Climat & énergie

Financement climatique : ce que reçoit réellement l'Afrique de l'Ouest

Financement climatique : ce que reçoit réellement l'Afrique de l'Ouest

Chaque sommet climatique s'achève sur une promesse chiffrée, et chaque communiqué célèbre un volume en hausse. Pourtant, à l'échelle d'un ministère des Finances ouest-africain, la question n'est pas de savoir combien le monde annonce, mais combien arrive réellement, sous quelle forme, et au prix de quel endettement. La région reçoit aujourd'hui une fraction de ce dont elle a besoin, majoritairement sous forme de prêts qui alourdissent la dette souveraine au lieu de financer la résilience. Le vrai sujet n'est plus l'attractivité des capitaux : c'est la mesure précise des flux, à la maille du pays, du secteur et de l'instrument.

Un volume en hausse, un besoin hors de portée

Le diagnostic continental fixe l'ordre de grandeur. Pour mettre en œuvre ses contributions déterminées au niveau national (CDN), l'Afrique a besoin d'environ 2 800 milliards de dollars entre 2020 et 2030, soit près de 250 milliards par an. En 2020, les flux totaux, domestiques et internationaux confondus, atteignaient seulement 30 milliards, à peine 12 % du besoin annuel. La tendance s'est ensuite redressée : entre 2021 et 2022, l'Afrique a capté environ 43,7 milliards de dollars de financement climatique, en hausse de 48 % par rapport aux 29,5 milliards de 2019-2020. La trajectoire est réelle, mais elle ne couvre encore que 23 % des besoins annuels liés aux CDN.

Pour l'Afrique de l'Ouest spécifiquement, les besoins de financement sont chiffrés à 198,88 milliards de dollars d'ici 2030. À ce jour, selon Oxfam, seulement 7 % de ce montant a été mobilisé par les pays riches et les bailleurs multilatéraux, soit environ 13,92 milliards. L'écart non financé approche les 185 milliards. Autrement dit, pour atteindre la cible 2030, le rythme de mobilisation devrait être multiplié par un ordre de grandeur, et non simplement entretenu.

milliards USD050100150200198.88Besoins 2020-203013.92Financement mobilisé (7%)184.96Écart non financéSource : Oxfam in West Africa (2023)
Sur les besoins estimés à l'horizon 2030, 93 % restent à financer. Source : Oxfam in West Africa (2023).

Le besoin n'est pas une fatalité : ce que montre la trajectoire de l'adaptation

La lenteur des flux n'a rien d'inéluctable, et l'adaptation le démontre. À l'échelle continentale, le financement de l'adaptation a plus que doublé, passant de 6,3 milliards de dollars en 2017 à 14,8 milliards en 2023. Sur la même période, le volume total de financement climatique vers l'Afrique progressait de 29,5 à 43,7 milliards. Quand la volonté politique et les guichets s'alignent, les courbes montent vite : ce n'est donc pas la capacité d'absorption qui plafonne, mais le robinet en amont.

Le problème est que ces deux courbes, aussi ascendantes soient-elles, partent de très bas et restent sous la ligne du besoin. L'objectif annuel d'adaptation pour l'Afrique est estimé autour de 70 milliards de dollars ; les flux d'adaptation effectivement reçus plafonnaient à 13,8 milliards en 2021-2022, soit un cinquième environ. La comparaison dans le temps sert ici de boussole : elle prouve que l'accélération est possible, tout en mesurant l'ampleur du chemin restant.

milliards USDAdaptationTotal climat (annualisé)020406020172019-20202021-20222023Source : Climate Policy Initiative & Global Center on Adaptation (2024)
Les deux courbes montent, preuve que l'accélération est possible, mais l'adaptation reste autour d'un cinquième de l'objectif annuel de 70 milliards. La valeur 2017 du total est une estimation d'ordre de grandeur, à visée illustrative. Sources : Climate Policy Initiative, Global Center on Adaptation.

Trois pays concentrent les flux, mais restent loin du compte

Le Nigeria, le Ghana et la Côte d'Ivoire figurent parmi les principaux récipiendaires de la région. Selon Climate Policy Initiative, le Nigeria aurait reçu de l'ordre de 2,5 milliards de dollars en 2021-2022, dont environ 0,74 milliard pour l'adaptation (près de 30 % du total), un volume qui ne couvrirait qu'une faible part de ses besoins d'adaptation estimés. Le Ghana aurait perçu en moyenne près de 830 millions de dollars par an sur 2019-2020, répartis entre adaptation et atténuation, pour des besoins estimés à plusieurs milliards. La concentration des flux sur quelques économies plus structurées masque ainsi un déficit qui reste massif, même chez les mieux dotés.

