Agriculture

Sous-alimentation en Afrique de l'Ouest : la courbe qui inquiète

Sous-alimentation en Afrique de l'Ouest : la courbe qui inquiète

La faim recule dans le monde. En Afrique, elle progresse. C'est tout le paradoxe que révèle la dernière édition du rapport sur l'état de la sécurité alimentaire mondiale (SOFI) : la prévalence mondiale de la sous-alimentation a légèrement baissé, mais elle a franchi la barre des 20 % en Afrique en 2024, soit 307 millions de personnes. L'Afrique de l'Ouest n'échappe pas à cette divergence. Pendant des années, sa prévalence a semblé tenir, autour de 15 % en 2022. Cette stabilité apparente masquait une accumulation de fragilités qui se libèrent aujourd'hui d'un coup : plus de 40 millions de personnes en insécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest et Centrale fin 2024, une projection de 52,7 millions à la soudure de mi-2025, et surtout une malnutrition infantile qui hypothèque le capital humain d'une génération. Cet article relie les données disponibles non pour décrire une crise de plus, mais pour répondre à trois questions que les agrégats régionaux escamotent : la courbe décroche, pourquoi, et combien coûtera l'inaction.

Une courbe régionale qui change de pente

Le point de référence est connu : 15 % de prévalence de la sous-alimentation en Afrique de l'Ouest en 2022 (FAO, SOFI). À l'échelle du continent, la trajectoire est sans ambiguïté. La prévalence africaine est passée d'environ 15 % au milieu des années 2010 à un pic pandémique en 2020, puis a continué de grimper pour dépasser 20 % en 2024, contre une moyenne mondiale qui, elle, reflue. Autrement dit, le continent ne suit plus la tendance planétaire : il s'en détache vers le haut. La rupture la plus parlante se lit toutefois sur le nombre absolu de personnes en insécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest et Centrale : le passage de plus de 40 millions (post-récolte 2024) à 52,7 millions projetés (soudure de mi-2025) représente une hausse de l'ordre de 13 millions de personnes. Une part de cet écart reflète la saisonnalité, la mesure post-récolte correspondant à une période d'abondance et la projection de mi-2025 à la soudure. Le signal structurel se lit ailleurs : le nombre de personnes en urgence alimentaire (Phase 4) a bondi de 70 % sur la saison post-récolte, et la projection de soudure (3,4 millions) confirme un noyau dur de détresse qui s'aggrave.

Prévalence de la sous-alimentation : l'Afrique décroche de la tendance mondiale% de la population sous-alimentéeAfriqueMonde01020302015202020222024Source : FAO, rapports SOFI (séries Afrique et monde, valeurs arrondies)
Lecture : la courbe mondiale reflue après 2022, la courbe africaine continue de monter. Valeurs SOFI arrondies ; l'Afrique de l'Ouest se situe sous la moyenne continentale (15 % en 2022) mais suit la même pente ascendante.

Le Ghana prouve que la courbe n'est pas une fatalité

Face à une tendance régionale aussi lourde, la tentation est de la lire comme une malédiction structurelle, liée au climat ou à la géographie sahélienne. La donnée dit l'inverse. Sur une génération, un pays côtier de la région, le Ghana, a fait reculer la malnutrition chronique de ses enfants de 32,7 % en 1993 à 17,3 % en 2022, selon les enquêtes démographiques et de santé successives. C'est une division par près de deux en trois décennies, qui place aujourd'hui le Ghana « en bonne voie » pour atteindre la cible mondiale de réduction du retard de croissance, très en dessous de la moyenne africaine (30,7 %). Ce contre-exemple est précieux : il démontre qu'avec une croissance économique soutenue, des programmes de nutrition ciblés et un suivi statistique régulier, la courbe se renverse. Le décrochage du Sahel n'est donc pas une fatalité régionale, c'est le produit de chocs concentrés sur des territoires précis. Encore faut-il les voir.

Retard de croissance des enfants au Ghana : une courbe que l'on peut renverser% des enfants de moins de 5 ans (retard de croissance)0102030401993200820142022Source : Enquêtes démographiques et de santé du Ghana (GDHS), 1993-2022
Le point de 2014 (environ 19 %) marque le palier intermédiaire documenté entre les niveaux de 1993 et de 2022 ; la tendance d'ensemble, division par près de deux, est l'enseignement central.
La donnée ghanéenne envoie un message simple aux décideurs : ce que mesurent les courbes du Sahel n'est pas une fatalité géographique, c'est l'empreinte de chocs que l'on peut localiser, et donc combattre.

