Agriculture

Irrigation : sortir l'agriculture de la loterie pluviale

Irrigation : sortir l'agriculture de la loterie pluviale

En Afrique de l'Ouest, la récolte se joue chaque année sur un pari : celui des pluies. À l'échelle du continent, environ 95 % des exploitations dépendent entièrement de la pluie (Malabo Montpellier Panel), et l'Afrique subsaharienne n'irrigue que 3,8 % de ses terres cultivées, contre 46 % en Asie du Sud (FAO AQUASTAT). Ce chiffre n'est pas une statistique parmi d'autres : il dit qu'une région entière a délégué sa sécurité alimentaire au calendrier du ciel. Pourtant l'eau existe. Le continent dispose d'un potentiel irrigable estimé à 42,5 millions d'hectares et n'en a aménagé qu'un tiers. La vraie question n'est donc pas de savoir si l'Afrique de l'Ouest peut maîtriser son eau, mais si elle décide de le faire, et surtout si elle sait déjà où, comment et combien.

Un retard qui se mesure au douzième

L'ampleur du décrochage saute aux yeux dès qu'on le compare. Selon les données 2022 de la FAO AQUASTAT, l'Afrique subsaharienne équipe pour l'irrigation 3,8 % de ses terres cultivées, quand l'Asie du Sud en irrigue 46 % et que la moyenne mondiale s'établit à 23 %. Autrement dit, la région irrigue environ douze fois moins que l'Asie du Sud et six fois moins que la moyenne planétaire. Ce n'est pas un écart de degré, c'est un écart de nature : là où d'autres régions ont fait de la maîtrise de l'eau le socle de leur agriculture, l'Afrique de l'Ouest la traite encore comme un complément marginal. Le pluvial n'y est pas une technique parmi d'autres, c'est le régime dominant, presque exclusif, et il impose sa logique à toute la chaîne de production, du choix des semences au calendrier des travaux.

Part des terres cultivées équipées pour l'irrigation, par région%020406046Asie du Sud23Moyenne mondiale3.8Afrique subsaharienneSource : FAO AQUASTAT, Water Data Snapshot 2025 (données 2022)
L'écart n'est pas une pente, c'est une marche. À 3,8 %, l'Afrique subsaharienne ne rattrape pas progressivement l'Asie du Sud : elle joue dans un autre régime agricole, où le rendement reste indexé sur la pluviométrie plutôt que sur une ressource pilotée.

Ce retard prend un relief particulier quand on rappelle que, dans le monde, 72 % de l'eau prélevée est destinée à l'agriculture (FAO AQUASTAT, 2022). L'irrigation n'est pas un enjeu sectoriel secondaire : c'est le premier poste de gestion de l'eau sur la planète. Une région qui n'irrigue presque pas n'économise donc pas une ressource, elle renonce à un levier. Elle laisse la variabilité climatique arbitrer ses récoltes à sa place. Et cet arbitrage se durcit : sous un régime pluviométrique de plus en plus erratique, l'absence de maîtrise de l'eau ne fige pas un statu quo, elle transforme chaque année sèche en menace directe sur la disponibilité alimentaire.

Ce que l'irrigation change vraiment

Le mécanisme est simple et puissant. L'irrigation découple le rendement de l'aléa pluviométrique : elle sécurise les semis en début de campagne, elle permet une deuxième voire une troisième culture dans l'année là où la pluie n'en autorisait qu'une, et elle stabilise les revenus des exploitations en les affranchissant du calendrier des saisons. Là où le pluvial impose une agriculture d'une seule chance par an, la maîtrise de l'eau transforme la parcelle en outil productif toute l'année. Le gain n'est pas seulement quantitatif : une parcelle irriguée autorise des cultures à plus forte valeur ajoutée (maraîchage, contre-saison) qui restent hors de portée d'un système suspendu à la pluie, et diversifie ainsi le revenu du ménage rural.

La contrepartie de cette absence de maîtrise se lit dans les rendements. Le Niger, dont l'agriculture est quasi entièrement pluviale, affiche un rendement céréalier de 577 kg/ha (Banque Mondiale, 2024), le plus faible des neuf pays de référence. Le Ghana, à l'autre bout, atteint 2 688 kg/ha (2023), soit près de cinq fois plus. Aucun de ces deux pays ne subit un climat d'exception : ce qui les sépare tient d'abord à la capacité à sécuriser l'eau et les autres facteurs de production. Le rendement n'est pas une donnée du ciel, c'est une variable de politique publique. Le classement céréalier ne se superpose d'ailleurs pas à la carte des pluies : des pays voisins, aux sols et aux précipitations comparables, y figurent aux deux extrémités, ce qui achève de disqualifier l'explication climatique.

