Capacité statistique : sans données fiables, pas de politique fiable

On attribue volontiers les échecs des politiques publiques à de mauvais choix politiques. La réalité est souvent plus prosaïque : beaucoup de programmes échouent parce qu ils ont été conçus, ciblés et suivis sur la base de chiffres approximatifs, périmés ou tout simplement absents. La capacité statistique, c est-à-dire l aptitude d un État à produire, traiter et diffuser des données crédibles, n est pas un sujet d experts : c est l infrastructure invisible de la décision publique. En Afrique de l Ouest, cette capacité reste très inégale, et les écarts se creusent là où les besoins sont les plus criants. Pourtant, comme le montre la trajectoire récente du Sénégal, rien dans ce retard n est irréversible.
Une infrastructure invisible mais décisive
Le Programme des indicateurs de performance statistique de la Banque mondiale (SPI) note chaque pays de 0 à 100 sur cinq dimensions : usage des données, services, produits, sources et infrastructure. En Afrique de l Ouest, les scores 2023 s échelonnent de 63,4 (Mali) à 76,9 (Sénégal), une fourchette resserrée en apparence mais qui masque des dynamiques opposées. Le Bénin, à 68,0, se situe désormais au-dessus de la médiane régionale, alors qu il partait de 48,5 en 2016, l une des plus fortes progressions de la zone. Ces chiffres confirment une intuition simple : la qualité d un système statistique n est pas un don de nature, c est le produit d un investissement soutenu ou, à l inverse, d un sous-investissement qui se paie au comptant dans la qualité des politiques.
Le précédent sénégalais : la preuve que le retard n est pas une fatalité
L analyse comparative la plus instructive n est pas spatiale mais temporelle. Entre 2016 et 2023, le score SPI du Sénégal est passé de 55,1 à 76,9, soit un gain de près de 22 points en sept ans. En 2024, le pays a même atteint 81,4 sur 100 et a été classé premier système statistique d Afrique par la Banque mondiale, devançant l Afrique du Sud, Maurice et l Égypte. Cette ascension n a rien d un accident : elle résulte de deux décennies d investissement institutionnel autour de l Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), de stratégies nationales de développement de la statistique successives et d un recensement général conduit en 2023 avec des résultats préliminaires publiés en un temps record.
Le Niger, sur la même période, a progressé plus modestement, de 54,0 à 66,9. Or les deux pays partaient quasiment du même point en 2016 : moins de deux points les séparaient. En 2023, l écart atteint dix points, et il se creuse encore avec le score sénégalais de 2024. Cette divergence est d autant plus frappante que le Sénégal et le Niger ne jouent pas dans la même catégorie de revenu : avec un PIB par habitant plus de deux fois supérieur (1 773 contre 735 dollars), le Sénégal disposait certes d une marge budgétaire plus large, mais c est la continuité institutionnelle, et non la seule richesse, qui explique l essentiel de l écart. Le Burkina Faso, malgré un PIB par habitant inférieur à celui du Sénégal, affiche d ailleurs le deuxième meilleur score SPI de la région (74,0), preuve qu un engagement soutenu peut compenser une contrainte de ressources. La leçon est limpide : à contexte économique comparable, l écart de performance statistique se construit par les choix institutionnels et budgétaires, pas par la fatalité géographique.
Les trois leviers qui font, ou défont, un système statistique
Pourquoi un pays produit-il, ou non, des données fiables ? La performance statistique ne tombe pas du ciel : elle se décompose en facteurs mesurables, dont trois sont déterminants en Afrique de l Ouest. Le premier est l infrastructure numérique, qui conditionne la collecte et la diffusion. Le deuxième est le capital humain, sans lequel la donnée brute reste inintelligible. Le troisième est la ressource budgétaire, qui finance les recensements, enquêtes et systèmes d information. Ces trois leviers ne s additionnent pas, ils se multiplient : un déficit sur l un d eux suffit à brider l ensemble de la chaîne.