Trois moteurs qui se multiplient au lieu de s'additionner

Si la courbe se renverse au Ghana mais s'effondre au Sahel, c'est que la détérioration ne tient pas à une cause unique mais à la convergence de trois forces. Les conflits armés, d'abord : l'Afrique de l'Ouest et Centrale comptait un nombre record de 12,7 millions de personnes déplacées de force à mi-2025 (UNHCR), dont l'accès à la terre et aux marchés est rompu. L'instabilité économique ensuite, avec une inflation des prix alimentaires qui ampute le pouvoir d'achat jusque dans les zones côtières autrefois épargnées, au Sénégal, en Guinée et en Sierra Leone. Les chocs climatiques enfin : les inondations de 2024 ont affecté 7,5 millions de personnes dans 18 pays de la région (OCHA). Le point analytique décisif est que ces trois moteurs ne s'additionnent pas, ils se multiplient. Un ménage déplacé, confronté à des prix en hausse et à une récolte noyée, ne perd pas un amortisseur sur trois : il les perd tous en même temps, et bascule. C'est cette interaction, et non la somme arithmétique des chocs, qui explique la brutalité des décrochages locaux.

  • Conflits et déplacements : 12,7 millions de personnes déplacées de force à mi-2025, coupées de leurs terres et de leurs marchés (UNHCR).
  • Inflation alimentaire : érosion du pouvoir d'achat des ménages, y compris dans les pays côtiers longtemps épargnés (Sénégal, Guinée, Sierra Leone).
  • Chocs climatiques : 7,5 millions de personnes affectées par les inondations de 2024 dans 18 pays (OCHA), avec destruction de récoltes et de stocks.
  • Effet multiplicateur : quand les trois chocs frappent le même ménage, il ne reste aucun amortisseur, d'où la rapidité des basculements en Phase 4.

Le décrochage le plus grave se joue chez les enfants

La donnée la plus alarmante n'est pas la prévalence moyenne mais la malnutrition infantile. En 2024, 16,3 millions d'enfants devaient souffrir de malnutrition aiguë en Afrique de l'Ouest et Centrale, dont 5 millions sous sa forme sévère, la plus létale (UNICEF, Afrique de l'Ouest et Centrale). À ces chocs aigus s'ajoute un mal plus silencieux : la malnutrition chronique (retard de croissance), qui compromet durablement le développement physique et cognitif. Les niveaux nationaux restent préoccupants : 47,7 % des moins de cinq ans au Niger, 34,1 % au Bénin, 33,8 % au Nigeria selon les estimations conjointes UNICEF-OMS-Banque mondiale les plus récentes. Ce sont des proportions qui hypothèquent le capital humain d'une génération entière, et c'est là que se mesure le vrai prix de la courbe.

Malnutrition chronique chez les enfants de moins de 5 ans (retard de croissance), Afrique de l'Ouest% des moins de 5 ansNiger47.7Bénin34.1Nigeria33.8Mali25.1Togo23.8Burkina Faso21.1Sénégal17.5Ghana17.3Source : Banque mondiale (Estimations conjointes UNICEF-OMS-BM), données les plus récentes par pays
Année de l'estimation la plus récente disponible : Niger 2022, Bénin 2021, Nigeria 2021, Mali 2024, Togo 2017, Burkina Faso 2021, Ghana 2022, Sénégal 2023. L'écart entre le Niger (47,7 %) et le Ghana (17,3 %) traduit des trajectoires de politique publique opposées, pas des destins géographiques.

Niger et Mali, épicentres de la malnutrition aiguë

Lorsque l'on descend au niveau des pays, le Sahel central concentre une part disproportionnée du fardeau de la malnutrition aiguë. Selon les analyses IPC les plus récentes (fenêtre 2024-2025), près de 1,7 million d'enfants sont concernés au Niger et environ 1,6 million au Mali, loin devant le Burkina Faso (environ 426 000). Cette géographie recoupe largement celle des conflits et des déplacements. Mais l'apparition du Sénégal (environ 400 000 enfants) et du Bénin (environ 200 000) dans le tableau confirme un signal préoccupant : la crise, longtemps cantonnée au Sahel, déborde désormais vers les pays côtiers, là où le pouvoir d'achat des ménages s'est érodé sous l'effet de l'inflation des prix alimentaires. Le débordement n'est pas une hypothèse : c'est une mesure.

