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Inclusion financière : le mobile money rebat les cartes

Inclusion financière : le mobile money rebat les cartes

En une décennie, l Afrique de l Ouest a réussi ce que les systèmes bancaires classiques n avaient pas accompli en cinquante ans : mettre un compte financier dans la poche de la majorité de ses adultes. Le téléphone a fait le travail de l agence. Mais à mesure que la région devient une référence mondiale du paiement numérique, une question dérangeante s impose : cet acquis est-il irréversible ? L expérience récente de l Ouganda, du Ghana et désormais du Sénégal montre qu une seule décision fiscale peut effacer en quelques mois des années de progrès. La donnée raconte donc deux histoires en même temps : un rattrapage spectaculaire, et une fragilité que les moyennes régionales masquent soigneusement.

Une décennie qui a tout changé

Entre 2013 et 2023, l Afrique de l Ouest a doublé le nombre de comptes de mobile money enregistrés, portée au premier chef par le Nigeria, le Ghana et le Sénégal. À l échelle de l Afrique subsaharienne, la part d adultes détenant un compte de mobile money est passée de 27 % en 2021 à 40 % en 2024, soit treize points gagnés en trois ans, selon le Global Findex 2025 de la Banque mondiale. Cette accélération ne relève pas de la prouesse technologique isolée : elle traduit un saut d inclusion mesurable. Au Sénégal, le taux de possession d un compte financier est passé de 5,82 % en 2011 à 76,46 % en 2024, soit une progression d environ 71 points. Le Ghana a suivi une trajectoire comparable, de 29,43 % à 81,24 %, tandis que le Nigeria gagnait du terrain de 29,67 % à 63,26 %. En une douzaine d années, des pays partis de presque rien rejoignent des taux d inclusion dignes d économies émergentes avancées.

Progression de l inclusion financière en Afrique de l Ouest (2011 à 2024)% de la population (15 ans et +)SénégalGhanaNigeria025507510020112014201720212024Source : Banque mondiale, Global Findex (indicateur FX.OWN.TOTL.ZS)
Trois pays moteurs illustrent l ampleur du rattrapage : le Sénégal gagne près de 71 points d inclusion entre 2011 et 2024.

Ce que le rythme africain révèle, par comparaison

Le saut ouest-africain prend tout son sens lorsqu on le replace dans la dynamique mondiale. Il a fallu vingt ans au mobile money pour franchir le seuil de mille milliards de dollars de transactions annuelles dans le monde ; ce montant a ensuite doublé en quatre ans seulement, entre 2021 et 2025. En 2025, l Afrique subsaharienne a concentré à elle seule 1 400 milliards de dollars de transactions, soit 66 % de la valeur mondiale, dont 498 milliards pour la seule Afrique de l Ouest et 806 milliards pour l Afrique de l Est. Cette comparaison régionale délivre un message stratégique : la situation de départ n est pas une fatalité. Là où l Afrique de l Est a creusé son avance grâce à une adoption précoce (M-Pesa au Kenya), l Afrique de l Ouest a démontré qu un rattrapage rapide est possible quand la régulation, l interopérabilité et la concurrence entre opérateurs s alignent. Le retard d hier ne préjuge pas du rang de demain.

Valeur des transactions de mobile money (Afrique subsaharienne)milliards USD, par anAfrique de l EstAfrique de l Ouest02505007501 00020212025Source : GSMA, State of the Industry Report 2026 (via Connecting Africa)
En 2025, l Afrique de l Ouest pèse 498 milliards de dollars de transactions, derrière l Afrique de l Est mais devant le reste du monde hors Afrique subsaharienne.

Note de lecture

Les valeurs 2021 ci-dessus sont des repères illustratifs reconstitués à partir du doublement de la valeur mondiale entre 2021 et 2025 documenté par la GSMA ; seuls les montants 2025 (806 et 498 milliards de dollars) sont publiés tels quels. La trajectoire, elle, est avérée : la valeur transitée en Afrique de l Ouest a plus que doublé sur la période.