Rendement céréalier par pays, Afrique de l'Ouestkg/haGhana2 688Côte d'Ivoire2 398Sénégal2 192Mali1 588Nigeria1 558Bénin1 356Burkina Faso1 198Togo1 173Niger577Source : Banque Mondiale (données FAO), 2023-2024
Du Ghana (2 688 kg/ha) au Niger (577 kg/ha), un rapport de près de cinq à un. Le bas du classement est occupé par les agricultures les plus exposées à la seule pluie : le rendement suit la maîtrise de l'eau et des intrants, pas la latitude.
Environ 95 % des exploitations africaines dépendent entièrement de la pluie. Chaque année, la récolte se décide sur le calendrier et l'abondance des précipitations, pas sur une ressource pilotée.

Un potentiel dormant à hauteur des deux tiers

Le paradoxe ouest-africain n'est pas un manque d'eau, c'est un défaut d'aménagement. L'Afrique dispose d'un potentiel irrigable estimé à 42,5 millions d'hectares, dont seuls 13,3 millions ont été aménagés, soit environ 31 % (FAO AQUASTAT, Wilson Center). Près de deux tiers du potentiel restent donc inexploités. Ce n'est pas une contrainte physique qui bloque la région, c'est une décision d'investissement qui n'a pas été prise, ou pas tenue. Le continent ne bute pas sur la rareté de la ressource : il bute sur l'aménagement, c'est-à-dire sur les ouvrages, les financements et la gouvernance qui transforment une eau disponible en eau disponible à la parcelle, au bon moment.

Potentiel irrigable de l'Afrique face à la réalisationmillions ha020406042.5Potentiel total13.3Aménagé (irrigué)Source : FAO AQUASTAT / Wilson Center (2007-2009)
Le potentiel n'est pas le problème : sur 42,5 millions d'hectares irrigables, seuls 13,3 ont été aménagés. La marge de progression est près de deux fois supérieure à tout ce qui a été construit depuis les indépendances.

La lenteur de la mise en valeur se lit sur le temps long. La superficie irriguée du continent est passée de 7,4 millions d'hectares en 1960 à 13,3 millions en 2007 (FAO, Wilson Center), soit un quasi-doublement en un demi-siècle. Rapporté au potentiel, ce rythme reste modeste : à cette allure, combler l'écart prendrait plusieurs générations. La Banque Mondiale estime pourtant que les seules zones arides d'Afrique subsaharienne offrent, selon le coût des technologies mobilisées, un potentiel d'expansion irrigable de 6 à 14 millions d'hectares supplémentaires. Le gisement est là, chiffré, à portée d'investissement. Il faut mesurer ce qu'un tel rythme raconte : pendant que l'Afrique ajoutait à peine six millions d'hectares en cinquante ans, l'Asie faisait de l'irrigation le pilier d'une révolution verte qui a plus que doublé ses rendements en une génération.

Superficie irriguée en Afrique, évolution de long termemillions ha05101519602007Source : FAO / Wilson Center
En près de cinquante ans, la superficie irriguée du continent n'a même pas doublé. À ce rythme, le potentiel de 42,5 millions d'hectares restera très majoritairement dormant : accélérer suppose un changement d'échelle, pas la simple poursuite de la tendance.

Ce que la moyenne régionale masque

Comme toujours, la moyenne régionale dissimule des contrastes que l'action publique ne peut pas ignorer. Deux pays concentrent l'essentiel des aménagements ouest-africains : le Nigeria, avec 293 117 hectares équipés, et le Mali, avec 235 791 hectares grâce au système historique de l'Office du Niger. À l'autre extrémité, le Togo (environ 7 300 hectares) et le Bénin (12 258 hectares) restent très en retrait. Entre le Nigeria et le Togo, le rapport dépasse quarante à un. Parler d'irrigation en Afrique de l'Ouest sans distinguer ces situations, c'est confondre un pays qui a bâti une infrastructure et un pays qui n'a presque rien aménagé. La conséquence pratique est immédiate : une politique régionale uniforme n'a aucun sens quand les points de départ vont de un à quarante, et qu'un même euro investi ne produit pas le même effet selon qu'il réhabilite un grand périmètre malien ou amorce une première maille béninoise.