Enfants atteints de malnutrition aiguë, pays clés Afrique de l'Ouest (estimations 2024-2025)milliers d'enfants05001 0001 5002 0001 700Niger1 600Mali426Burkina Faso400Sénégal200BéninSource : Analyses IPC nationales 2024-2025 ; Sénégal et Bénin : GRFC / UNICEF-WFP 2023-2024
Périmètre des moins de 5 ans. Niger et Mali : fenêtre IPC 2024-2025. Burkina Faso : IPC août 2024 à juillet 2025. Sénégal et Bénin : ordres de grandeur estimés. L'entrée des pays côtiers dans le tableau matérialise le débordement de la crise.

Le coût de l'inaction : une amputation silencieuse du PIB

Le débat budgétaire oppose souvent le coût de la prise en charge nutritionnelle à des finances publiques contraintes. Cette opposition est trompeuse, parce qu'elle ignore le coût de ne rien faire. La littérature économique est désormais solide sur ce point. À l'échelle du continent, l'étude « Le coût de la faim en Afrique », pilotée par l'Union africaine avec le PNUD, l'UNECA et le PAM, a chiffré pays par pays les pertes liées à la sous-nutrition infantile : elles atteignent par exemple 10,3 % du PIB au Malawi, et varient de 2 % (Égypte) à 17 % (Éthiopie) selon les contextes. Le mécanisme est documenté : entre 1 % et 18 % des redoublements scolaires sont associés au retard de croissance, les enfants concernés accumulent jusqu'à 3,6 années de scolarité en moins, et 40 % à 67 % de la population en âge de travailler a souffert de retard de croissance dans l'enfance.

Au niveau individuel, le retard de croissance se traduit par une pénalité de revenu à vie. Les travaux de la Banque mondiale (Galasso et Wagstaff) estiment cette pénalité à environ 7 % du revenu par habitant en moyenne, et à 9 % à 10 % pour l'Afrique subsaharienne, du fait de l'altération du développement cognitif, d'une scolarité écourtée et d'une moindre stature à l'âge adulte. À l'échelle continentale, la Banque africaine de développement estime que le seul retard de croissance coûte environ 25 milliards de dollars par an à l'Afrique. Rapporté à une cohorte ouest-africaine où, dans certains pays, près d'un enfant sur deux est concerné, l'ordre de grandeur est vertigineux : chaque année d'inaction grave un déficit de productivité dans l'économie des deux prochaines décennies. La sous-nutrition n'est pas une dépense sociale, c'est une dette de croissance que l'on contracte sur les générations futures.

Coût annuel de la sous-nutrition infantile (en % du PIB), exemples documentés% du PIB perdu chaque année051015202Égypte9.5Pénalité de revenu Afrique subsaharienne10.3Malawi16.5ÉthiopieSource : PAM / Union africaine, série « Le coût de la faim en Afrique » ; Galasso et Wagstaff, Banque mondiale (pénalité de revenu, Afrique subsaharienne)
Les valeurs Égypte, Malawi et Éthiopie sont des coûts nationaux mesurés par l'étude « Coût de la faim ». La barre « pénalité de revenu » est l'estimation de perte de revenu par habitant pour l'Afrique subsaharienne (Galasso et Wagstaff) : grandeurs comparables, méthodes distinctes.

Ce que les moyennes nationales cachent

Toute cette démonstration repose sur des moyennes nationales. Or la moyenne est, en matière de nutrition, l'ennemie de la décision juste. Le Ghana, avec ses 17,3 % de retard de croissance, est officiellement « en bonne voie ». Mais derrière cette moyenne enviable se cache un pays coupé en deux : 10 % à 11 % de retard de croissance dans le Grand Accra et la région Est, contre 29 % à 30 % dans les régions du Nord. Le même enfant, à 600 kilomètres de distance, a près de trois fois plus de risque d'être rabougri pour la vie. Une politique calée sur la moyenne nationale ghanéenne déploierait ses ressources là où elles ne sont plus nécessaires, et abandonnerait précisément les districts où la cible est encore loin. Ce que la moyenne masque, ce sont les poches de crise, et ce sont elles qui décident du résultat.

