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Recensements et enquêtes : la matière première de la décision

Recensements et enquêtes : la matière première de la décision

Un enfant qui n'est pas enregistré à la naissance n'existe pas pour l'État qui le gouverne. Il n'apparaît dans aucune projection scolaire, aucune cohorte vaccinale, aucun fichier de protection sociale. En Afrique subsaharienne, ils sont 90 millions dans cette situation, soit plus de la moitié des 150 millions d'enfants de moins de cinq ans non enregistrés dans le monde (UNICEF, 2024). Derrière cette statistique se joue une question plus large : la qualité de la matière première sur laquelle reposent toutes les décisions publiques. En Afrique de l'Ouest, cette matière première vient de deux sources, les recensements de population et l'enregistrement continu des faits d'état civil. La région a spectaculairement renforcé la première. Elle reste en retard sur la seconde. Cette asymétrie n'est pas un détail technique : c'est le point précis où la chaîne de la décision se rompt.

Un socle démographique en cours de modernisation

La dernière génération de recensements a considérablement renforcé la connaissance régionale. Le Sénégal a publié le 9 juillet 2024 les résultats officiels de son 5e Recensement Général de la Population et de l'Habitat (RGPH-5), conduit en 2023-2024, établissant la population nationale à 18 126 390 habitants. Le Ghana, avec son recensement de 2021, a dénombré 30 832 019 habitants, une assise désormais projetée à 34,4 millions en 2024. La Côte d'Ivoire, lors de son RGPH 2021, a recensé 29 389 150 habitants, l'estimation 2024 de la Banque Mondiale la portant à 31,9 millions.

À l'échelle régionale, le Nigeria domine la démographie ouest-africaine avec 232,7 millions d'habitants en 2024 selon la Banque Mondiale, soit plus du tiers de la population de la région. Cette concentration impose une exigence : la qualité du dénombrement nigérian conditionne la fiabilité de tout agrégat régional. Or c'est précisément le pays le plus peuplé qui présente les plus grandes fragilités sur le suivi continu de sa population, son dernier recensement national général remontant à 2006.

Population par pays en Afrique de l'Ouest (2024)millions d'habitantsNigeria232.7Ghana34.4Côte d'Ivoire31.9Niger27Mali24.5Burkina Faso23.5Senegal18.5Benin14.5Togo9.5Source : Banque Mondiale, indicateur SP.POP.TOTL (2024)
Le Nigeria concentre plus du tiers de la population régionale, ce qui en fait le maillon déterminant de toute statistique agrégée ouest-africaine. Estimations Banque Mondiale 2024 ; le Sénégal apparaît à 18,5 millions (estimation BM) alors que le RGPH-5 dénombre 18 126 390 habitants, écart usuel entre recensement et estimation interpolée.

L'Afrique de l'Ouest n'est pas condamnée : la preuve par la trajectoire

Une lecture rapide des chiffres pourrait laisser croire à une fatalité régionale. La trajectoire dit l'inverse. Selon le rapport de référence de l'UNICEF, The Right Start in Life (édition 2024), le taux d'enregistrement des naissances des enfants de moins de cinq ans atteint désormais 63 % en Afrique de l'Ouest, contre 51 % pour l'ensemble de l'Afrique subsaharienne et 88 % en Afrique australe. Surtout, l'UNICEF souligne que c'est l'Afrique de l'Ouest qui a réalisé les gains les plus importants en quinze ans de toutes les sous-régions du continent. La Côte d'Ivoire a dépassé 90 % d'enfants enregistrés, à un niveau comparable aux meilleures performances mondiales.

Ce point est décisif pour le décideur : il établit que le retard n'est pas structurel mais réversible. Là où l'Afrique de l'Est et l'Afrique centrale stagnent à 41 %, l'Afrique de l'Ouest a montré qu'un investissement soutenu dans l'enregistrement déconcentré et la dématérialisation produit des résultats mesurables sur une génération. Le benchmark pertinent n'est donc pas un pays lointain, c'est la trajectoire de la région elle-même, et celle de ses propres champions internes.

Enregistrement des naissances : l'Afrique de l'Ouest devance la moyenne subsaharienne% d'enfants de moins de 5 ans enregistrés, sous-régions africaines0255075100Afrique de l'EstAfrique centraleAfrique subsaharienneAfrique de l'OuestAfrique australeSource : UNICEF, The Right Start in Life, 2024
Lecture par niveau croissant : l'Afrique de l'Ouest (63 %) se situe nettement au-dessus de la moyenne subsaharienne (51 %) et de l'Afrique de l'Est et centrale (41 %), tout en restant en deçà de l'Afrique australe (88 %). Le rapport UNICEF identifie l'Afrique de l'Ouest comme la sous-région ayant le plus progressé en quinze ans.

