Cacao : le duopole ivoiro-ghanéen face au défi du revenu, de l'enfance et de la forêt

Deux pays d'Afrique de l'Ouest tiennent le marché mondial du chocolat entre leurs mains, sans en tirer la richesse. La Côte d'Ivoire (2,24 millions de tonnes de fèves en 2022/23) et le Ghana (0,65 million de tonnes) produisent à eux deux plus de 60 % du cacao mondial, loin devant l'Équateur ou le Nigeria. Pourtant, sur une tablette de chocolat, les producteurs de ce duopole ne captent qu'environ 6 à 7 % de la valeur finale, contre près de la moitié dans les années 1970. La flambée des cours de 2024, un prix mondial qui a triplé pour dépasser 7 000 USD la tonne, avec un pic à 11 530 USD/t le 13 juin, n'a pas résolu ce paradoxe : elle en a exposé les racines. Car cette hausse traduit d'abord une pénurie, celle d'une région qui a perdu un quart de sa récolte, une forêt qui recule et 1,56 million d'enfants au travail pour un cacao dont la marge se crée ailleurs.
Un duopole qui fait la pluie et le beau temps du marché mondial
Aucune matière première agricole n'est aussi concentrée géographiquement que le cacao. En 2022/23, avant le choc climatique de la campagne suivante, la Côte d'Ivoire pesait 2 241 milliers de tonnes de fèves et le Ghana 654 milliers de tonnes, selon l'ICCO. À eux deux, ces voisins dépassent 60 % de la production mondiale, une part qu'aucun autre bassin ne vient contester : l'Équateur (454 kt), le Nigeria (315 kt), le Cameroun (270 kt), le Brésil (220 kt) et l'Indonésie (160 kt) se partagent le reste très loin derrière. Cette concentration donne au duopole ouest-africain un pouvoir de marché considérable, mais aussi une exposition rare : quand ses récoltes vacillent, c'est tout le prix mondial du chocolat qui s'emballe.
Cette hyperconcentration a une conséquence stratégique que la statistique agrégée dissimule. Un cartel de deux pays voisins, qui contrôle plus de trois cinquièmes d'une matière première mondiale, dispose en théorie d'un levier de négociation que peu de producteurs de matières premières agricoles possèdent. Le pétrole a l'OPEP ; le cacao n'a longtemps eu aucun équivalent, laissant les fèves ouest-africaines se vendre au cours d'un marché à terme fixé à Londres et à New York, très loin des vergers. La création en 2018 de l'initiative conjointe entre Abidjan et Accra, puis l'instauration du Living Income Differential en 2020, marque une tentative de convertir cette domination des volumes en pouvoir sur les prix. Le résultat reste modeste, mais la logique est juste : sans coordination, deux fournisseurs incontournables restent preneurs de prix ; avec coordination, ils pourraient enfin devenir faiseurs de prix.
Un choc climatique et sanitaire qui a fait chuter la récolte
La démonstration de cette fragilité est venue de la campagne 2023/24. Frappée par des pluies excessives, par des maladies fongiques et par le virus du swollen shoot, la Côte d'Ivoire a vu sa production tomber à 1 674 milliers de tonnes, soit un recul de près de 24 % en une seule saison. Le Ghana a suivi la même pente, de 654 à 530 kt. Ce n'est pas un simple accident météorologique : les vergers vieillissants, souvent plantés il y a plusieurs décennies, et la propagation du swollen shoot pèsent structurellement sur les rendements, tombés à 0,39 tonne par hectare en 2023/24 en Côte d'Ivoire. La reprise attendue en 2024/25 (autour de 1 850 kt pour la Côte d'Ivoire, 600 kt pour le Ghana) ne ramène pas la production à son niveau d'avant-crise.
