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Haut débit mobile : la couverture qui ne fait pas l'usage

Haut débit mobile : la couverture qui ne fait pas l'usage

En Afrique subsaharienne, le réseau a gagné la partie, l'usage l'a perdue. Les infrastructures haut débit mobile (3G ou plus) couvrent aujourd'hui près de 87 % de la population, mais seuls 27 % des habitants utilisent réellement l'internet mobile. L'écart entre ces deux chiffres porte un nom, le fossé d'usage, et il atteint 60 % de la population, plus de quatre fois le fossé de couverture (13 %). C'est le plus large de toutes les régions du monde. Le message est net pour les États et les bailleurs d'Afrique de l'Ouest : continuer à ne financer que des antennes revient à construire des routes que personne n'emprunte. Le problème n'est plus de savoir si le signal arrive, mais pourquoi, une fois arrivé, il ne se transforme pas en usage. Et derrière cette question technique se cache un enjeu économique de premier plan, car chaque année de sous-utilisation laisse sur la table une part considérable de croissance.

Deux fossés, pas un seul

Pendant vingt ans, le débat sur la fracture numérique africaine s'est concentré sur la couverture, c'est-à-dire sur la question de savoir si l'antenne existe. Cette bataille est presque gagnée. La couverture 4G en Afrique subsaharienne est passée de 19 % de la population en 2018 à 65 % en 2023, et le haut débit sous toutes ses formes atteint environ 87 % des habitants. Il reste un fossé de couverture résiduel, autour de 13 %, correspondant aux zones les plus reculées où aucun réseau ne parvient. Mais l'essentiel du retard s'est déplacé ailleurs, et le débat public n'a pas suivi ce déplacement.

Ce déplacement est la donnée centrale de cet article. Le fossé d'usage, défini par la GSMA comme la part de la population vivant dans une zone couverte par un réseau haut débit mobile mais ne l'utilisant pas, atteint 60 % en Afrique subsaharienne. Autrement dit, pour chaque habitant qui n'a pas de réseau, il y en a plus de quatre qui l'ont mais ne s'en servent pas. Confondre les deux fossés, c'est se tromper de politique : on continue de subventionner des pylônes quand le blocage se situe dans le prix du smartphone, la compétence numérique et la pertinence des contenus. La distinction n'est pas académique, elle commande l'affectation des budgets publics : agir sur le mauvais fossé, c'est dépenser sans convertir un seul usager supplémentaire.

Couverture contre usage en Afrique subsaharienne : le vrai fossé est l'usage% de la population025507510065Couverture 4G87Couverture 3G+(haut débit)27Utilisentl'internet mobile60Fossé d'usage13Fossé de couvertureSource : GSMA, State of Mobile Internet Connectivity 2024 (données 2023)
Le contraste est le cœur du sujet. Le réseau touche 87 % des habitants, l'usage seulement 27 %. Le fossé d'usage (60 %) écrase le fossé de couverture (13 %) dans un rapport de plus de quatre à un : l'obstacle n'est plus l'antenne, il est en aval, chez l'usager potentiel qui ne franchit pas le pas.

La couverture n'est plus l'obstacle principal

Comparée aux autres régions, l'Afrique subsaharienne reste distancée sur la couverture 4G (65 % contre 92 % pour la moyenne mondiale), mais l'écart se referme vite et, surtout, il n'explique plus le déficit d'usage. Les analyses géospatiales de la GSMA montrent des couvertures nationales déjà très élevées dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest. Au Bénin, la couverture 4G de la population a atteint 88 % en 2024, contre 62 % seulement trois ans plus tôt. Au Nigeria, elle est passée de 41 % en 2019 à 84 % en 2024. La disponibilité du signal a donc cessé d'être le facteur limitant dans les zones où vit la majorité de la population.

Couverture 4G de la population : la disponibilité n'est plus le principal obstacle% de la population couverteMonde92Bénin88Nigeria84Afriquesubsaharienne65Afrique (couverts,hors 5G)60Source : GSMA (analyses géospatiales, Bénin et Nigeria 2024) ; UIT Facts and Figures 2024 (moyennes régionales)
Le Bénin (88 %) et le Nigeria (84 %) se rapprochent de la couverture mondiale (92 %) et dépassent nettement la moyenne subsaharienne (65 %). La leçon est contre-intuitive : dans ces pays, le réseau est largement là. Ce qui manque se joue après le déploiement, pas avant.