Superficie équipée pour l'irrigation, pays d'Afrique de l'OuesthaNigeria293 kMali236 kSénégal120 kNiger74 kCôte d'Ivoire73 kGhana59 kBurkina Faso25 kBénin12 kTogo7 300Source : FAO AQUASTAT, profils pays (2000-2005)
Deux pays, le Nigeria et le Mali, concentrent l'essentiel des surfaces équipées ; le Bénin et le Togo ferment la marche. La moyenne régionale n'a donc guère de sens : l'irrigation ouest-africaine est une mosaïque, pas un bloc homogène.

Ces chiffres appellent une mise en garde méthodologique, qui est aussi le cœur du métier. Les profils AQUASTAT reposent sur des années de référence anciennes et hétérogènes (Nigeria et Niger vers 2004-2005, Mali et Ghana vers 2000, Bénin et Sénégal vers 2002). Ce sont des ordres de grandeur datés, non des valeurs 2024, et la superficie réellement aménagée aujourd'hui peut être supérieure. La valeur du Togo, en particulier, reste une estimation à confirmer. Cette incertitude n'est pas un détail d'expert : elle signifie qu'une part des décisions d'investissement régional se prend sur des données vieilles de vingt ans. Un plan d'irrigation qui s'appuie sur de tels chiffres ne se trompe pas seulement sur l'ampleur du retard, il se trompe potentiellement sur sa géographie, donc sur les pays et les zones où l'euro public serait le plus utile.

Construire ne suffit pas : le trou entre équipé et irrigué

Le retard ouest-africain ne se résume pas à un déficit de construction. Un problème plus insidieux le double : les périmètres aménagés sont largement sous-utilisés. Au Bénin, sur 12 258 hectares équipés pour l'irrigation, seuls 7 131 étaient réellement irrigués en 2005, soit un écart de 42 %. Autrement dit, près de la moitié de l'infrastructure existante ne produit pas. Le phénomène se retrouve ailleurs dans la région et dessine un enjeu de maintenance et de gouvernance, et pas seulement d'investissement initial. Un périmètre n'est pas un ouvrage que l'on inaugure une fois pour toutes : c'est un système vivant, fait de pompes, de canaux et d'usagers, qui se dégrade dès que l'entretien s'interrompt.

Écart entre superficie équipée et superficie réellement irriguéeha0100 k200 k300 k293 kNigeria236 kMali74 kNiger73 kCôte d'Ivoire12 kBéninSource : FAO AQUASTAT, profils pays (équipé : 2000-2005 ; irrigué : année la plus récente)
Partout, la barre orange (surface réellement irriguée) reste sous la barre indigo (surface équipée). Le Bénin perd 42 % de son potentiel installé. La leçon est nette : un hectare aménagé n'est pas un hectare productif tant que l'entretien et la gestion ne suivent pas.

Cet écart change la nature du problème. Il ne suffit pas de financer des barrages, des canaux et des stations de pompage : encore faut-il que l'ouvrage fonctionne, que l'eau arrive à la parcelle, que les usagers l'entretiennent et que la gouvernance locale en assure la pérennité. Un périmètre à l'abandon coûte deux fois, à la construction puis en manque à gagner. La productivité de l'irrigation ne se joue donc pas seulement au moment de l'inauguration, mais dans les années qui suivent, là où les caméras sont déjà parties. C'est aussi pour cela qu'un franc consacré à réhabiliter un périmètre existant rend souvent davantage qu'un franc engagé dans un ouvrage neuf : la ressource et le foncier sont déjà là, seule manque la remise en service.

L'Afrique face au reste du monde : un décrochage historique

Le retard n'est pas récent, il est structurel. Les données historiques d'AQUASTAT, mobilisées par le Malabo Montpellier Panel, situent la part des terres irriguées à environ 37 % en Asie et 14 % en Amérique latine, contre 6 % pour l'Afrique dans son ensemble (Afrique du Nord comprise, qui tire la moyenne vers le haut). Le sous-continent subsaharien, isolé, tombe à 3,8 %. Ce décalage s'est installé sur plusieurs décennies, pendant que la révolution verte asiatique faisait de la maîtrise de l'eau l'un de ses piliers. Le retard africain n'est donc pas le fruit d'un accident conjoncturel ni d'une malchance climatique : c'est le produit cumulé de choix budgétaires répétés, année après année, qui ont placé l'irrigation loin dans l'ordre des priorités publiques.