Surtout, ce qui distingue les pays n'est pas tant le volume reçu que la part de ce financement qui prend la forme de prêts. Au Niger, 51 % du financement climatique déclaré sur 2013-2019 a transité par de la dette, contre 43 % au Mali, 41 % au Burkina Faso et 40 % au Ghana. Plus la part de prêts est élevée, plus l'aide climatique pèse sur la trajectoire d'endettement des États plutôt que sur leur résilience.

% en prêtsNiger51Mali43Burkina Faso41Ghana40Source : Oxfam in West Africa (2023)
Pour ces quatre pays, entre 40 et 51 % de l'aide climatique déclarée a pris la forme de prêts. Source : Oxfam in West Africa (2023).

Le piège de la dette : pourquoi la forme du financement décide de son effet

La nature du financement compte autant que son volume. Entre 2013 et 2019, 62 % des 11,7 milliards de dollars de financement climatique déclaré par les bailleurs envers l'Afrique de l'Ouest ont pris la forme de prêts plutôt que de subventions. La mécanique tient en trois ressorts qui se renforcent. D'abord, un effet de structure : sur la période, les prêts ont bondi de 610 % (de 243 millions à 1,74 milliard de dollars) quand les subventions n'augmentaient que de 79 %, si bien que la croissance des flux est tirée par la dette. Ensuite, un effet de coût : à l'échelle continentale, 86 % du financement climatique provient d'acteurs publics (souvent des banques de développement prêteuses) contre seulement 14 % du privé, ce qui ancre les flux dans des instruments remboursables. Enfin, un effet de cliquet : un prêt d'adaptation finance un actif (digue, irrigation, alerte précoce) qui ne génère pas de recette directe pour rembourser, contrairement à un projet d'atténuation marchand.

  • Un effet de structure : les prêts ont crû de 610 % sur 2013-2019, contre +79 % pour les subventions, en Afrique de l'Ouest.
  • Un effet de coût du capital : 86 % des flux climatiques africains sont publics, souvent prêteurs, contre 14 % de financement privé.
  • Un effet de cliquet : l'adaptation produit des actifs non marchands, dont le service de la dette pèse sur le budget sans recette de remboursement associée.

Le cas du Bénin illustre la logique de transition. En novembre 2024, le pays a bénéficié d'un appui de la Banque mondiale de 635,5 millions d'euros, dont un crédit IDA de 135,5 millions et une garantie de 200 millions destinée à mobiliser jusqu'à 500 millions de financements commerciaux, aligné sur ses engagements climatiques et l'Accord de Paris. L'effet de levier est réel, mais il repose pour l'essentiel sur de la dette et des garanties, pas sur des dons. La conséquence est budgétaire avant d'être climatique : pour un pays dont l'espace fiscal est déjà contraint, chaque dollar d'adaptation emprunté mobilise une fraction des recettes futures pour le service de la dette, au moment précis où les chocs climatiques répétés tendent à comprimer ces mêmes recettes. Le financement censé renforcer la résilience peut ainsi, mal calibré, fragiliser la soutenabilité des finances publiques.

Quand 62 % des financements climatiques arrivent sous forme de prêts, l'aide à l'adaptation devient un facteur d'endettement avant d'être un facteur de résilience.

L'adaptation, parent pauvre : mesurer l'ampleur du gisement

L'adaptation est à la fois la priorité vitale de la région et la composante la plus mal servie des flux. À l'échelle de l'Afrique, seuls 20 % des besoins annuels d'adaptation et 18 % des besoins d'atténuation étaient couverts en 2021-2022. Les institutions régionales montent en puissance : le Fonds vert pour le climat a déjà approuvé 19 projets en Côte d'Ivoire pour 190 millions de dollars d'engagements. Mais la mobilisation des ressources domestiques demeure faible, et l'accès aux guichets internationaux reste un goulot d'étranglement pour les politiques publiques.