Pourquoi la bascule a eu lieu : décomposition des moteurs

Comprendre le "pourquoi" est plus utile que célébrer le "combien". La bascule ouest-africaine repose sur un faisceau de facteurs qui se renforcent mutuellement, et qu il faut distinguer pour pouvoir les répliquer. Le premier est l infrastructure de distribution : l Afrique de l Ouest concentre 76 services de mobile money actifs, soit le plus grand nombre du continent, et un maillage d agents de proximité qui transforment chaque boutique en point de cash-in et cash-out. Le deuxième est la pression démographique et l usage quotidien : au Sénégal, plus de neuf adultes sur dix utilisent un portefeuille mobile, alors que moins de 30 % disposent d un compte bancaire classique. Le troisième est l effet d entraînement économique, qui ferme la boucle : plus l usage progresse, plus le service devient incontournable.

  • Densité de l offre : 76 services de mobile money actifs en Afrique de l Ouest, premier maillage du continent, qui rapproche le service de l usager là où l agence bancaire est absente.
  • Substitution au cash plutôt qu au compte bancaire : au Sénégal, plus de 90 % des adultes utilisent un portefeuille mobile contre moins de 30 % pour le compte bancaire ; le mobile money n a pas concurrencé la banque, il a remplacé l argent liquide.
  • Effet de réseau : chaque nouvel inscrit augmente l utilité du service pour les autres (paiements de proximité, transferts intrafamiliaux, salaires), ce qui accélère l adoption de façon non linéaire.
  • Cadre régulateur favorable : les pays moteurs (Nigeria, Ghana, Sénégal) ont autorisé des modèles d agents et une interopérabilité qui ont déverrouillé l échelle.

Un impact macroéconomique qui change d échelle

Le mobile money n est plus un service périphérique : il est devenu un moteur de croissance. À l échelle de l Afrique subsaharienne, le secteur a généré environ 190 milliards de dollars de valeur ajoutée au PIB régional en 2023, contre 150 milliards un an plus tôt. Plus frappant encore : selon la GSMA, le PIB cumulé des pays disposant de services de mobile money était, fin 2023, supérieur d environ 720 milliards de dollars à ce qu il aurait été en leur absence, soit un surcroît de croissance estimé à 1,7 % de PIB. En Afrique de l Ouest, sept pays (Bénin, Côte d Ivoire, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Sénégal et Liberia) figurent parmi la douzaine de pays africains où le mobile money contribue désormais à hauteur de 5 % ou plus au PIB national. Ce seuil marque un basculement : la finance numérique cesse d être un canal de paiement pour devenir une infrastructure économique structurante, au même titre que l énergie ou les télécommunications.

Poids économique du mobile money en Afrique subsahariennemilliards USD0100200300400150Contribution PIB 2022190Contribution PIB 2023357Transactions Afrique de l Ouest 2024Source : GSMA State of the Industry Report 2025, via Ecofin Agency
La contribution au PIB de l Afrique subsaharienne progresse de 150 à 190 milliards de dollars en un an ; les transactions ouest-africaines atteignent 357 milliards en 2024.
En une décennie, le mobile money a fait passer le compte financier du guichet bancaire à la poche de chacun. La question n est plus s il faut inclure, mais qui reste encore exclu, et combien coûte un pas en arrière.

Les angles morts de la révolution

La cartographie de l inclusion révèle une géographie à plusieurs vitesses. Le Ghana (81,24 %) et le Sénégal (76,46 %) ouvrent la marche, suivis du Nigeria (63,26 %), de la Côte d Ivoire (57,57 %) et du Togo (57,43 %). Le Mali (54,75 %), le Bénin (51,84 %) et le Burkina Faso (51,43 %) se situent autour de la moitié de leur population adulte. Mais le contraste le plus net concerne le Niger, où seuls 14,83 % des adultes disposent d un compte financier. Plus de 66 points séparent ainsi le pays le mieux loti du moins inclus de la sous-région. Cet écart n est pas un détail statistique : il signifie que dans certains pays, l essentiel de la population reste hors du circuit numérique, exclue des paiements de salaires dématérialisés, du micro-crédit et des transferts sociaux que le mobile money rend possibles ailleurs.

Possession d un compte financier en Afrique de l Ouest (2024)% de la population (15 ans et +)Ghana81.24Sénégal76.46Nigeria63.26Côte d'Ivoire57.57Togo57.43Mali54.75Benin51.84Burkina Faso51.43Niger14.83Source : Banque mondiale, Global Findex (indicateur FX.OWN.TOTL.ZS)
Plus de 66 points séparent le Ghana du Niger : l inclusion financière ouest-africaine reste profondément inégale.

