Rendements agricoles : l'écart avec le potentiel reste considérable

L'Afrique de l'Ouest produit, mais très loin de ce qu'elle pourrait produire. Pour le maïs, première céréale du continent, l'écart entre les rendements observés et le potentiel agronomique atteint 70 à 90 % selon le Global Yield Gap Atlas : les champs ne livrent aujourd'hui que 10 à 30 % de ce qu'ils sont capables de donner. Ce n'est pas une donnée parmi d'autres. C'est, à population et à surface constantes, le plus grand gisement de nourriture et de revenu rural de la région, et il se trouve presque entièrement entre les mains des politiques publiques. La question n'est donc pas de savoir si l'Afrique de l'Ouest peut nourrir sa croissance démographique, mais si elle décide de récolter ce qu'elle laisse aujourd'hui dans le sol.
Une région, des trajectoires très contrastées
Les données de la Banque Mondiale pour 2023, dernière année comparable pour l'ensemble des pays, révèlent une dispersion frappante des rendements céréaliers. En tête, le Ghana culmine à 2 688 kg/ha, suivi de la Côte d'Ivoire (2 398 kg/ha) et du Sénégal (2 192 kg/ha). À l'autre extrémité, le Niger affiche 489 kg/ha, soit un rapport de 1 à 5,5 entre le premier et le dernier. Le Bénin, à 1 127 kg/ha, se situe en deçà de la moyenne régionale (environ 1 600 kg/ha) et n'échappe pas à la vulnérabilité structurelle de la région. Ce qui frappe dans ce classement, c'est qu'il ne se superpose pas à la carte des pluies : des pays au climat comparable y figurent aux deux extrémités. La hiérarchie des rendements raconte donc moins une histoire de nature qu'une histoire de politiques, d'institutions et d'accès aux moyens de produire. C'est une bonne nouvelle, car les politiques, contrairement au climat, se décident.
Le Ghana a décollé, le Bénin a stagné : la démonstration par les faits
La comparaison de deux voisins aux conditions agro-écologiques proches est le meilleur antidote au fatalisme. Entre 2010 et 2023, le Ghana a fait passer son rendement céréalier de 1 814 à 2 688 kg/ha, soit une progression de près de 48 % en treize ans. Sur la même période, le Bénin est resté bloqué autour de 1 300 à 1 500 kg/ha, sans tendance de progrès, avant de tomber à 1 127 kg/ha en 2023. L'accélération ghanéenne n'est pas un hasard de pluviométrie : elle s'installe à partir de 2017-2018 et coïncide avec le déploiement du programme « Planting for Food and Jobs », qui a combiné subvention ciblée d'engrais, semences améliorées et conseil de proximité. Le signal est clair : ce qui distingue les deux trajectoires n'est pas la nature, mais l'intensité et la constance de l'effort public.
La leçon ghanéenne n'est pas un modèle à copier à l'identique, mais un principe : le rendement se construit par une politique constante, ciblée et tenue dans la durée, pas par des annonces. Elle appelle aussi une vigilance, car une subvention d'intrants n'est utile que si elle reste budgétairement soutenable et bien ciblée, sous peine de coûter cher pour un effet qui s'essouffle. C'est précisément l'arbitrage que des données fiables permettent d'éclairer : savoir ce que chaque franc public dépensé en engrais ou en irrigation rapporte réellement en kilos de céréales.
Le Bénin illustre le coût de cette stagnation. La campagne 2023-2024 a enregistré le rendement maïs le plus faible depuis 2018 (992 kg/ha selon l'INSAE/MAEP), et le rebond à 1 356 kg/ha en 2024 ne fait que ramener le pays à sa moyenne habituelle. Il n'y a donc pas de rupture de productivité en vue, seulement une oscillation au gré des pluies. Tant que le rendement reste suspendu à la pluviométrie, chaque mauvaise saison se paie en importations et en insécurité alimentaire.
Le manque à gagner se chiffre. Si le Bénin avait simplement suivi la trajectoire du Ghana sur la période (une hausse de l'ordre de 48 %), son rendement 2023 avoisinerait 1 780 kg/ha au lieu de 1 127, soit près de 60 % de céréales en plus sur les mêmes surfaces, sans défricher un seul hectare. Le calcul est illustratif, mais il donne l'ordre de grandeur de ce que treize années de stagnation ont coûté, en nourriture comme en revenu rural.
Aujourd'hui, les champs ouest-africains ne livrent que 10 à 30 % de ce qu'ils pourraient produire. L'essentiel du gisement de nourriture de la région reste devant nous, dans le sol.
Pourquoi l'écart persiste : trois verrous, tous desserrables
L'écart de rendement n'a rien de mystérieux. Il se décompose en trois facteurs maîtrisables, que l'agronomie connaît depuis longtemps et que les pays performants ont méthodiquement levés.
- La fertilisation. L'Afrique de l'Ouest plafonne autour de 20 kg d'engrais par hectare, très en dessous de la cible de 50 kg/ha que les chefs d'État africains s'étaient fixée dès la Déclaration d'Abuja de 2006, et sans commune mesure avec la moyenne mondiale (environ 135 kg/ha). Or sur des sols souvent appauvris, l'engrais bien dosé est le premier multiplicateur de rendement.