C'est ici que se situe l'angle du CRAD. Mesurer la sous-alimentation à l'échelle d'un pays, c'est utile pour le plaidoyer, mais insuffisant pour l'action. La décision se joue à l'échelle du district, de la commune, parfois du bassin de production. Une donnée fine, désagrégée par sexe, par âge et par territoire, géolocalisée et actualisée à un rythme proche du temps réel, ne change pas seulement la précision du diagnostic : elle change la nature même de la réponse. Elle permet de prépositionner les intrants thérapeutiques avant la soudure dans les districts à risque plutôt qu'après le pic dans tout le pays, de cibler les transferts sociaux sur les ménages réellement exposés, et de mesurer l'effet d'un programme là où il est déployé. Le Cadre Harmonisé et l'IPC fournissent le cadre régional ; les systèmes nationaux de suivi-évaluation nutritionnel, alimentés par des collectes de terrain rigoureuses, en sont le chaînon manquant. C'est précisément la chaîne que le CRAD construit, du terrain au tableau de bord.

Une crise qui n'épargne pas les femmes ni les budgets

Deux angles morts complètent ce tableau. Le premier est le genre : la malnutrition se transmet largement par la santé nutritionnelle des mères, et les femmes assurent l'essentiel de la production vivrière et des soins aux enfants dans la région. Une donnée non désagrégée par sexe rend invisible le maillon décisif de la résilience nutritionnelle. Le second est le financement : l'agence des Nations unies pour l'enfance et ses partenaires alertent sur un sous-financement chronique de la réponse en Afrique de l'Ouest et Centrale, au moment précis où les besoins atteignent des niveaux record. L'écart entre l'ampleur de la crise (52,7 millions de personnes projetées, 5 millions d'enfants en malnutrition aiguë sévère) et les ressources mobilisées n'est pas un détail opérationnel : il détermine combien d'enfants atteindront un centre de prise en charge avant qu'il ne soit trop tard. Dans la malnutrition aiguë sévère, le délai entre le diagnostic et le traitement n'est pas une variable d'ajustement, c'est une variable de survie.

À retenir

  • L'Afrique décroche de la tendance mondiale : la faim recule dans le monde mais a dépassé 20 % de la population en Afrique en 2024 (307 millions de personnes), avec une Afrique de l'Ouest à 15 % en 2022 sur la même pente ascendante.
  • La courbe régionale change de pente : de plus de 40 millions de personnes en insécurité alimentaire (post-récolte 2024) à 52,7 millions projetés à la soudure de mi-2025, dont 3,4 millions en Phase 4, avec une urgence (Phase 4) en hausse de 70 %.
  • Le Ghana prouve que ce n'est pas une fatalité : son retard de croissance est passé de 32,7 % (1993) à 17,3 % (2022). À l'inverse, le Niger reste à 47,7 % et le Bénin à 34,1 %.
  • Le coût de l'inaction est massif : la sous-nutrition infantile ampute le PIB de 2 % à 16,5 % selon les pays, avec une pénalité de revenu de 9 % à 10 % par habitant en Afrique subsaharienne et environ 25 milliards de dollars perdus chaque année à l'échelle du continent.
  • Les moyennes mentent : derrière les 17,3 % du Ghana se cachent 10 % à 11 % au Sud et 29 % à 30 % au Nord. Sans donnée désagrégée et géolocalisée, les ressources se déploient au mauvais endroit.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Cibler le financement sur les poches de crise plutôt que sur les moyennes nationales : prépositionner les intrants thérapeutiques contre la malnutrition aiguë sévère (5 millions d'enfants) dans les districts à risque avant la soudure, là où le délai entre diagnostic et prise en charge détermine la survie.
  2. Doter chaque pays d'un système national de suivi-évaluation nutritionnel désagrégé (sexe, âge, district), aligné sur le Cadre Harmonisé et l'IPC, pour piloter par la donnée en temps quasi réel et non par la réponse d'urgence.
  3. Documenter et capitaliser la trajectoire ghanéenne (division par près de deux du retard de croissance en une génération) comme modèle régional : croissance, programmes nutritionnels ciblés et suivi statistique régulier.
  4. Construire des programmes de résilience de long terme dans les pays côtiers désormais exposés (Sénégal, Bénin, Guinée) avant que le débordement de la crise sahélienne ne s'y installe durablement.
  5. Investir dans la transformation des systèmes agroalimentaires locaux (stockage, circuits courts, irrigation résiliente aux inondations) pour réduire la dépendance aux importations et amortir l'inflation des prix alimentaires.
  6. Traiter la nutrition comme un investissement de croissance et non comme une dépense sociale : chiffrer le coût de l'inaction (2 % à 16,5 % du PIB) dans les arbitrages budgétaires et protéger l'accès à la terre et aux marchés des 12,7 millions de personnes déplacées.

Sources

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