Ce constat impose un changement de grammaire dans les politiques publiques. Tant que la couverture était le goulot, chaque nouvel euro investi dans une antenne se traduisait mécaniquement en nouveaux utilisateurs potentiels. Aujourd'hui, dans les zones déjà couvertes, un euro de plus en infrastructure ne convertit plus personne : il faut agir sur la demande, un registre que les opérateurs et les États maîtrisent beaucoup moins bien que le génie civil. Bâtir un pylône est un problème d'ingénierie borné dans le temps ; convaincre un ménage rural d'acheter un smartphone, de le recharger, de savoir s'en servir et d'y trouver un intérêt concret est un problème social, culturel et économique, sans point d'arrivée aussi net qu'un chantier livré.

Une décennie où le signal a couru plus vite que l'usage

La trajectoire dans le temps rend le diagnostic limpide. Entre 2015 et 2023, le fossé de couverture s'est réduit de plus de moitié, passant d'environ 41 % à 11 %, sous l'effet d'un déploiement massif de la 4G. Dans le même intervalle, la part d'utilisateurs de l'internet mobile n'a progressé que de 15 % à 30 %, à un rythme deux fois plus lent, si bien que le fossé d'usage, loin de se combler, s'est élargi de 45 % à 59 %. La couverture a couru, l'usage a marché. Les deux courbes se sont écartées, et c'est précisément cet écartement qui définit le problème de la région.

Afrique subsaharienne 2015-2023 : la couverture progresse, l'usage traîne% de la populationUtilisateurs internet mobileFossé d'usageFossé de couverture0204060201520162017201820192020202120222023Source : GSMA, State of Mobile Internet Connectivity 2024 (repris dans SSA 2024 Year in Review)
En huit ans, la courbe du fossé de couverture plonge (de 41 % à 11 %) pendant que celle du fossé d'usage monte (de 45 % à 59 %). Le croisement raconte tout : la région a résolu son problème d'antennes et hérité, en creux, d'un problème d'adoption qui s'aggrave à mesure que le réseau se complète.
Pour chaque habitant d'Afrique subsaharienne sans réseau, plus de quatre autres l'ont mais ne s'en servent pas. Le blocage n'est plus l'antenne, il est chez l'usager.

Ce que les moyennes de couverture cachent

Un taux national de couverture est une moyenne, et les moyennes lissent les fractures qui décident de l'action. La 4G couvre près de 100 % des zones urbaines du Bénin, mais seulement 63 % du milieu rural. Au Nigeria, elle atteint 84 % de la population nationale, mais chute à 48 % en zone rurale. Derrière un chiffre national rassurant se cache donc une géographie à deux vitesses, où la ville est saturée de signal quand une part importante des campagnes reste hors de portée. Un budget d'extension piloté sur la seule moyenne nationale passerait à côté de ces poches, précisément là où le fossé de couverture, lui, existe encore.

Bénin : couverture 4G quasi totale en ville, bien plus faible ailleurs% de la population0255075100100Urbain96Péri-urbain88National63RuralSource : GSMA, analyse géospatiale (Sub-Saharan Africa 2024 Year in Review)
Le taux national de 88 % masque un écart de 37 points entre la ville (100 %) et la campagne (63 %). C'est l'illustration parfaite du danger de la moyenne : elle valide l'idée que la couverture est réglée alors qu'une part du rural reste, elle, à l'écart du signal.

La fracture rurale ne s'arrête pas à la couverture, elle contamine aussi l'usage. Selon la GSMA, les adultes des zones rurales d'Afrique subsaharienne sont 48 % moins susceptibles d'utiliser l'internet mobile que ceux des villes, un écart nettement plus creusé que la moyenne mondiale (25 %). Deux fractures se superposent donc en milieu rural : là où le signal arrive, l'usage reste plus faible qu'en ville, et là où il n'arrive pas, le retard est total. Piloter une politique numérique sur le seul chiffre national, c'est ignorer que le rural cumule les deux handicaps et concentre l'essentiel du gisement d'usagers à conquérir.

La même prudence vaut pour l'usage entre pays, où les écarts sont spectaculaires à couverture pourtant comparable. Toutes technologies confondues, la part d'utilisateurs d'internet va de 72 % au Ghana et 60 % au Sénégal à 34 % au Bénin, 28 % au Burkina Faso et 16 % au Niger. Un rapport de plus de quatre à un sépare le premier du dernier, alors que ces pays partagent des niveaux de couverture réseau bien plus proches entre eux que ces taux d'usage. La disponibilité du signal n'explique donc pas, ou plus, ces écarts : ils tiennent au pouvoir d'achat, à l'alphabétisation, aux contenus et aux politiques publiques propres à chaque pays.