Le mécanisme de transmission mérite d'être détaillé, car il éclaire pourquoi la crise est durable et non passagère. Le swollen shoot est une maladie virale incurable : la seule réponse connue consiste à arracher et à replanter les parcelles contaminées, un cycle qui prive le planteur de récolte pendant trois à cinq ans, le temps que les jeunes cacaoyers entrent en production. Un producteur qui ne capte que 6 à 7 % de la valeur finale n'a ni la trésorerie ni l'incitation à sacrifier plusieurs campagnes de revenu pour assainir son verger. La faiblesse du revenu se transforme ainsi en incapacité à investir dans la régénération, et l'incapacité à régénérer nourrit à son tour l'effondrement des rendements. Le choc de 2023/24 n'est pas un coup du sort isolé : il est la facture différée de deux décennies de sous-investissement dans des vergers arrivés en fin de cycle.
Le triplement des cours : une manne apparente, une pénurie réelle
Le déficit d'offre ouest-africain a produit un mouvement de prix sans précédent. Le cours mondial du cacao, encore à 2 369 USD/t en 2022, a bondi à 3 258 USD/t en 2023 puis à 7 391 USD/t en 2024, avant de se maintenir à 7 788 USD/t en 2025 : un triplement en deux ans. Sur les marchés à terme de Londres, le sommet historique du 13 juin 2024 a même atteint 11 530 USD/t. Vu de loin, une telle envolée ressemble à une aubaine pour les planteurs. Vue de près, elle raconte l'inverse : un prix plus élevé sur beaucoup moins de fèves, et une valeur qui remonte la chaîne sans redescendre jusqu'au champ.
Prix administrés : pourquoi la flambée ne se répercute pas au champ
Le décalage entre le prix mondial et le revenu du planteur tient à un mécanisme institutionnel propre au cacao ouest-africain. Dans les deux pays, le prix bord-champ n'est pas libre : il est fixé en début de campagne par un régulateur, le Conseil du Café-Cacao en Côte d'Ivoire, le COCOBOD au Ghana. Pour 2024/25, ce prix garanti a été porté à 1 800 FCFA/kg en Côte d'Ivoire (environ 2,89 USD/kg) et à 48 000 GHS la tonne au Ghana, une hausse ghanéenne spectaculaire de 129 % par rapport à septembre 2023. Ces relèvements sont réels et importants, et ils témoignent d'une volonté publique de mieux rémunérer les planteurs. Mais parce qu'ils sont arrêtés avant la flambée des cours mondiaux, ils ne captent qu'une fraction de la hausse spéculative : le planteur vend à un prix décidé des mois plus tôt, pendant que la valeur continue de s'apprécier sur les marchés à terme de Londres et de New York, hors de sa portée.
Ce mécanisme de vente à terme, longtemps présenté comme une protection contre la volatilité, s'est retourné contre les deux pays au moment précis où les cours flambaient. Les régulateurs ivoirien et ghanéen vendent une large part de la récolte à l'avance, parfois plus d'un an avant la campagne, à des prix négociés quand le marché était encore autour de 2 500 à 3 000 USD/t. Quand le cours a triplé, ils ont dû honorer ces contrats à des niveaux devenus dérisoires, laissant l'essentiel de la plus-value aux négociants et aux transformateurs. La couverture, conçue pour lisser les mauvaises années, a donc amputé la meilleure année de prix de l'histoire du cacao. C'est un rappel brutal qu'un dispositif de gestion du risque mal calibré peut coûter davantage qu'il ne protège, et qu'on ne pilote bien un tel arbitrage qu'avec des données de marché et de production actualisées.
Le dispositif censé corriger la pauvreté rurale illustre la même limite. En 2020, la Côte d'Ivoire et le Ghana ont instauré ensemble un Living Income Differential de 400 USD par tonne, une prime destinée à rapprocher les producteurs d'un revenu décent. Quatre ans plus tard, le compte n'y est pas : en 2024, les producteurs ivoiriens ne percevaient encore que 53 % du prix CIF, la promesse d'un revenu vital restant non tenue. Entre le prix mondial et le prix bord-champ s'intercalent les intermédiaires, les coûts logistiques et le décalage temporel des prix administrés.
