Fracture numérique : qui est vraiment connecté en Afrique de l'Ouest

Un téléphone dans presque chaque poche, mais une majorité de la population hors ligne : c'est le paradoxe ouest-africain. En 2024, selon la Banque Mondiale, la pénétration internet va de 15,6 % au Niger à 72,2 % au Ghana, un écart de plus de 56 points entre deux pays d'une même sous-région. Pourtant, la fracture la plus instructive ne se lit pas sur cette carte. Elle est interne à chaque pays : elle oppose ceux qui sont couverts par un réseau mobile à ceux qui s'en servent réellement, la ville à la campagne, les hommes aux femmes. Tant que les politiques publiques piloteront la connectivité au nombre de cartes SIM, elles continueront de mesurer un progrès qui n'existe qu'à moitié.
Une région à plusieurs vitesses
La photographie 2024 dessine trois groupes. En tête, le Ghana (72,2 %) et le Sénégal (60,1 %) ont franchi le seuil de la majorité connectée. Au centre, un peloton autour de 35 à 42 % réunit la Côte d'Ivoire (41,4 %), le Nigeria (41,2 %), le Togo (39,5 %), le Mali (36,8 %) et le Bénin (34,0 %). En queue, le Burkina Faso (28,3 %) et surtout le Niger (15,6 %) restent à l'écart. Le cas du Nigeria mérite attention : pays le plus peuplé de la région, il n'affiche qu'un taux modéré de 41,2 %, ce qui représente, en valeur absolue, plusieurs dizaines de millions de personnes hors ligne. Réduire la fracture à un classement entre pays est donc trompeur : un taux moyen identique peut recouvrir des millions d'exclus de plus selon la taille de la population.
Le Ghana prouve que rien n'est joué d'avance
Face à ces écarts, une question structure toute décision publique : la fracture est-elle une fatalité géographique ou le produit de politiques ? La trajectoire depuis 2010 tranche nettement en faveur de la seconde hypothèse. Le Ghana a gagné 64,4 points en quatorze ans, passant de 7,8 % d'utilisateurs en 2010 à 72,2 % en 2024. Le Bénin illustre une dynamique de rattrapage plus récente : parti de 3,1 % en 2010, il a progressé de 11,9 points sur la seule période 2020 à 2024 (de 22,1 % à 34,0 %). Le Niger, lui, est resté sous la barre de 1 % jusqu'en 2010 (0,83 %) et n'a véritablement décollé qu'après 2014, sans dépasser 15,6 % en 2024.
La leçon comparative est décisive : en 2010, le Ghana (7,8 %) et le Bénin (3,1 %) partaient de niveaux comparables, à quelques points près. Quatorze ans plus tard, 38 points les séparent. La différence ne tient pas à la géographie, mais au tempo et à la constance des politiques d'accès. Pour un décideur béninois ou nigérien, le Ghana n'est pas un cas exotique : c'est un voisin de la même sous-région qui a démontré qu'une bascule numérique rapide est atteignable en une décennie.
Le vrai clivage : avoir un téléphone n'est pas être connecté
C'est ici que les données changent de nature. Dans toute la région, les abonnements mobiles dépassent largement l'accès internet. La Côte d'Ivoire compte 183,9 abonnements pour 100 habitants, mais seulement 41,4 % de sa population utilise internet : l'écart frôle 142 points. Le Bénin présente le même paradoxe, avec 125,9 abonnements mobiles pour 100 habitants face à 34,0 % d'utilisateurs internet. Partout, le gap entre équipement mobile et usage internet se situe entre 30 points (Nigeria) et 142 points (Côte d'Ivoire). Le téléphone est presque universel ; le haut débit, lui, reste un privilège.
À l'échelle du continent, 66 % de la population possède un téléphone mobile, mais seulement 38 % utilise internet. La fracture n'est plus d'abord un problème de réseau : c'est un problème d'usage.