Utilisateurs d'internet par pays : usage très inégal à couverture comparable% de la populationGhana72.2Sénégal60.1Nigeria41.2Côte d'Ivoire41.4Togo39.5Mali36.8Bénin34Burkina Faso28.3Niger15.6Source : Banque Mondiale (source UIT), indicateur IT.NET.USER.ZS (2024)
Du Ghana (72 %) au Niger (16 %), l'usage varie du simple au quadruple entre des pays aux réseaux souvent proches. Cette dispersion est la preuve que l'usage se joue sur des leviers de demande, prix, compétences, contenus, et non sur la seule présence de l'antenne.

L'illusion de la carte SIM

Un indicateur trompe plus que les autres : le nombre d'abonnements mobiles. Dans la plupart des pays ouest-africains, il dépasse 100 pour 100 habitants, ce qui donne l'image d'une inclusion numérique déjà réalisée. Au Bénin, il atteint 125,9 abonnements pour 100 habitants en 2024, contre 72,9 en 2017. En Côte d'Ivoire, il grimpe à 183,9. Mais un abonnement n'est pas une personne, et posséder une carte SIM ne signifie pas utiliser l'internet mobile. Ces taux comptent les cartes SIM multiples, les puces professionnelles et les usages purement voix ou SMS ; ils surestiment donc l'inclusion réelle et masquent le fossé d'usage plutôt qu'ils ne le mesurent.

Abonnements mobiles pour 100 habitants (2015-2024) : la SIM est partoutabonnements pour 100 habitantsBéninSénégalCôte d'IvoireNiger0501001502002015201720192021202220232024Source : Banque Mondiale (source UIT), indicateur IT.CEL.SETS.P2
Les courbes d'abonnements franchissent la barre des 100 pour 100 habitants dans la plupart des pays, jusqu'à 184 en Côte d'Ivoire. Rapprochée des 34 % d'internautes au Bénin, cette abondance de cartes SIM révèle un piège statistique : elle mesure la diffusion de la puce, pas l'accès réel à l'internet mobile.

Le smartphone, le maillon manquant entre la SIM et l'usage

Entre la carte SIM omniprésente et l'internet mobile sous-utilisé se glisse un maillon décisif : le terminal. On ne se connecte pas au haut débit avec un téléphone à touches. Or en Afrique subsaharienne, le smartphone représente encore moins de la moitié des connexions mobiles, la région affichant la plus forte proportion de téléphones basiques ou multifonctions au monde. Pire, une large part des smartphones en circulation ne prennent en charge que la 3G, alors même que la 4G est déployée. Le parc d'appareils est donc en retard sur le réseau, et ce décalage matériel est l'un des ressorts les plus concrets du fossé d'usage : un habitant peut vivre sous une antenne 4G, détenir une SIM et rester malgré tout hors ligne, faute d'un terminal capable d'ouvrir une page web.

Le parc d'appareils en retard sur le réseau : SIM partout, smartphone minoritaire% (bases distinctes, Afrique subsaharienne)050100150126Abonnements SIM (Bénin,/100 hab.)87Couverture haut débit(population)50Connexions en smartphone27Utilisent l'internetmobileSource : GSMA, The Mobile Economy Sub-Saharan Africa 2024 ; Banque Mondiale (abonnements, Bénin 2024)
La cascade est parlante : la SIM est surabondante (126 pour 100 habitants au Bénin), le réseau couvre 87 % des gens, mais le smartphone reste minoritaire (moins de la moitié des connexions) et l'usage tombe à 27 %. Chaque marche perdue, du réseau au terminal puis à l'usage, est un verrou distinct à lever.

Les trois verrous de l'usage, tous documentés

Si le réseau est là et que l'usage ne suit pas, c'est que d'autres barrières s'interposent entre l'habitant couvert et sa première connexion. La GSMA en identifie trois, convergentes et bien documentées, auxquelles s'ajoute la question désormais montante de la confiance et de la sécurité en ligne.