Le gisement non couvert se chiffre. Avec un besoin d'adaptation africain de l'ordre de 70 milliards par an et des flux à 13,8 milliards, le déficit annuel avoisine 56 milliards de dollars, soit quatre fois ce qui est aujourd'hui mobilisé. À l'échelle de l'Afrique subsaharienne, l'Organisation météorologique mondiale situe le coût de l'adaptation entre 30 et 50 milliards de dollars par an sur la prochaine décennie, l'équivalent de 2 à 3 % du PIB régional. C'est l'ordre de grandeur de l'effort à financer chaque année, et la mesure de la marche à franchir.

% des besoins couverts010203020Adaptation18Atténuation23Ensemble CDN (Afrique)Source : Climate Policy Initiative, Landscape of Climate Finance in Africa 2024
Quel que soit l'angle, la couverture des besoins reste autour d'un cinquième. Source : Climate Policy Initiative, Landscape of Climate Finance in Africa 2024.

Le coût de l'inaction : ce qu'il en coûte de ne pas financer

Le débat sur le financement climatique se concentre presque toujours sur la dépense à engager, rarement sur la facture évitée. Or l'inaction a un prix mesurable. Selon la Banque mondiale, le changement climatique pourrait amputer le PIB annuel de pays du Sahel de 2 à 12 % d'ici 2050, et faire basculer 13,5 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté à cet horizon si rien n'est entrepris. La Banque africaine de développement estime que le continent perd déjà jusqu'à 15 milliards de dollars par an du fait du climat, une perte qui pourrait grimper vers 50 milliards par an à l'horizon 2050.

Le coût se paie aussi dans le présent et dans les comptes publics. L'Organisation météorologique mondiale relève que les pays africains perdent en moyenne 2 à 5 % de leur PIB chaque année à cause des aléas climatiques, et que certains détournent jusqu'à 9 % de leur budget pour répondre aux extrêmes climatiques, autant de ressources soustraites à la santé, à l'éducation ou aux infrastructures. La logique est implacable : sous-financer l'adaptation aujourd'hui revient à financer la réparation demain, plus cher, et le plus souvent encore à crédit.

Cette asymétrie devrait inverser la charge de la preuve dans les négociations. Tant que le débat porte sur le coût de l'adaptation, l'État demandeur est en position de quémandeur. Dès lors qu'il documente la facture évitée, pertes de production agricole, reconstruction d'infrastructures, dépenses sanitaires liées aux inondations, il transforme une demande d'aide en proposition d'investissement à rendement social élevé. Le coût de l'inaction n'est pas un argument moral : c'est une donnée comptable qui, correctement chiffrée, rééquilibre le rapport de force avec les bailleurs et justifie un financement concessionnel plutôt qu'onéreux.

% du PIB0510152Perte annuelle actuelle (bas)5Perte annuelle actuelle (haut)12Sahel, perte annuelle d'ici 2050 (haut)Source : Banque mondiale (Sahel, 2050) & Organisation météorologique mondiale (annuel)
Les aléas climatiques coûtent déjà 2 à 5 % de PIB par an ; au Sahel, la perte annuelle pourrait atteindre 12 % d'ici 2050 sans adaptation. Sources : Banque mondiale, Organisation météorologique mondiale.

Ce que les moyennes cachent, et pourquoi la mesure fine change la décision

Un chiffre agrégé, 7 % des besoins couverts, 62 % de prêts, 43,7 milliards reçus, raconte une moyenne, pas une réalité de terrain. Or les décisions se prennent à des mailles bien plus fines que la moyenne régionale. Un total national flatteur peut masquer une concentration sur un ou deux gros projets d'atténuation urbains, pendant que les zones rurales exposées à la sécheresse ne voient passer aucun décaissement. Un volume d'adaptation annoncé peut recouvrir des engagements signés mais non décaissés, ou des prêts reclassés en aide. C'est précisément là que se joue l'écart entre un communiqué et un résultat.

Trois angles morts sont récurrents. Le premier est géographique : sans géolocalisation des projets, impossible de savoir si l'argent atteint les territoires les plus vulnérables ou se concentre sur les capitales. Le deuxième est temporel : un engagement n'est pas un décaissement, et l'écart entre les deux peut atteindre plusieurs années. Le troisième est qualitatif : prêt ou don, adaptation réelle ou label opportuniste, le diable est dans la définition. Tant que ces dimensions ne sont pas mesurées, le pilotage reste aveugle.