Pourquoi un signal disponible ne devient pas un usage
Pour comprendre ce paradoxe, l'Union internationale des télécommunications (UIT) propose une décomposition éclairante de la fracture en deux composantes distinctes. La première, le « déficit de couverture », mesure la part de la population qui n'est atteinte par aucun réseau haut débit mobile. La seconde, le « déficit d'usage », mesure la part de la population qui est couverte par un réseau mais n'utilise pas internet. Cette distinction change tout, car les deux déficits n'appellent pas les mêmes remèdes.
Or, en Afrique, le déficit d'usage écrase désormais le déficit de couverture. En 2024, selon l'UIT, seuls 14 % de la population africaine n'ont accès à aucun réseau haut débit mobile (déficit de couverture), une proportion qui grimpe à 25 % en zone rurale. Mais l'écart béant se situe ailleurs : 66 % de la population possède un téléphone, tandis que 38 % seulement utilise internet. Autrement dit, l'immense majorité des personnes non connectées vivent sous un signal disponible qu'elles n'exploitent pas. Construire de nouvelles antennes ne réglera donc qu'une fraction du problème.
Les ressorts de ce déficit d'usage sont identifiables et chiffrables. Le premier est le coût : en 2024, selon l'UIT, un forfait de données mobiles de base de 2 Go coûtait en moyenne 4,2 % du revenu sur le continent, soit plus du double du seuil d'accessibilité de 2 % recommandé par les Nations Unies. Le deuxième est l'équipement : un abonnement peut ne servir qu'à la voix ou à la messagerie, faute de smartphone abordable. Les troisième et quatrième sont l'alphabétisation numérique et la pertinence des contenus en langues locales. Aucun de ces obstacles ne se résout par la seule infrastructure.
- Coût de la data : un forfait 2 Go coûte 4,2 % du revenu moyen, contre une cible de 2 % fixée par l'ONU (UIT, 2024).
- Équipement : une carte SIM ne suffit pas ; sans smartphone abordable, l'abonnement reste cantonné à la voix et au SMS.
- Compétences numériques : savoir utiliser un service en ligne reste un frein, en particulier hors des grands centres urbains.
- Pertinence des contenus : l'offre de services et de contenus en langues locales conditionne l'adoption durable.
Ce que les moyennes nationales effacent : ville, campagne, genre
Un taux national, même exact, est une moyenne qui dissimule deux fractures sociales massives. La première est territoriale. À l'échelle africaine, l'usage d'internet atteint 57 % en ville mais seulement 23 % en zone rurale, soit le plus grand écart urbain-rural de toutes les régions suivies par l'UIT. Un pays peut afficher un taux moyen flatteur tiré par sa capitale, tout en laissant ses campagnes dans une exclusion quasi totale. La moyenne nationale, ici, ment par omission.
La seconde fracture est celle du genre, et elle se double d'un enjeu d'inclusion économique. Toujours selon l'UIT, en 2024, 43 % des hommes utilisent internet en Afrique contre 31 % des femmes. La GSMA, qui suit spécifiquement l'internet mobile, estime qu'en Afrique subsaharienne les femmes ont 32 % de chances de moins que les hommes d'utiliser l'internet mobile, un écart qui ne se réduit que lentement (il était de 34 % en 2017). En valeur absolue, cela représente plus de 200 millions de femmes hors connexion sur le continent. Les barrières sont connues : coût, accès au smartphone, alphabétisation, normes sociales. Une politique numérique qui ignore le genre reproduit mécaniquement l'inégalité existante.
Un taux national de 38 % peut recouvrir 57 % en ville et 23 % à la campagne, 43 % chez les hommes et 31 % chez les femmes. C'est la donnée désagrégée, pas la moyenne, qui dit où agir.