  • Le prix des terminaux et des données. En Afrique subsaharienne, 1 Go coûte en moyenne 2,4 % du revenu mensuel, au-dessus du seuil d'accessibilité de 2 % fixé par la Commission de l'ONU sur le haut débit. À l'échelle de l'entrée de gamme, le panier de 2 Go atteint 4,2 % du RNB par habitant en Afrique, le plus cher de toutes les régions du monde. Le coût du smartphone lui-même reste souvent hors de portée des ménages les plus modestes, ce qui verrouille l'accès dès le terminal.
  • Le déficit de compétences numériques et d'alphabétisation. Savoir lire, écrire et manipuler une interface conditionne l'usage. Sans littératie numérique de base, la couverture reste une capacité inexploitée, un réseau disponible que l'usager ne sait pas activer.
  • Le manque de contenus et de services pertinents en langues locales. Un internet qui ne parle pas la langue de l'usager, et qui n'offre pas de services répondant à ses besoins concrets, ne crée pas de raison de se connecter.
  • La confiance et la sécurité en ligne. La GSMA cite désormais les préoccupations liées à la sûreté numérique parmi les freins à l'adoption ; à ces verrous s'ajoute enfin l'accès limité à l'électricité en zone rurale, qui empêche même de recharger l'appareil.
Coût de l'internet mobile : l'Afrique reste la région la moins abordable% du revenu / RNB mensuel pour l'entrée de gammeAfrique (2 Go)4.2Afriquesubsaharienne (1Go)2.4Seuild'accessibilité ONU2Monde (2 Go,médiane)1.1Source : UIT Facts and Figures 2024 (panier 2 Go) ; GSMA (1 Go, ASS) ; seuil Commission ONU sur le haut débit
Le panier d'entrée de gamme coûte en Afrique près de quatre fois la médiane mondiale et double le seuil d'accessibilité de l'ONU. Pour un ménage modeste vivant sous une antenne 4G, ce n'est pas la couverture qui bloque, c'est la facture : le premier verrou de l'usage est le prix.

Le fossé de genre, un usage dans l'usage

Le fossé d'usage n'est pas réparti également entre les sexes. En Afrique subsaharienne, les femmes sont 32 % moins susceptibles que les hommes d'utiliser l'internet mobile. L'écart s'est resserré depuis 36 % en 2022, mais il reste l'un des plus élevés du monde et il laisse encore 202 millions de femmes hors ligne dans la région. Ce déséquilibre concentre les trois verrous de l'usage, car les femmes sont plus souvent exposées au manque de moyens, au déficit d'alphabétisation et aux normes qui restreignent l'accès à un appareil. Toute politique de la demande qui ignore cette dimension laissera de côté la moitié du gisement d'usagers.

L'enjeu se lit aussi en valeur économique. Fermer le fossé de genre dans l'internet mobile n'est pas seulement une exigence d'équité, c'est un marché : chaque femme qui franchit le pas devient une utilisatrice de services financiers, de santé, d'éducation ou de commerce en ligne. Ignorer cette moitié de la population, c'est amputer d'autant le rendement des investissements déjà consentis dans le réseau. C'est un angle que le CRAD connaît de près, l'ayant porté dans le secteur de l'énergie avec le projet régional WOCEWA, où la mesure de l'égalité de genre reposait sur des données désagrégées par sexe collectées sur le terrain. Le même principe vaut pour le numérique : sans donnée ventilée par sexe, l'écart de genre reste invisible dans les moyennes et donc impossible à cibler.

La 4G devient majoritaire, mais l'usage ne suit pas automatiquement

La qualité du réseau, elle aussi, progresse. En Afrique subsaharienne, la 4G représente désormais 45 % des connexions mobiles, devant la 3G (37 %) et la 2G (15 %), la 5G restant marginale à 2 %. La bascule technologique est donc engagée, et elle améliore l'expérience de ceux qui sont déjà connectés. Mais elle ne referme pas mécaniquement le fossé d'usage : monter en gamme le réseau pour les usagers actuels et convertir les non-usagers sont deux chantiers distincts. Le premier relève de l'opérateur, le second de la demande, et c'est le second qui commande le rattrapage de la région.

Répartition des connexions mobiles en Afrique subsaharienne (2024) : la 4G devient majoritaire45%Connexions 4G (contre 37% en 3G, 15% en 2G, 2% en 5G)Source : GSMA, The Mobile Economy Sub-Saharan Africa 2024
La 4G franchit le seuil de la majorité relative des connexions. C'est un signe de maturité du réseau, mais un rappel utile : améliorer le débit de ceux qui sont en ligne ne fait pas entrer en ligne ceux qui n'y sont pas. La montée en gamme et l'inclusion sont deux batailles séparées.

