. Inscrire l'effort dans la durée et le mesurer chaque cycle : les trajectoires ghanéenne et ivoirienne montrent que le rattrapage est le fruit d'une politique constante et suivie, pas d'annonces successives.

Sources

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