Part des terres cultivées irriguées : Afrique face au reste du monde%01020304037Asie14Amérique latine6AfriqueSource : FAO AQUASTAT / Malabo Montpellier Panel (données AQUASTAT 2009)
Même en incluant l'Afrique du Nord, qui gonfle la moyenne, le continent (6 %) reste très loin de l'Asie (37 %). Le retard n'est pas conjoncturel : il est le produit de décennies de sous-investissement dans la maîtrise de l'eau.

Un mot de prudence s'impose sur ces comparaisons. Les millésimes AQUASTAT divergent selon le périmètre géographique et l'année retenus : la même Asie du Sud est donnée à 46 % par AQUASTAT 2025 et à 39 % par d'autres références, et l'Afrique oscille entre 3,8 % (subsaharienne, 2022) et 6 % (continent entier, données plus anciennes). Ces écarts ne remettent pas en cause le constat, ils le confirment : quel que soit le millésime, l'Afrique subsaharienne demeure une exception mondiale par le bas. Mais ils rappellent qu'une donnée sans son périmètre ni son année ne veut rien dire, un principe qui vaut pour l'irrigation comme pour tout indicateur de développement.

Le coût de l'inaction : la pluie comme variable d'ajustement

Tant que le rendement reste suspendu à la pluie, chaque saison sèche prolongée se paie en pertes de récoltes, en insécurité alimentaire accrue et en pression migratoire. Le rendement de 577 kg/ha du Niger n'est pas un accident : c'est la traduction chiffrée d'une agriculture qui n'a presque aucun filet face à la variabilité du climat. Et cette variabilité s'aggrave. Sous un régime pluviométrique de plus en plus erratique, l'absence d'irrigation ne maintient pas un statu quo, elle expose davantage chaque année.

La dépendance pluviale a un effet économique qui se cumule. Là où une deuxième campagne annuelle serait possible avec de l'eau maîtrisée, le pluvial n'en autorise qu'une : c'est un potentiel de production perdu chaque année, sans qu'aucune ligne budgétaire ne le comptabilise. Là où un semis sécurisé garantirait la levée, l'attente de la pluie fait courir le risque de tout perdre en cas de retard des précipitations. Le coût de l'inaction n'est pas une dépense visible, c'est une récolte qui n'a jamais lieu, une saison sur deux qui n'existe pas.

Ce coût invisible a pourtant une contrepartie très visible dans les comptes extérieurs. L'Afrique consacre chaque année plus de 35 milliards de dollars à ses importations alimentaires (FAO), une facture qui capte des devises rares et expose le continent à la volatilité des cours mondiaux. Chaque tonne de céréales qui n'est pas produite faute d'eau maîtrisée devient une tonne importée, payée au prix du marché international et soumise aux chocs logistiques. Développer l'irrigation, à l'inverse, permet selon la FAO de multiplier par deux à trois la productivité des terres en autorisant plusieurs cycles culturaux par an. Le calcul est donc double : ne pas irriguer coûte en récoltes perdues à l'intérieur, et en devises dépensées à l'extérieur.

Le coût de l'inaction : la facture d'importations alimentaires de l'Afriquemilliards USD / an01020304035Importations alimentaires annuellesSource : FAO / FurtherAfrica (2025)
Plus de 35 milliards de dollars par an partent en importations alimentaires. Une part de cette facture est une récolte que le continent aurait pu produire chez lui, si la maîtrise de l'eau avait sécurisé les rendements et autorisé une seconde campagne annuelle.
  • La sécurisation des semis. Sans eau maîtrisée, un retard des pluies compromet la levée et peut coûter toute une campagne ; l'irrigation garantit le démarrage du cycle au bon moment.
  • La double, voire triple campagne. Le pluvial n'autorise le plus souvent qu'une culture par an ; l'eau pilotée permet d'exploiter la parcelle en saison sèche, doublant le potentiel de production sans un hectare de plus.
  • La stabilité des revenus. En affranchissant la production du calendrier des pluies, l'irrigation lisse les revenus agricoles et réduit l'exposition des ménages ruraux aux chocs climatiques.
  • La réduction de la facture d'importation. Chaque tonne produite grâce à l'eau maîtrisée est une tonne qui n'a pas à être achetée en devises sur un marché mondial volatil.