Le coût de l'inaction : 30 ans et 700 milliards de dollars

Ne rien changer a un prix, et il est chiffrable. Au rythme d'adoption actuel, la GSMA estime qu'il faudrait encore 30 ans pour combler le fossé d'usage en Afrique. À l'échelle du continent, ce sont environ 710 millions de personnes qui vivent en 2024 sous la couverture d'un réseau haut débit sans l'utiliser, soit près des deux tiers de la population. Ce n'est pas un déficit d'infrastructure, c'est un gisement d'usagers laissé en jachère.

La contrepartie économique est massive. Combler le fossé d'usage d'ici 2030 pourrait ajouter de l'ordre de 700 milliards de dollars de PIB à l'Afrique sur la période 2024-2030, un manque à gagner imputable à la sous-utilisation et non à l'absence de réseau. La mécanique est connue : une hausse de 10 points de la pénétration du haut débit accroît le PIB de 1,0 à 2,5 %. Continuer à investir uniquement dans la couverture sans lever les freins à l'usage revient donc à financer des réseaux qui restent sous-utilisés, et à laisser sur la table une part considérable de croissance.

Ce potentiel se mesure aussi à l'aune de ce que le mobile pèse déjà. En Afrique subsaharienne, l'industrie mobile a contribué à hauteur d'environ 140 milliards de dollars au PIB en 2023, soit près de 7,5 % de la richesse régionale, et cette contribution pourrait atteindre 170 milliards d'ici 2030 si les freins à la connectivité sont levés. Autrement dit, le secteur est déjà l'un des premiers moteurs économiques de la région, et l'essentiel de sa marge de progression ne réside plus dans de nouvelles antennes mais dans la conversion des centaines de millions d'habitants couverts et non connectés. L'inaction ne se paie donc pas seulement en exclusion numérique, elle se paie en croissance non captée, en recettes fiscales non perçues et en emplois non créés.

Le mobile, moteur économique régional : une contribution qui peut encore croîtremilliards de dollars0200400600800140Contribution mobile au PIB (2023)170Contribution projetée (2030)700Gain potentiel (fossé d'usage)Source : GSMA, The Mobile Economy Sub-Saharan Africa 2024 ; GSMA (potentiel Afrique, fermeture du fossé d'usage d'ici 2030)
Le mobile pèse déjà 140 milliards de dollars dans le PIB subsaharien et pourrait monter à 170 milliards d'ici 2030. Mais le vrai gisement est ailleurs : combler le fossé d'usage à l'échelle du continent représenterait de l'ordre de 700 milliards de dollars de PIB additionnel, une valeur qui ne dépend pas de l'antenne mais de l'usager.
Environ 710 millions d'Africains vivent sous une antenne haut débit sans l'utiliser. Au rythme actuel, combler ce fossé prendrait encore trente ans.

Mesurer le bon fossé : l'angle CRAD

Le pilotage des politiques numériques souffre aujourd'hui d'un défaut de mesure. Les indicateurs les plus disponibles, taux d'abonnements mobiles ou couverture nationale moyenne, sont précisément ceux qui masquent le problème : ils surestiment l'inclusion et lissent les fractures rurales et de genre. Pour agir juste, il faut mesurer le fossé d'usage réel, désagrégé par milieu, par genre et par niveau de revenu, à l'échelle infranationale, et non se contenter d'un chiffre national agrégé qui ne dit pas ni pour qui l'écart entre réseau disponible et usage effectif est le plus grand.

Ce défaut de mesure a un coût politique concret. Un ministère qui suit son secteur numérique au seul taux d'abonnements SIM se croit à 126 % d'inclusion quand il en est à 34 % d'usage réel ; il conclura, à tort, que la connectivité est réglée et réorientera ses budgets ailleurs. À l'inverse, un décideur qui dispose du fossé d'usage cartographié zone par zone sait exactement où le smartphone subventionné, la formation ou le contenu local produiront le plus d'usagers supplémentaires par franc dépensé. La différence entre les deux ne tient pas à l'ambition, mais à la finesse de la donnée qui éclaire la décision.

C'est la conviction qui guide le travail du CRAD sur la donnée numérique. Mesurer, à partir des sources de référence (GSMA, UIT, Banque Mondiale) mais aussi par la collecte de terrain, l'écart entre la couverture et l'usage réel, ventilé par zone et par population, c'est transformer une statistique nationale rassurante en feuille de route d'investissement. Cartographier le fossé d'usage, c'est indiquer aux États et aux bailleurs ouest-africains où agir en priorité. Adossée à un dispositif de suivi-évaluation, cette mesure permet en outre de vérifier, campagne après campagne, que l'euro dépensé en subvention de terminal ou en alphabétisation numérique se traduit bien en usagers nouveaux, et non en effet d'aubaine. Sans cette mesure fine, la politique numérique avance à l'aveugle, en finançant l'antenne là où le blocage est ailleurs.