L écart de genre : la croissance des comptes ne suffit pas

À la fracture territoriale s ajoute une fracture de genre qui, loin de se résorber, s est aggravée. En Afrique subsaharienne, l écart hommes-femmes dans la possession d un compte de mobile money a atteint 25 % en 2024, contre 20 % en 2021, selon l analyse du Global Findex 2025. Autrement dit, alors que le nombre total de comptes explosait, les hommes en ont ouvert plus vite que les femmes, creusant l écart de cinq points en trois ans. Le mouvement n est pas uniforme : sur les 29 marchés subsahariens suivis, l écart s est réduit dans environ deux tiers des pays et s est creusé dans dix. Le cas du Togo est emblématique : l écart de genre y a presque doublé, passant de 23 % en 2021 à 43 % en 2024. Ce constat est un avertissement méthodologique pour les décideurs : un indicateur agrégé en hausse peut masquer une inégalité qui s aggrave. La croissance des comptes ne garantit pas, à elle seule, l équité d accès.

Écart de genre dans la possession d un compte de mobile money (Afrique subsaharienne)% d écart entre hommes et femmes0102030202021252024Source : GSMA, analyse du Global Findex 2025
L écart de genre dans le mobile money s aggrave en Afrique subsaharienne : de 20 % en 2021 à 25 % en 2024, alors même que l inclusion globale progresse.

Le coût de l inaction : quand une taxe efface une décennie

Le principal risque pesant sur la trajectoire ouest-africaine n est pas technologique, il est politique. Plusieurs gouvernements, en quête de recettes, ont vu dans les transactions de mobile money une assiette fiscale commode. L histoire récente du continent montre que ce pari est dangereux. En Ouganda, l introduction en juillet 2018 d une taxe de 1 % sur les dépôts, retraits, transferts et paiements a provoqué un choc immédiat : deux semaines après son entrée en vigueur, 44 % des usagers déclaraient transiger moins et 47 % avaient cessé d utiliser le mobile money. Sous la pression, le gouvernement a dû ramener la taxe à 0,5 % sur les seuls retraits dès novembre 2018. Au Ghana, la taxe sur les transferts électroniques (e-levy), instaurée à 1,5 % en mai 2022, a fait chuter l usage d environ 25 % et la valeur des transactions jusqu à 35 % en glissement annuel ; elle n a finalement rapporté que 12 % de l objectif de recettes de 6,96 milliards de cedis, avant d être purement et simplement abrogée en mars 2025.

Le Sénégal s engage aujourd hui sur la même pente. Depuis octobre 2025, en application de la loi 2025-17, un prélèvement de 0,5 % frappe la valeur de chaque transfert (mobile money, banque, poste, carte), plafonné à 2 000 FCFA par opération, dans l espoir de lever environ 230 milliards de FCFA sur la période 2025-2028. Or le mobile money y est devenu l infrastructure financière dominante (38 millions de comptes en 2023, contre 7 millions en 2013). Le risque est documenté : une taxe régressive, qui frappe proportionnellement plus les nombreux petits transferts des ménages modestes que les rares gros transferts des plus aisés, et qui peut renvoyer les usagers vers le cash. Le coût de l inaction se chiffre alors doublement : des recettes fiscales décevantes, comme au Ghana, et une érosion de l inclusion patiemment construite. Quand la base d usagers se rétracte, c est tout l effet d entraînement sur le PIB qui se grippe.

Effet documenté des taxes sur les transactions de mobile moneybaisse observée de l usage ou de la valeur (%)Ouganda, usagers ayant cessé (2018)47Ouganda, usagers transigeant moins (2018)44Ghana, chute de valeur des transactions (2022)35Ghana, baisse de l usage (2022)25Source : UNCDF (Ouganda 2018) ; ICTD et The Conversation (Ghana e-levy)
Trois précédents convergents : taxer les transferts numériques fait chuter l usage. Le Ghana a perdu environ 25 % de son usage avant d abroger sa taxe en 2025.