On ne négocie pas un financement avec une moyenne régionale. On le négocie avec une carte des projets, un calendrier de décaissement et une ventilation prêt/don.

C'est la conviction du CRAD : la donnée désagrégée, géolocalisée et vérifiée n'est pas un raffinement statistique, c'est un instrument de souveraineté budgétaire. Un État qui sait précisément ce qu'il reçoit, où, quand et sous quelle forme, négocie en position de force, oriente les flux vers ses priorités réelles et objective ses arbitrages. À l'inverse, un État qui ne dispose que d'agrégats subit la comptabilité des bailleurs. Mesurer finement les flux climatiques, projet par projet, est la première marche d'une politique d'adaptation pilotée plutôt que subie.

L'angle mort de genre : qui finance les premières concernées ?

La désagrégation vaut aussi pour le genre, et l'enjeu est loin d'être marginal. En Afrique subsaharienne, les femmes produisent une part majoritaire de l'alimentation, de l'ordre de 60 à 80 % dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, et sont en première ligne face aux chocs climatiques sur l'agriculture. Pourtant, elles reçoivent moins de 10 % du crédit accordé aux petits exploitants et une part infime des services de vulgarisation. Le financement de l'adaptation, lorsqu'il n'est pas explicitement ciblé, suit les canaux existants et reproduit cet écart.

Le signal institutionnel confirme l'angle mort : moins d'un tiers des pays ayant élaboré un plan national d'adaptation y intègrent explicitement la dimension de genre. Pour une région où la résilience agricole repose largement sur le travail des femmes, financer l'adaptation sans cibler les premières concernées revient à financer en partie à côté de la cible. C'est exactement le type d'écart qu'une mesure désagrégée rend visible, et donc corrigeable. L'expérience du CRAD sur l'Indice d'Égalité de Genre dans les PME énergétiques de la CEDEAO (projet WOCEWA) montre qu'un indice fin transforme un constat diffus en plan d'action chiffré.

À retenir

  • L'Afrique a besoin d'environ 2 800 milliards de dollars sur 2020-2030 (250 milliards par an) pour ses CDN ; en 2020, les flux ne couvraient que 12 % du besoin annuel.
  • L'Afrique de l'Ouest a besoin de 198,88 milliards de dollars d'ici 2030, mais seulement 7 % (environ 13,92 milliards) ont été mobilisés.
  • Entre 2013 et 2019, 62 % des financements ouest-africains étaient des prêts ; ils ont crû de 610 % quand les dons n'augmentaient que de 79 %.
  • Le coût de l'inaction est mesurable : jusqu'à 12 % de PIB annuel perdu au Sahel d'ici 2050 et 13,5 millions de personnes basculant dans la pauvreté (Banque mondiale).
  • Les femmes produisent 60 à 80 % de l'alimentation mais reçoivent moins de 10 % du crédit agricole : l'adaptation non ciblée reproduit cet écart.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Conditionner l'acceptation des financements à un plancher de subventions et de concessionnalité, pour rompre avec une structure à 62 % de prêts qui transfère le risque climatique sur la dette souveraine.
  2. Mettre en place un registre national des flux climatiques, géolocalisé et ventilé par instrument (don/prêt/garantie), secteur et stade (engagé/décaissé), afin de piloter l'écart entre besoins et financements et d'objectiver les négociations.
  3. Renforcer l'accès direct aux guichets (Fonds vert pour le climat, Fonds africain pour l'adaptation) en se dotant d'entités accréditées et d'équipes de montage, à l'image des 190 millions de dollars déjà engagés par le Fonds vert en Côte d'Ivoire sur 19 projets.
  4. Constituer des portefeuilles de projets d'adaptation bancables et prêts à financer, en chiffrant précisément les besoins par CDN, pour porter la couverture au-delà des 20 % actuels.
  5. Inscrire des cibles de genre vérifiables dans les plans nationaux d'adaptation et le suivi des flux, afin que le financement atteigne les femmes qui produisent l'essentiel de l'alimentation régionale.
  6. Documenter et chiffrer le coût de l'inaction pays par pays (pertes de PIB, budgets détournés vers la réparation) pour transformer l'argumentaire de financement en analyse coûts-bénéfices opposable aux bailleurs.

Sources

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