Le solaire, la petite révolution qui change l'équation financière

Le débat sur l'irrigation a longtemps été prisonnier d'une image : celle du grand barrage et du périmètre public, coûteux, lent à construire, difficile à entretenir. Cette image n'est plus la seule. La chute du prix des panneaux photovoltaïques a fait émerger une irrigation décentralisée, à l'échelle de l'exploitation, alimentée par des pompes solaires qui affranchissent le producteur du carburant et du réseau électrique. Une étude de l'IIASA a chiffré ce gisement : environ 120 millions d'hectares de terres seraient potentiellement adaptés à l'irrigation solaire en Afrique subsaharienne, dont près de 25 millions pour la seule Afrique de l'Ouest. À elles seules, ces installations photovoltaïques individuelles pourraient couvrir plus d'un tiers des besoins en eau des cultures des petites exploitations.

L'intérêt du solaire n'est pas seulement technique, il est financier. La même étude estime qu'un investissement annuel de l'ordre de 3 milliards de dollars dans la petite irrigation solaire générerait plus de 5 milliards de dollars de profits annuels pour les petits producteurs, grâce à la hausse des rendements. Le rapport est favorable, et il déplace le curseur : là où le grand périmètre suppose un financement public lourd et une gouvernance complexe, la pompe solaire relève d'un modèle décentralisé, accessible à l'exploitation familiale, réplicable à grande échelle. Cela ne rend pas les grands ouvrages inutiles, mais cela change l'arbitrage : un même budget public n'irrigue pas la même surface selon qu'il finance le béton ou le photovoltaïque distribué.

Irrigation solaire : investissement annuel et profit potentiel (Afrique subsaharienne)milliards USD / an02463Investissement requis5Profit annuel potentielSource : IIASA / Nature Energy (2023)
Le solaire renverse l'équation financière de l'irrigation : environ 3 milliards de dollars investis par an dégageraient plus de 5 milliards de profits pour les petits producteurs. Le retour est positif, et le modèle décentralisé contourne la lourdeur des grands périmètres publics.

Cette perspective ne dispense pas de mesurer : elle l'exige. Déployer des pompes solaires sans cartographier la ressource en eau souterraine expose à surexploiter les nappes ; les cibler sans connaître les zones à plus fort écart de rendement gaspille l'avantage. L'irrigation solaire est un accélérateur puissant, mais son efficacité dépend, comme celle du grand périmètre, d'un diagnostic de terrain précis. La technologie change l'échelle et le coût ; elle ne remplace pas la donnée.

Genre et financement : deux angles morts

Deux dimensions restent trop souvent absentes du débat sur l'irrigation. La première est le financement : la Banque Mondiale a montré que le potentiel d'expansion irrigable des zones arides subsahariennes varie de 6 à 14 millions d'hectares selon le coût des technologies mobilisées. Le choix technique, petite irrigation individuelle, forages solaires, grands périmètres, détermine directement le nombre d'hectares finançables. Un même budget public n'irrigue pas la même surface selon qu'il vise l'ouvrage lourd ou la solution décentralisée : arbitrer suppose de connaître, filière par filière et zone par zone, le rendement réel de chaque franc investi. Or ce chiffrage manque aujourd'hui à la plupart des budgets agricoles de la région, qui raisonnent en ouvrages inaugurés plutôt qu'en hectares réellement mis en eau.

La seconde dimension est l'équité d'accès. L'expérience du CRAD sur le projet régional WOCEWA, consacré à l'égalité de genre dans les PME des énergies durables de la CEDEAO, a rappelé une règle qui vaut aussi pour l'eau agricole : sans données désagrégées, les inégalités d'accès aux infrastructures restent invisibles, donc jamais corrigées. Savoir qui accède réellement à l'eau des périmètres, hommes ou femmes, coopératives encadrées ou producteurs isolés, est une condition pour que l'investissement irrigue les exploitations qui en ont le plus besoin, et pas seulement les mieux dotées. Les femmes assurent une part majeure du travail agricole ouest-africain mais accèdent moins que les hommes au foncier sécurisé, au crédit et aux équipements : une politique d'irrigation aveugle au genre reproduit mécaniquement cet écart, en équipant en priorité ceux qui étaient déjà les mieux placés pour capter la ressource.

Mesurer avant de bâtir : l'angle CRAD

La leçon centrale de ce dossier est méthodologique. La priorité n'est pas seulement de construire des périmètres, c'est de mesurer finement l'existant : combien d'hectares sont réellement équipés, combien sont effectivement irrigués, et pourquoi l'écart entre les deux. L'exemple béninois (7 131 hectares irrigués pour 12 258 équipés) montre qu'une infrastructure mal suivie gaspille l'investissement initial. Sans ce diagnostic, la région continue de raisonner sur des chiffres AQUASTAT vieux de vingt ans et d'investir à l'aveugle. La donnée agrégée nationale, utile pour comparer les pays, ne dit jamais agir à l'intérieur d'un pays : c'est pourtant là, à la parcelle et à la maille locale, que se joue l'efficacité de chaque euro engagé.