Le coût de l'inaction : une croissance laissée sur la table
La fracture numérique n'est pas qu'un enjeu d'équité : c'est une perte de croissance mesurable. Les études économétriques de l'UIT estiment qu'une augmentation de 10 % de la pénétration du haut débit mobile en Afrique se traduit par un gain d'environ 2,5 % de PIB par habitant, soit un effet supérieur à la moyenne mondiale. À l'inverse, chaque année où le déficit d'usage persiste représente un dividende de croissance non capté, qui s'ajoute année après année.
L'ampleur du gisement se mesure aussi par la trajectoire continentale. Grâce notamment à l'initiative Digital Economy for Africa de la Banque Mondiale, l'accès au haut débit en Afrique est passé de 26 % en 2019 à 36 % en 2022. La Banque Mondiale projette que l'économie numérique pourrait contribuer jusqu'à 712 milliards de dollars au PIB africain d'ici 2050. Mais ce potentiel suppose précisément de combler le déficit d'usage : tant que les deux tiers des personnes couvertes restent hors ligne, l'essentiel de la valeur reste théorique. Le coût de l'inaction n'est donc pas neutre, il est cumulatif, et il pénalise d'abord les pays partis le plus en retard.
Pour le Niger ou le Burkina Faso, dont la pénétration plafonne sous 30 %, l'enjeu dépasse les télécommunications. Sans connectivité de masse, les services publics numériques (état civil, santé, paiements, éducation à distance) restent inaccessibles à la majorité, et les écarts de productivité avec les voisins mieux connectés se creusent. La fracture numérique devient alors une fracture de développement tout court.
Combler le déficit d'usage : un défi de demande, pas seulement d'offre
La conséquence stratégique est contre-intuitive. Pendant deux décennies, la politique numérique africaine a été pensée comme une politique de l'offre : déployer des antennes, poser de la fibre, étendre la couverture. Cet effort reste nécessaire pour les 14 % de la population encore sans signal, et davantage en zone rurale (25 %). Mais il ne peut plus être l'axe principal. Quand 86 % de la population est couverte et que 38 % seulement se connecte, le goulet d'étranglement s'est déplacé de l'offre vers la demande.
Agir sur la demande suppose des leviers distincts de la pose d'infrastructures. Réduire le coût de la data sous le seuil des 2 % du revenu mobilise la concurrence entre opérateurs, la fiscalité du secteur et les politiques d'accès aux terminaux. Rendre l'usage utile suppose des contenus et des services publics en ligne pertinents, dans les langues parlées, et une alphabétisation numérique de masse. Aucun de ces chantiers ne relève du seul ministère des télécommunications : ils engagent l'éducation, les finances, l'administration et le secteur privé. Cette transversalité explique pourquoi le déficit d'usage résiste, et pourquoi le mesurer précisément est le préalable à toute coordination interministérielle.
Le financement suit la même logique. Les bailleurs et les programmes régionaux, à l'image de l'initiative Digital Economy for Africa de la Banque Mondiale, ont d'abord financé l'infrastructure, avec des résultats tangibles (l'accès au haut débit est passé de 26 % à 36 % entre 2019 et 2022). L'étape suivante, plus difficile à financer car moins visible qu'une antenne, est l'investissement dans l'adoption : subvention ciblée aux smartphones, formation, contenus locaux. C'est là que se jouera le passage des 38 % actuels vers la majorité connectée, et donc la capture effective du dividende de croissance de 2,5 % de PIB par habitant pour 10 points de haut débit.
L'angle CRAD : mesurer fin pour décider juste
De cette analyse découle une conviction de méthode. Piloter la transformation numérique au seul nombre d'abonnements mobiles, c'est confondre l'équipement avec l'usage, et surestimer structurellement l'inclusion. La bonne unité de pilotage n'est pas la carte SIM, c'est l'utilisateur réel, désagrégé par territoire, par sexe et par tranche de revenu. C'est précisément ce travail de mesure fine, géolocalisée et désagrégée, qui permet de distinguer un déficit de couverture (qui appelle de l'infrastructure) d'un déficit d'usage (qui appelle de l'accessibilité, des compétences et des contenus).