Changer de politique, pas seulement de réseau

Le renversement de perspective a des conséquences concrètes. Puisque le frein n'est plus l'antenne mais la demande, la priorité des budgets publics bascule de l'infrastructure vers l'usager : subventions ciblées de smartphones, fiscalité allégée sur les terminaux, alphabétisation numérique et développement de contenus et services locaux. Ces leviers sont moins visibles qu'une tour de télécommunications inaugurée, mais ce sont eux qui convertissent aujourd'hui la couverture en usage, et donc en croissance. Le défi ouest-africain n'est pas d'inventer une technologie, il est d'appliquer avec constance une politique de la demande, en la ciblant grâce à des données désagrégées là où le fossé d'usage est le plus large.

Au fond, la fracture numérique ouest-africaine a changé de nature sans que le débat public l'ait pleinement enregistré. Ce n'est plus une fracture de couverture, c'est une fracture d'usage, et elle se creuse à mesure que le réseau se complète. Les pays qui la réduiront seront ceux qui cessent de mesurer seulement l'antenne pour mesurer l'usager, et qui orientent leurs politiques là où la donnée montre que le signal disponible ne se transforme pas encore en connexion réelle. La technologie est prête, le réseau est là ; ce qui reste à construire est une politique de la demande, patiente, ciblée et pilotée par la donnée. C'est un travail de long terme, moins spectaculaire qu'une inauguration d'antenne, mais c'est désormais le seul qui convertisse la couverture disponible en usage réel, et l'usage en développement.

À retenir

  • Le haut débit mobile couvre environ 87 % de la population d'Afrique subsaharienne, mais seuls 27 % utilisent l'internet mobile : le fossé d'usage (60 %) est plus de quatre fois supérieur au fossé de couverture (13 %).
  • La couverture n'est plus le frein principal : 88 % de la population au Bénin et 84 % au Nigeria sont couverts par la 4G, contre 65 % pour la moyenne régionale et 92 % pour le monde.
  • Les moyennes cachent l'essentiel : la 4G couvre 100 % de l'urbain béninois mais 63 % du rural, l'usage rural est 48 % plus faible qu'en ville, et l'usage national va de 72 % au Ghana à 16 % au Niger.
  • Le terminal est un verrou clé : le smartphone reste minoritaire (moins de la moitié des connexions) alors que la SIM dépasse 100 pour 100 habitants (125,9 au Bénin, 184 en Côte d'Ivoire).
  • L'inaction coûte cher : environ 710 millions d'Africains sont couverts sans être connectés, combler le fossé prendrait 30 ans au rythme actuel et pourrait ajouter près de 700 milliards USD de PIB d'ici 2030.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Réorienter les budgets numériques de l'infrastructure vers la demande dans les zones déjà couvertes : subventions ciblées de smartphones, fiscalité allégée sur les terminaux et facilités de paiement, pour lever le double verrou du prix de l'appareil et des données.
  2. Ramener le coût des données sous le seuil d'accessibilité de 2 % du revenu fixé par l'ONU (contre 2,4 % pour 1 Go et 4,2 % pour le panier 2 Go aujourd'hui), par la concurrence, la mutualisation des réseaux et une fiscalité revue.
  3. Déployer des programmes d'alphabétisation numérique et soutenir la production de contenus et de services en langues locales, tout en renforçant la confiance et la sécurité en ligne, pour transformer la couverture disponible en raisons concrètes de se connecter.
  4. Cibler explicitement le fossé de genre, qui laisse 202 millions de femmes hors ligne (les femmes sont 32 % moins susceptibles d'utiliser l'internet mobile), par des dispositifs mesurés et suivis avec des données ventilées par sexe.
  5. Concentrer le reliquat d'investissement en couverture là où le fossé de couverture existe encore, c'est-à-dire le rural (63 % au Bénin, 48 % au Nigeria), plutôt que sur des moyennes nationales déjà élevées.
  6. Bâtir des systèmes de mesure du fossé d'usage réel, désagrégés par milieu, genre et revenu et géolocalisés (sources GSMA, UIT, Banque Mondiale complétées par la collecte de terrain), adossés à un suivi-évaluation, pour piloter les politiques sur l'usage effectif et non sur la seule couverture ou le nombre de cartes SIM.

Sources

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