Le "pourquoi" : décomposer les écarts au sein de la région

La moyenne ouest-africaine de 63 % masque des écarts intra-régionaux considérables, et c'est dans ces écarts que se loge l'explication. Sur l'échantillon documenté par la Banque Mondiale, le Mali affiche le taux d'enregistrement le plus élevé, à 86,7 %, suivi du Bénin (85,6 %) et du Togo (82,9 %). À l'opposé, le Nigeria plafonne à 42,6 %, le taux le plus faible des sept pays documentés. Autrement dit, dans le pays le plus peuplé d'Afrique de l'Ouest, près de six naissances sur dix échappent au système d'état civil.

Cet écart de plus de 44 points entre le Mali et le Nigeria ne s'explique pas par la richesse, ni par le seul niveau de développement. Il renvoie à des facteurs institutionnels identifiables, sur lesquels une politique publique peut agir directement :

  • La densité des points d'enregistrement : un centre d'état civil trop éloigné du domicile transforme l'enregistrement en arbitrage coûteux pour les familles rurales (transport, journée perdue, frais informels).
  • Le coût et les délais : lorsque l'acte est payant ou que le délai légal gratuit est dépassé, l'enregistrement devient un acte d'exception plutôt qu'une routine universelle.
  • Le degré de numérisation : un registre papier centralisé se perd, brûle ou se contredit ; un registre numérique relie naissance, vaccination, école et identité, et rend l'oubli visible.
  • Le couplage avec les services : là où l'enregistrement est adossé aux maternités et aux campagnes vaccinales, la couverture grimpe mécaniquement, car la naissance et son acte sont saisis au même moment.
  • La capacité statistique globale : la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest et centrale figurent encore dans les 40 % les moins performants au monde sur les Indicateurs de performance statistique de la Banque Mondiale.
Taux d'enregistrement des naissances (%), dernière année disponible 2016-2019%025507510086.7Mali85.6Benin82.9Togo78.7Senegal71.7Côte d'Ivoire70.6Ghana42.6NigeriaSource : Banque Mondiale, indicateur SP.REG.BRTH.ZS (DHS/MICS)
Un écart de plus de 44 points sépare le Mali (86,7 %) du Nigeria (42,6 %), révélant des capacités institutionnelles très inégales en matière d'état civil. Années de référence (dernière valeur disponible Banque Mondiale) : Mali, Bénin, Ghana, Nigeria 2018 ; Sénégal 2019 ; Togo 2017 ; Côte d'Ivoire 2016.
Un recensement réussi est une photographie. Un état civil défaillant, c'est une photographie qui vieillit sans que personne ne la mette à jour.

Le gisement : mesurer la taille de l'angle mort

Quantifier l'enjeu donne sa juste mesure à l'effort à fournir. Un recensement fige une image tous les dix ans ; entre deux opérations, seul l'enregistrement continu des naissances, des décès et des mariages actualise la connaissance d'une population. À l'échelle continentale, l'écart est massif. L'OMS estime que 36 % seulement des naissances sont enregistrées de façon complète en Afrique, très loin du seuil de 80 % requis pour fonder une décision publique sur les données. À l'échelle des enfants de moins de cinq ans, l'UNICEF chiffre à 90 millions le nombre d'enfants non enregistrés en Afrique subsaharienne, et rappelle que plus de 50 millions d'enfants dans le monde, bien qu'enregistrés, ne disposent d'aucun acte de naissance en main.

Le déficit dépasse l'enfance. Selon les données du programme ID4D de la Banque Mondiale, près de 470 millions de personnes en Afrique subsaharienne sont dépourvues d'une preuve officielle d'identité. La couverture en identité fondamentale des adultes y atteint 81 %, contre 72 % en 2017 : la progression est réelle, mais le reliquat reste considérable et touche en priorité les plus pauvres et les populations isolées. L'état civil défaillant des années passées produit ainsi des adultes "invisibles" aujourd'hui, exclus du vote, du crédit, de la propriété formelle et de la protection sociale. Le gisement à combler ne se compte pas en points de pourcentage abstraits : il se compte en centaines de millions de personnes privées d'existence administrative, et chaque cohorte non enregistrée à la naissance grossit demain ce stock d'adultes sans papiers.

51%naissances enregistrées (moins de 5 ans), Afrique subsaharienneSource : UNICEF, The Right Start in Life, 2024
À 51 % d'enfants de moins de cinq ans enregistrés, l'Afrique subsaharienne concentre 90 des 150 millions d'enfants non enregistrés dans le monde, soit plus de la moitié du total mondial.