Le vrai paradoxe : 60 % de la production, moins de 7 % de la valeur
Si l'on remonte toute la chaîne, du cabosse à la tablette, le déséquilibre devient vertigineux. Sur la valeur finale d'un chocolat vendu en Europe ou en Amérique du Nord, les producteurs ouest-africains ne récupèrent qu'environ 6 à 7 %, selon le Cocoa Barometer 2022 et les travaux publiés dans Frontiers in Sustainable Food Systems. Dans les années 1970, cette part avoisinait 50 %. En un demi-siècle, la richesse a donc migré vers la transformation, la fabrication et la distribution, toutes situées hors du continent, tandis que les pays producteurs restaient cantonnés à la fourniture de matière première. Ce n'est pas la rareté du cacao qui a fait reculer la part des planteurs, puisque le duopole reste incontournable, mais la structure même d'une chaîne où chaque étape en aval ajoute une marge que l'amont ne voit jamais.
Le duopole ivoiro-ghanéen produit plus de 60 % du cacao mondial, mais ses planteurs n'en captent que 6 à 7 % de la valeur : dominer le volume n'a jamais suffi à maîtriser la richesse.
La transformation locale, chaînon manquant de la valeur ajoutée
La clé de cette captation manquée porte un nom : la transformation. En 2023/24, la Côte d'Ivoire a broyé localement 777 milliers de tonnes de fèves sur une production de 1,76 million de tonnes, une part de broyage qui progresse mais reste minoritaire. Surtout, la nature des exportations trahit la place du pays dans la chaîne : 97 % des exportations de cacao sont des fèves brutes ou des produits semi-finis (beurre, poudre, pâte), et seulement 3 % du chocolat fini. Or c'est précisément à l'étape du produit fini que se concentre la marge. Tant que le pays exporte de la matière première et du semi-fini, il exporte aussi, mécaniquement, l'essentiel de la valeur qu'il pourrait retenir.
Il faut nommer les obstacles pour ne pas transformer un objectif industriel en incantation. Fabriquer du chocolat fini pour l'exporter, et non seulement broyer des fèves, suppose une chaîne du froid maîtrisée sur toute la logistique, une électricité fiable et bon marché, un accès aux marchés de consommation du Nord protégés par des barrières tarifaires progressives, et des marques capables de rivaliser avec des acteurs installés depuis plus d'un siècle. Les droits de douane européens illustrent le piège : les fèves brutes entrent en général sans droits, quand le chocolat fini se heurte à une taxation plus élevée, une progressivité tarifaire qui décourage précisément la montée en gamme. Documenter finement ces obstacles, coût de l'énergie, fiabilité logistique, structure des droits de douane par produit, est un préalable à toute stratégie crédible : on ne relève pas la part transformée par décret, mais en levant un à un les verrous que seule une analyse chiffrée met en lumière.
Le prix caché : la forêt qui recule
La faible captation de valeur a un corollaire écologique. Faute de rendements suffisants sur les parcelles existantes, l'expansion de la cacaoculture s'est longtemps faite au détriment de la forêt. En Côte d'Ivoire, les travaux de Renier et de ses coauteurs (World Resources Institute) attribuent au cacao 360 000 hectares de perte forestière dans les seules aires protégées entre 2000 et 2020, soit 37,4 % de la déforestation totale de ces aires. La comparaison avec le Ghana (26 000 hectares dans les aires protégées sur la même période et le même périmètre) souligne l'intensité du phénomène ivoirien. Les définitions et les périodes varient d'une source à l'autre, et l'ampleur exacte reste débattue, mais la direction est constante : le cacao a été un moteur majeur du recul forestier ouest-africain.