- L'eau. Moins de 5 % des terres cultivées d'Afrique subsaharienne sont irriguées, contre près de 40 % en Asie du Sud (FAO). Le rendement reste donc otage des pluies : là où la maîtrise de l'eau progresse, les performances suivent, comme le montre le riz irrigué ivoirien projeté à 3,0 t/ha en 2024-2025 (USDA).
- Les semences et le conseil. Le faible recours aux semences améliorées et la rareté du conseil agronomique de proximité empêchent les bonnes pratiques de se diffuser. C'est précisément le triptyque (engrais, semences, conseil) que le Ghana a actionné.
Par où commencer : une séquence, pas une liste de vœux
Face à trois verrous, la tentation est de tout faire à la fois ; l'expérience invite plutôt à séquencer. L'eau vient en premier, car sans elle l'engrais reste un pari sur la pluie : la petite irrigation, le captage et le drainage sécurisent le socle. L'engrais et les semences améliorées suivent, dès lors qu'ils peuvent exprimer leur potentiel sur des sols dont l'humidité est maîtrisée. Le conseil agronomique de proximité accompagne l'ensemble, car une dose mal calée ou un semis mal daté gaspillent la subvention. Cette séquence n'a rien d'absolu, et elle varie d'une zone à l'autre, mais elle rappelle une évidence souvent oubliée : l'efficacité d'un levier dépend de l'ordre dans lequel on l'actionne, donc d'un diagnostic local que seules des données de terrain permettent d'établir. Distribuer des engrais là où l'eau manque, ou irriguer là où le conseil fait défaut, c'est dépenser sans récolter.
Mesurer l'écart pour mieux le combler
Le potentiel réalisable en contexte régional se situe autour de 3 000 kg/ha. Rapporté au rendement actuel du Bénin (1 356 kg/ha en 2024) et à la moyenne ouest-africaine de 2023 (environ 1 600 kg/ha), l'écart à combler dépasse 1 600 kg/ha, soit davantage que la production actuelle elle-même. En clair, il y a plus de récolte à gagner qu'il n'en existe déjà. Pour viser l'autosuffisance céréalière, l'Afrique subsaharienne doit relever ses rendements de 56 à 60 kg/ha par an (PNAS, 2024) : un rythme exigeant mais cumulatif, à la portée d'une politique constante, et non un saut technologique hors d'atteinte.
Combien coûte l'écart, combien rapporterait sa fermeture
Le calcul économique penche nettement du même côté. Chaque tonne de céréales non produite localement devient une tonne importée, payée en devises et exposée à la volatilité des cours mondiaux, alors que la région creuse déjà sa facture rizicole. À l'inverse, les leviers du rendement (engrais mieux dosés, petite irrigation, semences améliorées, conseil de proximité) comptent parmi les investissements publics au retour le plus rapide en sécurité alimentaire et en revenu rural. Le vrai coût n'est donc pas celui d'agir, mais celui de ne pas agir : il se paie chaque année en importations, en exposition aux chocs et en emplois agricoles qui ne se créent pas. Encore faut-il, pour arbitrer correctement, disposer du chiffrage parcelle par parcelle et filière par filière qui manque aujourd'hui à la plupart des budgets agricoles de la région.
Un précédent qui dédramatise le défi : la révolution verte asiatique
Le défi peut sembler vertigineux ; il a pourtant déjà été relevé ailleurs. À partir des années 1960, l'Asie a plus que doublé ses rendements céréaliers en une génération, en combinant exactement le triptyque qui fait aujourd'hui défaut à l'Afrique de l'Ouest : semences améliorées, engrais et maîtrise de l'eau, le tout soutenu par un conseil agricole dense et des prix incitatifs (FAO). L'enjeu ouest-africain n'est donc pas d'inventer une solution, mais d'appliquer avec constance une recette éprouvée, en l'adaptant aux sols, aux cultures et aux exploitations familiales de la région. La différence décisive tient moins à la technologie disponible qu'à la durée et à la cohérence de l'engagement public, exactement ce qui sépare aujourd'hui la trajectoire ghanéenne de la trajectoire béninoise.
Le coût de l'inaction : la démographie n'attend pas
Le rendement n'est pas un débat d'agronomes : c'est une course contre la démographie. La population ouest-africaine croît d'environ 2,7 % par an. À rendement constant et à surface limitée, la disponibilité alimentaire par habitant recule mécaniquement, et l'écart se comble par les importations. Les chocs climatiques accélèrent encore le compte à rebours : en 2024, les déficits pluviométriques et les inondations sahéliennes ont conduit la FAO à prévoir un recul de la production céréalière régionale de 700 000 tonnes. La concentration aggrave le risque, le Nigeria pesant à lui seul 37 % de la production régionale, ce qui transmet ses aléas à tout le bassin alimentaire. Chaque année de rendement stagnant transforme un gisement domestique en facture d'importation, au moment précis où la facture rizicole de la région se creuse déjà.