Ce que les moyennes cachent, et pourquoi la mesure fine change la décision

Les chiffres régionaux racontent une réussite. Désagrégés, ils racontent une réalité bien plus contrastée : un Niger à 14,83 % quand le Ghana atteint 81,24 %, un écart de genre qui se creuse à 25 % alors même que le nombre de comptes progresse, un Togo où l inégalité hommes-femmes a presque doublé en trois ans. Une moyenne nationale en hausse peut donc dissimuler une zone rurale décrochée, une cohorte de femmes laissée pour compte, ou une ville où la taxation a fait reculer l usage. C est précisément là que se situe la valeur d une mesure fine. Décider à partir d un agrégat national, c est piloter à l aveugle ; décider à partir de données désagrégées par sexe, par milieu (urbain ou rural) et géolocalisées, c est cibler le bon levier, au bon endroit, pour le bon public.

C est la conviction qui fonde l approche du CRAD : la donnée n a de valeur que lorsqu elle descend au niveau où la décision se prend. Mesurer l inclusion financière à la maille du département plutôt que du pays, distinguer systématiquement les usages des femmes et des hommes, suivre dans le temps l effet réel d une mesure fiscale sur les volumes de transactions, voilà ce qui transforme un constat statistique en politique publique pilotable. Le Global Findex fournit le cadre comparatif ; le travail de terrain, l enquête désagrégée et le suivi-évaluation continu fournissent la résolution qui permet d agir. Sans cette résolution, les États risquent de célébrer une moyenne flatteuse tout en laissant prospérer, sous la surface, les exclusions qui finissent par fragiliser tout l édifice.

À retenir

  • L Afrique de l Ouest est devenue un poids lourd mondial du mobile money : 485 millions de comptes et 357 milliards de dollars de transactions en 2024 ; en 2025, l Afrique subsaharienne a concentré 1 400 milliards de dollars, soit 66 % de la valeur mondiale.
  • L inclusion a bondi en une décennie (Sénégal de 5,82 % à 76,46 %, Ghana à 81,24 %), portant la part d adultes avec un compte de mobile money en Afrique subsaharienne de 27 % à 40 % entre 2021 et 2024.
  • Le mobile money a relevé le PIB cumulé des pays concernés d environ 720 milliards de dollars fin 2023 (soit +1,7 %) ; il pèse 5 % ou plus du PIB dans sept pays ouest-africains.
  • L écart de genre se creuse au lieu de se résorber : 25 % en 2024 contre 20 % en 2021 en Afrique subsaharienne, et un doublement au Togo (de 23 % à 43 %).
  • Le coût de l inaction est documenté : au Ghana, l e-levy a fait chuter l usage d environ 25 % et n a rapporté que 12 % de sa cible avant d être abrogée en 2025 ; le Sénégal engage en 2025 une taxe au profil de risque comparable.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Renoncer à taxer la transaction de mobile money à la source, ou la plafonner très bas : les précédents ougandais (1 % en 2018, jusqu à 47 % d usagers ayant cessé) et ghanéen (e-levy abrogée en 2025 après n avoir atteint que 12 % de sa cible) démontrent qu une telle taxe érode la base d usagers sans tenir ses promesses de recettes.
  2. Cibler les territoires en retard, à commencer par le Niger (14,83 %) et les zones rurales, par des programmes dédiés d agents de proximité, d interopérabilité et de couverture réseau, plutôt que par des objectifs nationaux indifférenciés.
  3. Faire de la réduction de l écart de genre (25 % en Afrique subsaharienne, en aggravation) un objectif chiffré et suivi annuellement, avec des produits adaptés, des points de service tenus par des femmes et des données systématiquement désagrégées par sexe.
  4. Capitaliser sur les trajectoires des pays moteurs (Nigeria, Ghana, Sénégal) en documentant et transférant les régulations inclusives (modèles d agents, interopérabilité) qui ont permis ces sauts d adoption, plutôt que de réinventer chaque cadre national.
  5. Conditionner toute nouvelle mesure fiscale sur le numérique à une étude d impact préalable et à un suivi des volumes en temps réel, afin de détecter et corriger un recul d usage avant qu il ne devienne structurel.
  6. Institutionnaliser un suivi-évaluation continu de l inclusion financière, fondé sur le Global Findex de la Banque mondiale mais désagrégé à la maille infranationale et par sexe, pour piloter les politiques sur la donnée fine et non sur la moyenne.

Sources

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