Levier 1 : l infrastructure numérique, premier goulot d étranglement
Collecter, transmettre et publier de la donnée suppose une connectivité minimale. Or la fracture est béante. Le Ghana (72,2 % de la population connectée à internet en 2024) et le Sénégal (60,1 %) disposent d un socle solide pour déployer des systèmes statistiques modernes, de la collecte mobile aux tableaux de bord en ligne. À l autre extrême, le Niger plafonne à 23,2 % (2023, dernière année publiée) et le Burkina Faso à 28,3 %, ce qui contraint directement la couverture des enquêtes et la diffusion des résultats. Le Bénin, à 34 %, se situe dans le ventre mou régional : un point de vigilance pour qui veut industrialiser la chaîne de données du terrain au décideur. La connectivité n est pas un luxe : elle détermine si une enquête peut être géolocalisée, contrôlée en temps réel et restituée en semaines plutôt qu en années.
Levier 2 : le capital humain, condition d une donnée intelligible
Produire des statistiques exige des agents capables de concevoir des questionnaires, d encoder, d analyser et d interpréter. Le niveau d alphabétisation des adultes donne une première mesure de ce réservoir de compétences. Le Ghana (76,5 %), le Togo (72,6 %) et le Nigeria (70,4 %) offrent un terreau favorable à la formation de statisticiens et d analystes. À l inverse, le Mali et le Niger (35,6 % chacun) ainsi que le Burkina Faso (41,6 %) restreignent fortement le vivier disponible. Le Bénin, à 51,4 %, dispose d une base intermédiaire qu il convient de consolider par la formation continue, notamment en suivi-évaluation et en science de la donnée. Ces mesures issues de la Banque mondiale ne sont toutefois pas annuelles : elles renvoient à l enquête disponible la plus récente de chaque pays (de 2021 à 2024 selon les cas), ce qui invite à lire la comparaison comme un ordre de grandeur plutôt qu un instantané parfaitement synchrone.
Aucune politique de développement n est plus solide que les données sur lesquelles elle repose.
Levier 3 : les moyens budgétaires, nerf de la statistique publique
Un recensement, une enquête nationale ou un système d information sanitaire coûtent cher, et la marge de manœuvre budgétaire dépend largement de la richesse par habitant. La Côte d Ivoire (2 728 dollars de PIB par habitant en 2024) et le Ghana (2 391 dollars) disposent d une capacité d investissement nettement supérieure à celle du Niger (735 dollars) ou du Burkina Faso (982 dollars). Le Nigeria figure à 1 084 dollars, mais ce chiffre demande une lecture prudente : il a quasiment été divisé par deux entre 2023 et 2024 sous l effet de la forte dévaluation du naira, et non d un appauvrissement réel. Le Nigeria reste de loin la première économie de la région par sa taille agrégée ; c est sa marge de manœuvre budgétaire rapportée à une population de plus de 220 millions d habitants qui demeure étroite. Le Bénin, à 1 485 dollars, occupe une position médiane qui appelle des choix d efficience : mutualiser les outils, privilégier la collecte numérique et concentrer l effort sur les enquêtes à plus fort rendement décisionnel.
Trois fractures qui se renforcent mutuellement
Le constat le plus préoccupant est la convergence de ces trois déficits sur les mêmes territoires. Le Niger cumule la plus faible connectivité (23,2 %), un taux d alphabétisation parmi les plus bas (35,6 %) et le PIB par habitant le plus modeste (735 dollars). Cette concentration crée un cercle vicieux : sans données fiables, les politiques de réduction de la pauvreté, de santé et d éducation sont conçues et suivies à l aveugle, ce qui dégrade leurs résultats et, in fine, les ressources disponibles pour renforcer la statistique. Les trois leviers se renforcent en cascade :
- Connectivité faible : les enquêtes restent papier, donc lentes, coûteuses et difficiles à contrôler, ce qui réduit leur fréquence et leur couverture.
- Capital humain limité : la donnée collectée est sous-exploitée faute d analystes, et les rares compétences disparaissent par fuite des cerveaux vers le privé ou l étranger.