Le levier le plus sous-estimé : l'accès des femmes aux moyens de production
Une part majeure du gisement de rendement porte un visage : celui des agricultrices. Les femmes assurent une fraction considérable du travail agricole ouest-africain, mais accèdent moins que les hommes à la terre sécurisée, aux intrants, au crédit et au conseil. La FAO a chiffré l'enjeu de longue date : à accès égal aux ressources productives, les exploitantes relèveraient leurs rendements de 20 à 30 %, de quoi nourrir des dizaines de millions de personnes supplémentaires (FAO, La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture 2010-2011). Réduire l'écart de genre dans l'accès aux moyens de production est donc l'un des investissements de productivité les plus rentables qui soient, et l'un des plus négligés, faute de données désagrégées par sexe pour le cibler et le suivre. C'est un angle que le CRAD connaît de près, l'ayant porté dans le secteur de l'énergie avec le projet régional WOCEWA.
Ce que les moyennes nationales cachent
Un dernier point, décisif pour l'action : les chiffres nationaux sont des moyennes, et les moyennes masquent l'essentiel. Derrière un rendement national se cachent des écarts considérables entre une parcelle irriguée et une parcelle pluviale, entre une coopérative encadrée et un producteur isolé, entre le maïs et le sorgho qui ne pèsent pas du même poids selon les années. L'indicateur agrégé AG.YLD.CREL.KG, utile pour comparer les pays, ne dit pas où agir à l'intérieur d'un pays. C'est précisément là que se joue l'efficacité d'une politique : un même budget d'engrais ou d'irrigation ne produit pas le même rendement supplémentaire selon qu'il cible les zones à fort écart ou les zones déjà proches de leur potentiel. Sans mesure fine, à la parcelle et à la filière, l'investissement public avance à l'aveugle.
C'est la conviction qui guide le travail du CRAD sur les filières agricoles : la donnée de rendement n'a de valeur que si elle est géolocalisée, désagrégée et reconduite campagne après campagne. Cartographier les écarts par zone, c'est transformer une statistique nationale en feuille de route d'investissement, et faire passer la politique agricole de l'intention à la précision.
Le rendement ne s'arrête pas au champ : les pertes post-récolte
Relever le rendement ne sert pleinement que si la récolte arrive jusqu'à l'assiette ou au marché. Or une part significative de la production se perd entre le champ et le consommateur, faute de séchage, de stockage et de transport adaptés. Pour les céréales d'Afrique subsaharienne, la FAO et le réseau APHLIS estiment ces pertes post-récolte de l'ordre de 10 à 20 % du tonnage, parfois davantage le long de la chaîne de valeur. Ce gisement-là se referme avec des moyens simples (aires de séchage, silos, magasins de stockage communautaires) et un suivi des pertes filière par filière. Le raisonnement mérite d'être posé clairement : un point de perte post-récolte évité équivaut, en disponibilité réelle, à un point de rendement gagné au champ, souvent pour un coût bien moindre. Une stratégie de productivité sérieuse traite donc les deux bouts de la chaîne, pas seulement la parcelle.
Au fond, l'écart de rendement ouest-africain n'est pas un problème agronomique non résolu : la science sait depuis longtemps comment produire davantage sur ces sols. C'est un problème de constance politique et de pilotage par la donnée. Les pays qui progressent sont ceux qui se fixent une cible, tiennent l'effort sur une décennie et mesurent leurs résultats là où ils se jouent, à la parcelle. Ceux qui stagnent ne manquent pas de potentiel : ils manquent d'une boussole. Combler l'écart, c'est d'abord décider de le mesurer, puis de ne plus le lâcher.
À retenir
- Le maïs ouest-africain n'exploite que 10 à 30 % de son potentiel agronomique (écart de 70 à 90 %, Global Yield Gap Atlas).
- Les écarts entre pays sont massifs : en 2023, du Ghana (2 688 kg/ha) au Niger (489 kg/ha), un rapport de 1 à 5,5.
- L'écart n'est pas une fatalité : le Ghana a gagné +48 % de rendement en treize ans quand le Bénin stagnait, à conditions naturelles comparables.
- Trois verrous expliquent l'essentiel du retard : engrais (20 kg/ha contre 50 visés à Abuja), irrigation (moins de 5 % des terres) et accès aux semences et au conseil.
- Combler l'écart suppose un progrès de 56 à 60 kg/ha par an, cumulatif et mesurable, donc une politique constante plutôt qu'un miracle technique.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Fixer une cible nationale de productivité explicite, alignée sur le rythme de 56 à 60 kg/ha/an requis pour l'autosuffisance, et la suivre chaque campagne par un indicateur public opposable.
- Honorer enfin la cible d'Abuja de 50 kg d'engrais par hectare via des subventions ciblées et un conseil agronomique de proximité qui en garantisse l'efficience, sur le modèle de ce qui a fait décoller le Ghana.
- Investir prioritairement dans la maîtrise de l'eau (petite irrigation, captage, drainage), seul facteur capable de découpler durablement les rendements des aléas pluviométriques.
- