Le coton ouest-africain : poids économique et dépendance

Le coton ouest-africain est une réussite agricole qui n'arrive pas à devenir une réussite industrielle. La zone franc CFA est le deuxième exportateur mondial de fibre, elle a produit plus de 2,6 millions de tonnes de coton-graine en 2023-2024, et pourtant elle ne transforme presque rien : environ 98 % de la fibre régionale repart à l'état brut vers les filatures d'Asie. La vraie question n'est donc pas de savoir qui, du Mali ou du Bénin, produit le plus de tonnes. C'est de comprendre pourquoi une région entière laisse filer la valeur, et ce que coûte ce choix lorsque les cours mondiaux baissent quatre saisons d'affilée.
Un pilier économique, entre 3 et 15 % du PIB
Dans les principaux pays cotonniers d'Afrique de l'Ouest et centrale (Bénin, Mali, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Cameroun), le coton représente entre 3 et 15 % du PIB. Mais le chiffre macroéconomique sous-estime la dépendance sociale réelle. Au Bénin, le secteur cotonnier mobilise près de 30 % de l'emploi total ; au Mali, environ 17 % ; au Burkina Faso, près de 7 %. À l'échelle des pays les moins avancés d'Afrique, la fibre fait vivre plus de 3,5 millions de familles paysannes. Le coton n'est donc pas une ligne d'exportation parmi d'autres : c'est l'ossature des revenus ruraux, ce qui rend chaque choc de prix immédiatement social avant d'être budgétaire. La région a franchi un cap en 2023-2024 avec plus de 2,6 millions de tonnes de coton-graine (plus de 24 % de hausse sur la campagne précédente), mais cette montée en volume ne se traduit pas mécaniquement par une montée en valeur.
Le Mali leader en production, le Bénin leader en valeur
La campagne 2023-2024 a vu le Mali ravir la première place de la production avec 690 000 tonnes, après une saison passée derrière le Bénin. Le Bénin suit avec 600 063 tonnes. La hiérarchie de la production ne dit toutefois pas tout : c'est sur la valeur exportée que les positions s'inversent.
La valeur se joue à l'aval
En 2024, le Bénin a exporté pour 525,7 millions USD de coton, le plus haut niveau d'Afrique de l'Ouest et la 12e place mondiale, alors même que sa production est inférieure à celle du Mali. Le Burkina Faso suit avec 335,5 millions USD, en nette progression sur un an. À l'inverse, les exportations maliennes se sont effondrées de 324,7 millions USD en 2023 à 63,0 millions en 2024, sous l'effet conjugué des défis sécuritaires et de la baisse des cours mondiaux. Premier producteur en volume, le Mali ne pèse plus que le cinquième rang régional en valeur : la création de richesse se joue à l'aval (égrenage, transformation, logistique d'export) autant qu'au champ.
Premier producteur en volume, le Mali n'est que cinquième en valeur exportée : le coton ouest-africain se gagne autant à l'usine d'égrenage qu'au champ.
La fatalité n'existe pas : le démenti camerounais
Une partie du débat régional repose sur un postulat implicite : les rendements ouest-africains seraient bas parce que le climat, les sols et les moyens des producteurs le condamnent. La comparaison avec le Cameroon dément ce fatalisme. Sur la même campagne 2023-2024, les cinq grands producteurs ouest-africains ont obtenu un rendement moyen de 0,54 tonne de coton-graine par hectare, tandis que le Cameroun, dans une géographie comparable, a atteint 1,54 tonne par hectare, soit près de trois fois plus. L'écart ne tient donc pas à une malédiction agronomique mais à des choix d'organisation : qualité et disponibilité des intrants, encadrement technique, calendrier de campagne, gestion de la fertilité des sols. Là où l'appui-conseil et la logistique suivent, le rendement décolle.
Pourquoi la valeur fuit : décomposition d'un manque à gagner
Si la richesse cotonnière échappe en partie à la région, ce n'est pas par hasard. Trois mécanismes se cumulent, chacun mesurable. Premier mécanisme, le déficit de transformation : environ 98 % de la fibre ouest et centrafricaine repart brute vers les filatures asiatiques (Bangladesh, Chine, principaux ateliers de confection mondiaux), et la transformation locale plafonne à environ 1,5 % de la fibre en Afrique francophone. La valeur ajoutée du filage, du tissage, de la confection et de l'habillement, c'est-à-dire la part la plus rémunératrice de la chaîne, est donc captée hors du continent, puis souvent réimportée sous forme de vêtements finis. Deuxième mécanisme, le déficit de rendement : à 0,54 t/ha, chaque hectare cultivé produit trois fois moins de fibre vendable que chez le voisin camerounais, ce qui dilue les revenus sur des surfaces toujours plus étendues et alourdit le coût unitaire de production. Troisième mécanisme, la dépendance au prix mondial : sans transformation, le revenu de la filière est entièrement indexé sur le cours de la fibre brute, que le producteur ne maîtrise pas et qui se forme sur des places financières lointaines. Chacun de ces mécanismes est réversible par une politique ciblée, mais aucun ne se corrige par la seule augmentation des volumes.
- Déficit de transformation : ~98 % de la fibre exportée brute, ~1,5 % transformée localement, la valeur ajoutée part en Asie.
- Déficit de rendement : 0,54 t/ha contre 1,54 au Cameroun, soit près de 3 fois moins de fibre par hectare.
- Dépendance au prix mondial : revenu intégralement indexé sur le cours de la fibre brute, hors de tout contrôle local.
- Vulnérabilité sécuritaire : au Mali, l'insécurité a amputé les recettes d'export de 80 % en un an, indépendamment des volumes produits.
Le gisement de valeur perdue, chiffré
Le manque à gagner n'est plus une intuition : il a été quantifié au plus haut niveau. En mars 2026, lors d'une conférence de l'OMC sur la valorisation du coton africain, il a été estimé que la mobilisation de 5 milliards USD d'investissement et d'appui aux capacités pourrait générer environ 500 000 emplois directs et 6 milliards USD de produits à valeur ajoutée sur dix ans dans les pays du C-4+ (Bénin, Burkina, Mali, Tchad et partenaires). Autrement dit, le coton africain n'est pas trop petit pour justifier l'industrialisation : c'est l'absence d'industrialisation qui le maintient petit en valeur. Le Bénin a commencé à matérialiser ce gisement avec la Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), dont la première phase prévoit la transformation de 40 000 tonnes de fibre par an au sein d'usines intégrées (filature, tissage, confection) et qui a généré environ 14 000 emplois directs en 2024. À l'échelle nationale, ces 40 000 tonnes ne représentent encore qu'une douzaine de pour cent de la production béninoise, le reste partant toujours brut, mais c'est la première démonstration concrète qu'une partie de la chaîne peut être rapatriée et que les emplois suivent. La trajectoire à dix ans esquissée par l'OMC fixe l'ordre de grandeur de ce qui reste à conquérir.
Le coût de l'inaction : quatre saisons de baisse des cours
Tant que la filière reste un exportateur de matière première, son revenu suit le cours mondial sans amortisseur. Or ce cours baisse. L'indice Cotlook A, référence internationale de la fibre, est passé de 85,80 cents par livre fin septembre 2024 à 78,90 cents fin décembre 2024, puis à 74,30 cents fin décembre 2025, son plus bas niveau depuis octobre 2020. Le département de l'Agriculture des États-Unis anticipe une quatrième saison consécutive de recul en 2025-2026. Pour une région indexée à 100 % sur la fibre brute, cette glissade n'est pas un aléa passager mais une érosion structurelle des recettes. Le cas malien illustre le scénario extrême : sous l'effet conjoint de l'insécurité et de la baisse des prix, les recettes d'exportation ont chuté de 80 % en une seule année, malgré une production en forte hausse. L'inaction, ici, a un nom : voir fondre des points de PIB et des centaines de milliers de revenus ruraux sans levier pour s'en protéger.
Ce que les moyennes nationales cachent
Les chiffres de cet article, tonnages nationaux, valeurs exportées, rendements moyens, sont indispensables au cadrage, mais ils masquent les écarts qui décident réellement de l'efficacité d'une politique. Un rendement national de 0,54 t/ha agrège des bassins performants et des zones décrochées ; une moyenne ne dit pas où sont les 20 % de communes qui tirent la production vers le bas, ni pourquoi. La valeur exportée nationale ne dit pas quelle part revient au producteur, à l'égreneur ou au transporteur. Et un chiffre annuel n'identifie pas la fenêtre de campagne où un retard d'intrants a fait perdre dix points de rendement. C'est précisément là que se situe l'angle du CRAD : la décision publique a besoin d'une donnée fine, désagrégée et géolocalisée, pas seulement d'un agrégat national. Savoir quelles communes décrochent, quels maillons captent la marge et à quel moment de la campagne l'appui-conseil est le plus rentable, voilà ce qui transforme un budget cotonnier en gain de rendement et de valeur mesurable.
Une moyenne nationale de 0,54 t/ha ne dit pas où sont les communes décrochées ni quel maillon capte la marge. La décision a besoin d'une donnée désagrégée, pas d'un agrégat.
L'angle genre : un travail invisible dans les statistiques
La filière cotonnière mobilise massivement la main-d'œuvre féminine, dans les opérations de semis, de désherbage, de récolte et de tri, mais cette contribution reste largement invisible dans les statistiques officielles, qui comptabilisent surtout les chefs d'exploitation et les volumes commercialisés. À mesure que la transformation se développe, l'enjeu se déplace vers l'emploi industriel : à la GDIZ, les unités de confection ont été distinguées pour leur promotion de l'égalité de genre. Sans mesure désagrégée par sexe, le suivi de la filière ne peut ni rendre visible la valeur réellement créée par les femmes, ni cibler les politiques qui sécuriseraient leurs revenus. C'est un terrain où la statistique de terrain, spécialité du CRAD, conditionne directement la qualité de la décision.