La pression démographique resserre le calendrier

L'urgence d'un appareil statistique robuste tient aussi à une dynamique démographique parmi les plus soutenues du monde. Le Niger affiche le taux de fécondité le plus élevé d'Afrique de l'Ouest, avec 5,94 enfants par femme en 2024, suivi du Mali (5,51). Plus une population croît vite, plus la photographie d'un recensement se périme rapidement, et plus l'enregistrement continu des naissances devient stratégique pour dimensionner écoles, centres de santé et infrastructures. La conjonction est décisive : là où chaque année amène le plus grand nombre de nouvelles naissances, le système qui doit les saisir doit être le plus performant. C'est rarement le cas, et l'écart entre le flux à enregistrer et la capacité d'enregistrement définit la vitesse à laquelle un pays creuse ou comble son retard.

Taux de fécondité total par pays (enfants par femme, 2024)enfants par femme02465.94Niger5.51Mali4.48Benin4.38Nigeria4.23Côte d'Ivoire4.12Togo4.11Burkina Faso3.77Senegal3.34GhanaSource : Banque Mondiale, indicateur SP.DYN.TFRT.IN (2024)
Avec 5,94 enfants par femme au Niger et 5,51 au Mali, la forte fécondité régionale rend le suivi statistique continu d'autant plus indispensable. Données Banque Mondiale 2024.

Le coût de l'inaction

Ne rien changer a un prix, et il se cumule. L'UNICEF avertit qu'au rythme actuel et compte tenu d'une population d'enfants en forte croissance, l'Afrique subsaharienne pourrait compter plus de 100 millions d'enfants non enregistrés après 2030. La courbe ne se stabilise pas : sans accélération, le retard se creuse en valeur absolue alors même que le pourcentage progresse lentement. C'est l'effet ciseau d'une démographie dynamique sur un système d'enregistrement lent, et il explique pourquoi des progrès réels en pourcentage peuvent coexister avec une dégradation en nombre absolu d'enfants laissés de côté.

Les conséquences sont concrètes et chiffrables au niveau d'un pays. Un enfant non enregistré est invisible pour la planification scolaire et la couverture vaccinale, donc plus exposé au décrochage et à la maladie. À l'âge adulte, l'absence d'identité légale ferme l'accès au compte bancaire, au crédit, à la propriété sécurisée et aux filets sociaux ciblés. Pour l'État, l'enjeu est budgétaire : sans dénombrement fiable des décès, impossible de mesurer la mortalité maternelle ou infantile et donc d'allouer correctement les ressources de santé ; sans pyramide des âges actualisée, les transferts sociaux et les recrutements d'enseignants se calibrent à l'aveugle. L'inaction ne fait pas économiser : elle déplace le coût vers des erreurs d'allocation invisibles, payées chaque année.

Ce que les moyennes cachent : l'angle CRAD

Dire que l'Afrique de l'Ouest est à 63 % d'enregistrement, ou qu'un pays affiche 78 % de couverture, ne suffit pas à décider. Une moyenne nationale est un agrégat qui dissout précisément l'information utile à l'action : l'écart entre la capitale et les zones rurales reculées, entre les filles et les garçons, entre les ménages les plus pauvres et les plus aisés, entre une commune dotée d'un centre d'état civil et sa voisine qui en est privée. C'est dans ces écarts, et non dans la moyenne, que se trouve le levier.

L'approche du CRAD consiste à produire la mesure fine qui rend ces écarts visibles et donc actionnables : désagrégation par sexe, par milieu de résidence et par quintile de richesse ; géolocalisation des centres d'enregistrement et des "déserts" administratifs ; couplage des données d'état civil avec les enquêtes ménages et les registres sanitaires et scolaires. Cette granularité change la décision : au lieu d'arroser uniformément, l'État peut concentrer l'effort là où le déficit est le plus dense, mesurer l'effet d'une politique an après an, et arbitrer sur des faits plutôt que sur des moyennes rassurantes. C'est la différence entre savoir qu'un problème existe et savoir où, pour qui et dans quelle proportion il se pose.

Recensements et enquêtes : une chaîne, pas des silos

Recensements, état civil et enquêtes ne sont pas des dispositifs concurrents mais complémentaires. Le recensement fournit la base de sondage, l'ossature à partir de laquelle les enquêtes par échantillon (santé, emploi, conditions de vie) tirent des informations fines. L'état civil maintient cette base à jour entre deux opérations lourdes. Les enquêtes de type DHS et MICS comblent ce qui manque entre les deux et fournissent, paradoxalement, les meilleures estimations actuelles des taux d'enregistrement eux-mêmes. Quand un maillon cède, c'est toute la chaîne de la décision qui se fragilise.