- Budget contraint : le financement reste tributaire de projets ponctuels des bailleurs, sans ligne pérenne, ce qui interdit toute planification pluriannuelle des recensements et grandes enquêtes.
Briser ce cercle suppose un investissement coordonné et séquencé, et non des opérations isolées. C est précisément la trajectoire qu a suivie le Sénégal, qui a fait de l ANSD le pivot d une réforme d ensemble plutôt que d empiler des projets sans cohérence.
Le coût de l inaction : des angles morts qui se chiffrent en vies et en milliards
L absence de données fiables n est pas une lacune technique abstraite : elle a un coût humain et financier mesurable. L exemple le plus parlant est celui de l état civil. En Afrique de l Ouest et du Centre, seuls 45 % des enfants de moins de cinq ans étaient enregistrés à la naissance, le taux le plus bas du monde, soit environ 47 millions d enfants sans existence légale. À l échelle du continent, sur les 164 millions d enfants de moins de cinq ans non enregistrés dans le monde, près de 91 millions vivent en Afrique. Un enfant non enregistré est un enfant qui n existe pas dans les bases de planification : il n est ni compté dans les besoins en écoles, ni dans les campagnes de vaccination, ni protégé contre le mariage précoce ou la traite. Chaque point de couverture manquant se traduit donc en services publics mal dimensionnés et en droits non garantis.
La bonne nouvelle est que ce déficit recule lorsqu on l attaque frontalement : en trois ans, la couverture de l enregistrement des naissances en Afrique de l Ouest et du Centre est passée de 45 % à 53 %. Là encore, le progrès n a rien d automatique ; il découle d investissements ciblés dans les systèmes d enregistrement et les statistiques de l état civil. Le coût de l inaction se mesure en miroir : chaque année de retard laisse une cohorte entière d enfants hors des radars de la décision publique.
Ce que les moyennes nationales cachent, et pourquoi la mesure fine change la décision
Tous les chiffres présentés jusqu ici sont des moyennes nationales. Or une moyenne est, par construction, un compromis qui dissout les écarts. Un taux d alphabétisation national de 51 % peut recouvrir 70 % en milieu urbain et 30 % en zone rurale ; une pénétration internet de 34 % peut signifier 60 % dans la capitale et moins de 10 % dans les régions enclavées. Piloter une politique publique sur la seule moyenne, c est accepter de servir convenablement la médiane tout en laissant les populations les plus vulnérables hors d atteinte. La capacité statistique ne se juge donc pas seulement à sa capacité de produire des agrégats nationaux, mais à sa capacité de produire des données désagrégées : par sexe, par milieu de résidence, par quintile de richesse, par unité administrative fine.
C est précisément l angle de travail du CRAD. Une donnée géolocalisée et désagrégée transforme la décision : elle permet de cibler une campagne de vaccination sur les communes réellement sous-couvertes plutôt que de saupoudrer un budget national, d orienter la construction d écoles vers les zones où l accès est le plus faible, ou de mesurer si un programme bénéficie autant aux femmes qu aux hommes. La dimension de genre est ici cardinale : un indicateur agrégé peut afficher un progrès moyen tout en masquant une régression pour les femmes ou les filles, comme le montrent les écarts d alphabétisation et d accès au numérique entre hommes et femmes dans plusieurs pays de la région. Sans ventilation par sexe, ces angles morts restent invisibles, et les politiques censées corriger les inégalités finissent par les reproduire.
La chaîne complète, du terrain numérique au tableau de bord décisionnel, n a de valeur que si elle préserve cette granularité jusqu au point de décision. C est aussi ce qui distingue une statistique de pilotage d une statistique de façade : la première descend au niveau de la commune, du quartier, du ménage ; la seconde se contente d un agrégat national rassurant mais inopérant. Mesurer fin n est pas un raffinement académique : c est la condition d une dépense publique efficace et équitable, et c est souvent ce qui sépare un programme qui atteint ses bénéficiaires d un programme qui les manque.