Le coût humain : 1,56 million d'enfants dans les plantations
Le paradoxe de la valeur a un visage humain que les statistiques de prix ne montrent jamais : celui des enfants. L'enquête de référence conduite par NORC (Université de Chicago) pour le Bureau of International Labor Affairs du Département du travail américain, sur la campagne 2018/19, a recensé environ 1,56 million d'enfants engagés dans le travail lié au cacao dans les deux pays, dont près de 790 000 en Côte d'Ivoire et 770 000 au Ghana. Plus grave encore, environ 1,48 million d'entre eux, soit 95 %, sont exposés à des travaux dangereux : port de charges lourdes, usage de machettes, contact avec des pesticides. Dans les zones cacaoyères, plus d'un tiers des enfants des familles productrices en Côte d'Ivoire, et plus de la moitié au Ghana, participaient à la culture du cacao. Ces chiffres ne sont pas une déviance marginale de la filière : ils en sont un symptôme structurel.
Le lien avec le revenu est direct et documenté. Un ménage qui ne capte que 6 à 7 % de la valeur, et qui vend à un prix administré fixé avant la flambée, n'a pas les moyens de salarier une main-d'œuvre adulte pour la récolte, la cabossage et le transport des fèves. Le travail des enfants comble alors le déficit de trésorerie et de main-d'œuvre. Deux décennies d'engagements volontaires du secteur privé, à commencer par le protocole Harkin-Engel de 2001, n'ont pas fait reculer le phénomène de manière décisive, précisément parce qu'ils ont traité le symptôme, le travail des enfants, sans corriger la cause, la pauvreté du planteur. Tant que le partage de la valeur reste aussi déséquilibré, les plans de remédiation resteront des rustines sur une plaie ouverte.
Le cercle vicieux de la pauvreté, de l'enfance et de la terre
Revenu insuffisant, travail des enfants et déforestation ne sont pas trois problèmes séparés : ils s'alimentent les uns les autres. Parce que le producteur ne capte qu'une part infime de la valeur, la pauvreté persiste dans les zones cacaoyères, et cette pauvreté nourrit à la fois le travail des enfants dans les plantations et la mise en culture de nouvelles parcelles forestières. En Côte d'Ivoire, environ 12 % des producteurs cultivent encore dans des forêts classées, une situation qui menace désormais directement leur accès au principal débouché. Le règlement européen sur les produits « zéro déforestation » (EUDR) conditionne en effet l'entrée sur le marché de l'Union à la preuve qu'une fève n'est pas issue d'une terre déboisée après 2020. Pour des millions de planteurs, la traçabilité n'est plus une option éthique : c'est une condition de survie commerciale.
Le calendrier ajoute l'urgence à l'enjeu. Après plusieurs reports, l'EUDR s'applique aux grands et moyens opérateurs à compter du 30 décembre 2026, avec un sursis jusqu'au 30 juin 2027 pour les micro et petites entreprises. Passé ces échéances, aucune fève ne pourra entrer légalement sur le marché européen sans preuve de géolocalisation attestant l'absence de déforestation. L'Union est le premier débouché du cacao ivoiro-ghanéen : un défaut de traçabilité ne se traduira pas par une amende marginale mais par une fermeture de marché, et elle frappera d'abord les plus petits producteurs, ceux qui n'ont ni les outils numériques ni l'accompagnement pour cartographier leurs parcelles. La contrainte réglementaire risque ainsi, faute d'appui public massif, d'exclure précisément les plus vulnérables au lieu de les protéger.
- La pression sur le revenu. Une part de la valeur de seulement 6 à 7 % et un prix bord-champ qui ne capte que 53 % du prix CIF laissent le planteur sans marge pour investir dans la replantation ou les intrants.
- La pression sur l'enfance. Faute de trésorerie pour salarier une main-d'œuvre adulte, 1,56 million d'enfants travaillent dans le cacao ivoiro-ghanéen, dont 95 % à des tâches dangereuses.
- La pression sur la forêt. Faute de gains de rendement (0,39 t/ha en 2023/24), l'extension des surfaces reste la seule variable d'ajustement, au détriment des aires protégées.