Des trajectoires de production contrastées
Sur deux campagnes, les sentiers divergent. Le Bénin progresse régulièrement (587,7 puis 600,1 milliers de tonnes), le Mali bondit de 390 à 690 milliers de tonnes, tandis que le Burkina Faso recule légèrement (de 412 à 387,3 milliers de tonnes). Or la croissance spectaculaire de la production malienne n'a pas protégé le pays de l'effondrement de ses recettes d'exportation, preuve que les volumes ne suffisent pas face à l'insécurité et à la volatilité des prix. Le volume est une condition nécessaire, jamais suffisante.
Une dépendance structurelle à corriger
La filière demeure exposée à une triple dépendance : aux cours mondiaux, aux contextes sécuritaires et à des rendements stagnants (de l'ordre de 1 tonne de coton-graine par hectare depuis 2000 dans plusieurs bassins, selon les Cahiers Agricultures). Les États mobilisent des ressources pour y répondre, à l'image des 131,8 millions USD engagés par la BOAD en faveur des filières cotonnières du Burkina Faso et du Mali, principalement orientés vers l'extension des surfaces et l'amélioration des rendements. Mais tant que l'argent public finance d'abord le volume plutôt que la transformation et la résilience, il reproduit le modèle qui expose la région. L'intégration verticale et la diversification, leviers les plus efficaces pour réduire la vulnérabilité, restent insuffisamment exploitées.
À retenir
- Le Mali est devenu premier producteur régional en 2023-2024 (690 000 tonnes), devant le Bénin (600 063 tonnes), mais le Bénin domine en valeur avec 525,7 M USD exportés (12e mondial).
- Environ 98 % de la fibre ouest et centrafricaine est exportée brute ; la transformation locale plafonne autour de 1,5 % en Afrique francophone, et la valeur ajoutée part en Asie.
- Le rendement régional (0,54 t/ha) est trois fois inférieur à celui du Cameroun voisin (1,54 t/ha) et cinq fois inférieur à celui du Brésil : un écart de gestion, pas une fatalité.
- Le cours mondial (Cotlook A) recule pour la quatrième saison consécutive, de 85,80 à 74,30 cents/livre entre fin 2024 et fin 2025 ; sans transformation, le revenu régional suit cette glissade sans amortisseur.
- L'OMC estime à 6 Md USD de valeur ajoutée et 500 000 emplois le potentiel sur dix ans, pour 5 Md USD investis : la GDIZ béninoise (40 000 t/an, ~14 000 emplois) en est la première démonstration.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Faire de la transformation locale un objectif chiffré et suivi : reproduire et amplifier le modèle GDIZ (40 000 t/an, ~14 000 emplois) avec une trajectoire pluriannuelle de part de fibre transformée, pour capter une partie des 6 Md USD de valeur ajoutée identifiés par l'OMC.
- Combler l'écart de rendement par l'appui-conseil et la donnée plutôt que par l'extension des surfaces : viser le rendement camerounais (1,54 t/ha) en ciblant d'abord les communes décrochées identifiées par mesure désagrégée.
- Réorienter les financements publics (à l'image des 131,8 M USD de la BOAD) du volume vers la transformation et la résilience, sous peine de reproduire le modèle qui expose la région.
- Installer des amortisseurs face à la volatilité des cours (mécanismes de stabilisation, contractualisation, transformation), alors que le Cotlook A baisse pour une quatrième saison consécutive.
- Désagréger le suivi de filière par commune, par maillon et par sexe : savoir où la marge se capte et où le rendement décroche est la condition pour que chaque franc public produise un gain mesurable.
- Diversifier les revenus ruraux et l'assolement dans les bassins cotonniers afin de réduire l'exposition d'économies entières à une seule culture exportée et à un seul prix mondial.
Sources
- Afrik.com - Production cotonnière Mali/Bénin 2023-2024
- World's Top Exports - Cotton Exports by Country 2024
- Agence Ecofin - Zone CFA : production cotonnière 2023-2024 (+24 %)
- Agence Ecofin - Le Cameroun en tête des rendements coton d'Afrique (0,54 vs 1,54 t/ha)
- Ecofin Agency - Burkina Faso Cotton Production 2024-25
- Cahiers Agricultures - Cotton in West/Central Africa (PIB et rendements)
- BOAD - Financing Cotton Sector Mali/Burkina (131,8 M USD)
- Visages du Bénin - Production cotonnière UEMOA 2023-24
- UNCTAD - Unlocking the hidden value of cotton by-products (98 % brut, 1,5 % transformé)
- OMC - Adding value to cotton in Africa can drive inclusive growth (mars 2026 : 5 Md USD, 500 000 emplois, 6 Md USD)
- GDIZ Benin - Textile Park (40 000 t/an, usines intégrées)
- Banouto - GDIZ Bénin : ~14 000 emplois directs en 2024
- Verité - Cotton in Africa (emploi : ~30 % Bénin, 17 % Mali, 7 % Burkina ; 3,5 M familles)
- USDA-ERS / Cotton Outlook - Cotlook A Index (85,80 → 74,30 cents, 4e baisse)