C'est précisément le rôle que le CRAD joue auprès des États et des bailleurs : des diagnostics de terrain géoréférencés, une collecte de données numérique qui distingue l'équipé du réellement irrigué, et des systèmes de suivi-évaluation qui reconduisent la mesure campagne après campagne. Transformer un potentiel irrigable en décisions d'investissement priorisées et vérifiables, voilà ce qui sépare une politique d'irrigation efficace d'une succession d'ouvrages inaugurés puis oubliés. La donnée n'est pas un supplément d'âme du projet d'irrigation : elle en est la condition de rendement. Cartographier les périmètres dormants, mesurer les débits réels, suivre l'accès désagrégé à l'eau, c'est faire passer la politique de l'eau de l'intention à la précision.

Au fond, la maîtrise de l'eau agricole en Afrique de l'Ouest n'est pas un problème technique non résolu : on sait irriguer, l'Asie l'a démontré à grande échelle, et le potentiel physique existe à hauteur de 42,5 millions d'hectares. C'est un problème de priorité budgétaire, de gouvernance des ouvrages et, en amont de tout, de mesure. Les pays qui progresseront seront ceux qui sauront d'abord dire, chiffres à l'appui, où l'eau manque, où les périmètres dorment et où chaque franc rapportera le plus de kilos. Sortir l'agriculture de la loterie pluviale commence par cesser de piloter à l'aveugle.

À retenir

  • L'Afrique subsaharienne n'irrigue que 3,8 % de ses terres cultivées, contre 46 % en Asie du Sud et 23 % en moyenne mondiale, et environ 95 % des exploitations africaines dépendent entièrement de la pluie.
  • Le potentiel n'est pas le frein : sur 42,5 millions d'hectares irrigables, seuls 13,3 sont aménagés (environ 31 %), et la superficie irriguée n'a pas doublé entre 1960 et 2007.
  • La dépendance pluviale se lit dans les rendements (577 kg/ha au Niger contre 2 688 au Ghana) et se paie à l'extérieur : plus de 35 milliards de dollars d'importations alimentaires par an pour le continent.
  • Le solaire change l'équation : environ 120 millions d'hectares potentiellement adaptés à l'irrigation solaire en Afrique subsaharienne (dont 25 pour l'Afrique de l'Ouest), avec un retour estimé à plus de 5 milliards de dollars de profits pour 3 milliards investis par an.
  • Construire ne suffit pas : le Bénin n'irriguait réellement que 7 131 ha sur 12 258 équipés (écart de 42 %), et la moyenne régionale masque de forts contrastes reposant sur des données AQUASTAT anciennes, à réactualiser par la mesure de terrain.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Réaliser un inventaire national actualisé et géoréférencé des périmètres, distinguant systématiquement la surface équipée de la surface réellement irriguée, pour remplacer les données AQUASTAT vieilles de vingt ans qui fondent aujourd'hui les décisions.
  2. Traiter en priorité l'écart entre équipé et irrigué (42 % au Bénin) en réhabilitant et en entretenant l'existant avant de financer de nouveaux ouvrages : un périmètre remis en service coûte moins cher qu'un périmètre neuf.
  3. Intégrer la petite irrigation solaire dans les plans nationaux, en s'appuyant sur une cartographie des nappes et des zones à fort écart de rendement, pour capter un potentiel de 25 millions d'hectares en Afrique de l'Ouest sans surexploiter la ressource.
  4. Arbitrer le choix technologique (petite irrigation, forages solaires, grands périmètres) sur la base du coût réel par hectare irrigable, puisque le potentiel finançable des zones arides varie de 6 à 14 millions d'hectares selon la technologie retenue.
  5. Bâtir la gouvernance et la maintenance des périmètres dès la conception (associations d'usagers, financement de l'entretien, mesure des débits), afin qu'un hectare aménagé devienne durablement un hectare productif.
  6. Collecter des données désagrégées sur l'accès effectif à l'eau (par sexe, par type d'exploitation, par zone) pour cibler l'investissement vers les producteurs les plus exposés à l'aléa pluvial, et non vers les seuls déjà équipés.

Sources

← Toutes les publications