Un financement régional sans précédent à ne pas gaspiller

La fenêtre d'opportunité est ouverte. Le 11 mai 2023, la Banque Mondiale a approuvé 460 millions de dollars de crédits et dons de l'IDA pour le projet HISWACA (Harmonisation et amélioration des statistiques en Afrique de l'Ouest et centrale), Phase 1, au bénéfice du Bénin, de la Guinée, de la Guinée-Bissau, du Mali, de la Mauritanie, du Niger, du Sénégal et de la Gambie, avec l'appui des divisions statistiques de la CEDEAO, de l'UEMOA et de l'Union africaine. L'objectif est explicite : améliorer la production, l'harmonisation régionale, l'accès et l'usage des données, et moderniser les systèmes statistiques. Le diagnostic qui le justifie est sévère : la plupart des pays d'Afrique de l'Ouest et centrale figurent dans les 40 % les moins performants au monde sur les Indicateurs de performance statistique. Ce financement est une chance ; sa valeur dépendra de la capacité des États à le transformer en systèmes pérennes plutôt qu'en opérations ponctuelles.

Une question de genre et de droits, pas seulement de comptage

L'enregistrement n'est pas qu'un acte statistique, c'est la première porte d'entrée vers la citoyenneté. Un acte de naissance conditionne l'inscription scolaire à l'âge requis, la protection contre le mariage précoce et le travail des enfants, l'accès aux soins et, plus tard, le droit de vote et l'héritage. Les enfants les plus souvent absents des registres sont aussi les plus vulnérables : ménages pauvres, zones rurales isolées, populations déplacées. Mesurer finement l'enregistrement, c'est donc aussi rendre visibles celles et ceux que le système laisse de côté, et faire de la donnée un instrument d'inclusion et non un simple tableau de bord.

À retenir

  • Le socle progresse : Sénégal (18,1 millions, RGPH-5 publié en 2024), Ghana (30,8 millions, 2021) et Côte d'Ivoire (29,4 millions, 2021) disposent de recensements modernes ; le Nigeria, le plus peuplé (232,7 millions), n'a pas mené de recensement général depuis 2006.
  • La trajectoire n'est pas une fatalité : l'Afrique de l'Ouest a réalisé les gains les plus importants en quinze ans, atteignant 63 % d'enregistrement des moins de cinq ans, contre 51 % pour l'Afrique subsaharienne et 41 % pour l'Afrique de l'Est et centrale (UNICEF, 2024).
  • L'angle mort reste massif : l'Afrique subsaharienne concentre 90 des 150 millions d'enfants non enregistrés dans le monde, et près de 470 millions d'adultes y sont sans identité légale (ID4D, Banque Mondiale).
  • L'inaction se paie : faute d'accélération, l'Afrique subsaharienne pourrait compter plus de 100 millions d'enfants non enregistrés après 2030, sous l'effet ciseau d'une démographie rapide et d'un enregistrement lent.
  • Une moyenne nationale dissout l'information utile : seule la mesure désagrégée (sexe, milieu, richesse, géolocalisation) révèle où concentrer l'effort, et c'est là que se situe la valeur ajoutée.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Sécuriser un cycle de recensement décennal financé sur ressources nationales et aligner les pays en retard, en priorité le Nigeria, sur le standard atteint par le Sénégal, le Ghana et la Côte d'Ivoire, pour garantir une base de sondage actualisée à chaque génération.
  2. Faire de l'enregistrement universel des naissances une priorité budgétaire en ciblant d'abord le Nigeria (42,6 %) et tous les pays sous le seuil de 80 % de l'OMS, par la déconcentration des points d'enregistrement, la gratuité dans le délai légal et la numérisation des registres.
  3. Coupler systématiquement l'enregistrement aux maternités et aux campagnes vaccinales : c'est le levier qui a permis aux pays les plus performants (Côte d'Ivoire au-delà de 90 %) de saisir la naissance et son acte au même moment.
  4. Concentrer l'investissement statistique là où la fécondité est la plus forte (Niger, Mali) et là où le déficit est le plus dense, en pilotant par des données désagrégées par sexe, milieu de résidence et quintile de richesse plutôt que par des moyennes nationales.
  5. Transformer le financement HISWACA (460 millions de dollars, IDA, 2023) en systèmes pérennes et interopérables reliant état civil, identité et registres sectoriels, plutôt qu'en opérations ponctuelles sans lendemain.
  6. Garantir l'accessibilité et la publication ouverte des résultats (à l'image des portails du Ghana, de la Côte d'Ivoire et de l'ANSD sénégalaise) afin que la donnée serve réellement la décision et le suivi des Objectifs de développement durable.

Sources

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