Les sources internationales, Banque Mondiale, UIT, GSMA, fournissent le cadrage régional. Mais elles s'arrêtent à la moyenne nationale ou continentale. La décision publique, elle, se prend au niveau d'une commune, d'un arrondissement, d'un groupe social. C'est ce dernier kilomètre statistique, du chiffre régional à la donnée locale exploitable, qui sépare un diagnostic d'une politique efficace. C'est le métier du CRAD : transformer la donnée de terrain en décisions territorialisées.
À retenir
- En 2024, la pénétration internet va de 15,6 % (Niger) à 72,2 % (Ghana), un écart de 56,6 points au sein d'une même sous-région (Banque Mondiale).
- La vraie fracture est le déficit d'usage : à l'échelle africaine, 86 % de la population est couverte par un réseau, 66 % possède un téléphone, mais 38 % seulement utilise internet (UIT, 2024).
- Le coût en est la première cause : un forfait 2 Go coûte 4,2 % du revenu, plus du double du seuil de 2 % visé par l'ONU (UIT, 2024).
- Les moyennes nationales masquent deux fractures sociales : 57 % d'usage en ville contre 23 % en zone rurale, et 43 % chez les hommes contre 31 % chez les femmes (UIT, 2024).
- L'inaction a un prix : +10 % de haut débit mobile vaut environ +2,5 % de PIB par habitant en Afrique (UIT) ; rien n'est joué d'avance, comme le prouve le rattrapage du Ghana (+64,4 points en quatorze ans).
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Adopter l'usage réel d'internet (indicateur IT.NET.USER.ZS), désagrégé par territoire, sexe et revenu, comme métrique officielle de la connectivité, à la place du nombre d'abonnements mobiles qui surestime l'inclusion.
- Distinguer explicitement, dans chaque plan numérique national, le déficit de couverture (qui appelle de l'infrastructure) du déficit d'usage (qui appelle de l'accessibilité, des compétences et des contenus), et budgéter séparément les deux.
- Faire du coût de la data une cible politique : ramener le forfait 2 Go sous le seuil d'accessibilité de 2 % du revenu fixé par l'ONU, par la concurrence, la fiscalité du secteur et l'accès aux smartphones abordables.
- Traiter en priorité le dernier kilomètre rural et l'écart de genre, en orientant les programmes d'inclusion vers les zones et les publics que la moyenne nationale rend invisibles.
- Documenter et répliquer les trajectoires de rattrapage rapide des voisins (Ghana, Bénin) plutôt que d'importer des modèles hors région, en analysant les politiques précises qui ont produit la bascule.
- Investir dans des systèmes statistiques nationaux capables de mesurer annuellement, au niveau infranational, le déficit d'usage et ses ressorts, condition d'un pilotage éclairé et d'une croissance numérique réellement captée.
Sources
- Banque Mondiale, API Données Ouvertes (IT.NET.USER.ZS)
- Banque Mondiale, API Données Ouvertes (IT.CEL.SETS.P2)
- Banque Mondiale, Accès Internet (IT.NET.USER.ZS)
- Banque Mondiale, Abonnements Mobiles Cellulaires (IT.CEL.SETS.P2)
- UIT, Facts and Figures 2024, couverture des réseaux mobiles (Afrique : 14 % de déficit de couverture, 25 % en rural)
- UIT, Measuring Digital Development : Facts and Figures 2024 (usage Afrique 38 %, urbain/rural, genre, coût 2 Go)
- UIT, Contribution économique du haut débit : modélisation économétrique pour l'Afrique (+10 % haut débit mobile = +2,5 % PIB/habitant)
- GSMA, The Mobile Gender Gap Report 2024 (femmes 32 % moins susceptibles d'utiliser l'internet mobile en Afrique subsaharienne)
- Banque Mondiale, Digital Economy for Africa (accès haut débit 26 % en 2019 à 36 % en 2022 ; projection 712 Mds USD d'ici 2050)