- La pression réglementaire. L'EUDR (dès fin 2026) et la norme régionale ARS-1000 exigent une traçabilité parcelle par parcelle ; sans elle, l'accès au marché européen se ferme, précisément pour les producteurs les plus vulnérables.
L'angle genre : le cacao invisible des femmes
Comme dans le reste de l'agriculture ouest-africaine, une part importante du travail cacaoyer, désherbage, écabossage, séchage, tri des fèves, repose sur les femmes, alors qu'elles restent largement écartées de la propriété de la terre, de l'adhésion aux coopératives et de l'accès au crédit. Or l'essentiel des dispositifs de la filière, prime de revenu vital, certification, primes de qualité, transitent par les coopératives et les titres fonciers, c'est-à-dire par des canaux dont les femmes sont souvent exclues. Le relèvement des prix bord-champ et le Living Income Differential profitent donc d'abord aux détenteurs de parcelles enregistrées, majoritairement des hommes, tandis que la main-d'œuvre féminine reste invisible dans les statistiques comme dans la répartition des gains. Sans données désagrégées par sexe, cet écart demeure impossible à cibler et à corriger. C'est un angle que le CRAD a porté au niveau régional avec le projet WOCEWA, qui a construit un indice d'égalité de genre dans les PME des énergies durables des douze pays de la CEDEAO : la même méthode de mesure désagrégée est directement transposable à la filière cacao.
Ce que les moyennes cachent : deux millions de planteurs, pas une rente
Le chiffre spectaculaire d'un prix mondial à 7 000 USD la tonne masque une réalité humaine dispersée. Derrière la filière ivoirienne, il y a environ 1,2 million de petits producteurs (près de 2 millions avec le Ghana), sur des parcelles de 1,5 à 5 hectares. Pour eux, la moyenne mondiale ne veut rien dire : ils vendent à un prix administré fixé avant la flambée, subissent la ponction des intermédiaires et, surtout, ont perdu une partie de leur volume. Un prix plus élevé sur moins de fèves ne se traduit pas mécaniquement par un meilleur revenu net à l'hectare, d'autant que le vieillissement des vergers et le swollen shoot rognent les rendements. Le récit médiatique de la « manne du cacao » se dissout dès qu'on le désagrège : ce que gagne le marché à terme n'est pas ce que gagne le planteur.
L'angle CRAD : la donnée comme condition d'accès au marché
Le dossier cacao illustre avec netteté la spécialité du CRAD : relier la donnée de terrain à la décision publique. Documenter le partage réel de la valeur, la part effectivement transformée localement, la prévalence du travail des enfants par zone et l'empreinte forestière parcelle par parcelle n'est plus un exercice académique ; c'est devenu une condition d'accès au marché. La traçabilité exigée par l'EUDR et par la norme ARS-1000 suppose de géolocaliser les plantations, de dater les défrichements et de suivre les flux de fèves depuis la cabosse jusqu'à l'exportateur. Or ces systèmes d'information font largement défaut aujourd'hui, alors même que le calendrier réglementaire se resserre et que l'échéance de fin 2026 approche.
C'est précisément le terrain d'intervention du CRAD auprès des États, des coopératives et des bailleurs : concevoir les systèmes de suivi-évaluation, géolocaliser les parcelles par collecte numérique et évaluer l'impact réel des politiques de prix, du Living Income Differential aux relèvements du prix bord-champ, sur le revenu net des ménages et sur le recours au travail des enfants. Mesurer, désagréger par sexe et par zone, puis reconduire ces données campagne après campagne, c'est donner aux décideurs les moyens de transformer une rente subie, dictée par les cours mondiaux et par les acheteurs du Nord, en une stratégie de valeur ajoutée maîtrisée. Sans cette boussole, la filière restera exposée : dépendante d'un prix qu'elle ne fixe pas, d'une forêt qu'elle ne parvient pas à protéger et d'une réglementation qu'elle n'est pas outillée pour satisfaire.