Financer la statistique : sortir de la dépendance aux projets
Le financement reste le maillon le plus fragile. Selon PARIS21, le soutien international à la donnée et à la statistique a atteint environ 799 millions de dollars en 2021, en hausse de 14 %, l Afrique étant la seule région où ce financement a progressé de façon constante. Mais cette dépendance à l aide extérieure, désormais canalisée majoritairement par les institutions multilatérales, expose les systèmes statistiques à la volatilité des priorités des bailleurs. Un recensement financé par projet est un recensement qui peut être reporté, tronqué ou abandonné au gré d un arbitrage budgétaire externe. La soutenabilité passe par un socle de financement domestique pérenne, l aide venant compléter et non remplacer l engagement national. Le débat n est pas seulement de niveau de ressources, mais de prévisibilité : un appareil statistique se planifie sur dix ans, pas sur la durée d un projet.
À retenir
- La performance statistique se construit : le Sénégal est passé de 55,1 à 76,9 points de score SPI entre 2016 et 2023, et à 81,4 en 2024, devenant le premier système statistique d Afrique.
- Les trois leviers (connectivité de 23,2 % à 72,2 %, alphabétisation de 35,6 % à 76,5 %, PIB par habitant de 735 à 2 728 dollars) se multiplient plutôt qu ils ne s additionnent, et leurs déficits convergent sur les mêmes pays.
- Le coût de l inaction est tangible : en Afrique de l Ouest et du Centre, près d un enfant sur deux n est pas enregistré à la naissance, soit environ 47 millions d enfants invisibles pour la planification publique.
- Les moyennes nationales masquent l essentiel : seule une donnée désagrégée (sexe, milieu, territoire) permet une dépense publique ciblée et équitable.
- Le financement de la statistique reste trop dépendant des projets des bailleurs (environ 799 millions de dollars d aide en 2021, en hausse de 14 %) ; la soutenabilité exige un socle domestique pérenne et prévisible.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- S inspirer du modèle sénégalais en plaçant une agence nationale forte au cœur d une réforme d ensemble, plutôt qu en empilant des projets statistiques sans coordination.
- Faire de la collecte numérique mobile la norme des grandes enquêtes pour réduire coûts et délais, en priorité dans les pays où la marge budgétaire par habitant est la plus contrainte (Niger, Burkina Faso).
- Investir dans la formation continue des statisticiens et analystes là où l alphabétisation contraint le vivier (Mali, Niger, Burkina Faso), via des partenariats régionaux et des écoles spécialisées.
- Sanctuariser une ligne budgétaire pluriannuelle domestique dédiée à l appareil statistique (recensements, enquêtes, état civil) pour sortir de la dépendance au financement ponctuel des bailleurs.
- Exiger systématiquement des données désagrégées (sexe, milieu de résidence, territoire fin) dans les enquêtes nationales, afin de cibler les politiques sur les populations réellement sous-servies.
- Conditionner le lancement des grandes politiques publiques à la disponibilité d une base de données de référence et d un dispositif de suivi-évaluation défini dès la conception, en commençant par combler le déficit d état civil.
Sources
- Banque mondiale, Indicateurs de performance statistique, score global (IQ.SPI.OVRL)
- Banque mondiale, Individus utilisant internet (IT.NET.USER.ZS)
- Banque mondiale, Taux d alphabétisation des adultes (SE.ADT.LITR.ZS)
- Banque mondiale, PIB par habitant en dollars courants (NY.GDP.PCAP.CD)
- Banque mondiale, Programme des indicateurs de performance statistique
- UNICEF Afrique de l Ouest et du Centre, Enregistrement des naissances
- UNICEF, Plus de la moitié des enfants non enregistrés de moins de 5 ans vivent en Afrique
- PARIS21, Partner Report on Support to Statistics (PRESS) 2023 (financement à 799 millions USD en 2021, +14 %)
- PARIS21, Partenariat statistique au service du développement au XXIe siècle
- Commission économique des Nations unies pour l Afrique, Données et statistiques