À retenir
- La Côte d'Ivoire (2,24 Mt en 2022/23) et le Ghana (0,65 Mt) produisent à eux seuls plus de 60 % du cacao mondial, mais captent moins de 7 % de la valeur du chocolat.
- Le choc climatique et sanitaire de 2023/24 a fait chuter la récolte ivoirienne de 24 % (à 1,67 Mt), déclenchant un triplement du prix mondial jusqu'à 7 391 USD/t en 2024.
- Les prix bord-champ sont administrés et fixés avant la flambée : en 2024, le producteur ivoirien ne percevait encore que 53 % du prix CIF, malgré le Living Income Differential de 400 USD/t.
- La pauvreté rurale nourrit le travail de 1,56 million d'enfants dans le cacao ivoiro-ghanéen, dont 95 % à des tâches dangereuses (NORC, 2018/19).
- La valeur se crée à la transformation (97 % des exportations ivoiriennes sont du brut ou du semi-fini) et l'EUDR ferme dès fin 2026 le marché européen aux fèves non tracées.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Faire de la transformation locale une priorité industrielle chiffrée : relever la part broyée et surtout la part de chocolat fini exporté, aujourd'hui à 3 %, en levant les verrous documentés (énergie, logistique, progressivité tarifaire) pour retenir sur le continent la marge qui lui échappe.
- Bâtir sans attendre les systèmes de traçabilité et de géolocalisation des parcelles exigés par l'EUDR (échéance fin 2026) et la norme ARS-1000, en finançant l'appui aux plus petits producteurs pour que la réglementation ne les exclue pas du marché.
- Évaluer l'impact réel des politiques de prix (Living Income Differential, prix bord-champ) sur le revenu net à l'hectare et sur le recours au travail des enfants, et non sur le seul prix affiché, en corrigeant la ponction des intermédiaires.
- Investir dans la régénération des vergers et la lutte contre le swollen shoot pour relever les rendements (0,39 t/ha), afin de découpler durablement la production de l'expansion sur de nouvelles terres forestières.
- Renforcer la coordination du duopole ivoiro-ghanéen dans la négociation, la couverture et le lissage des prix, pour convertir 60 % de la production mondiale en un réel pouvoir de marché au bénéfice des planteurs.
- Conditionner les appuis publics et des bailleurs à des données désagrégées par sexe et géolocalisées, collectées campagne après campagne, pour cibler l'investissement là où la pauvreté, le travail des enfants et la pression forestière sont les plus forts.
Sources
- ICCO, Quarterly Bulletin of Cocoa Statistics, Vol. LI No.1 (production par pays 2022/23-2024/25)
- ICCO, May 2026 Quarterly Bulletin of Cocoa Statistics (production, broyages et déficit mondiaux)
- USDA FAS GAIN, Côte d'Ivoire Cocoa Sector Overview 2025 (production, broyage, prix bord-champ, LID, déforestation)
- USDA FAS GAIN, Ghana Cocoa Sector Overview 2025
- FMI / Banque Mondiale, Global price of Cocoa (série FRED PCOCOUSDA, prix mondial annuel)
- COCOBOD via GhanaWeb, prix producteur 2024/25 (48 000 GHS/t)
- Business & Human Rights Resource Centre, Living Income Differential de 400 USD/t (Côte d'Ivoire et Ghana)
- Cocoa Barometer 2022, résumé exécutif (revenu et part de la valeur des producteurs)
- NORC at the University of Chicago / U.S. Department of Labor, Assessing Progress in Reducing Child Labor in Cocoa (campagne 2018/19)
- Renier et al., Cocoa plantations are associated with deforestation in Côte d'Ivoire and Ghana (PMC / WRI)
- Frontiers in Sustainable Food Systems, A Living Income for Cocoa Producers in Côte d'Ivoire and Ghana?
- Commission européenne, règlement sur les produits zéro déforestation (EUDR), calendrier d'application
- Wikipedia, Cocoa crisis (2020s), synthèse des prix record 2024-2025 (source ICE Futures)





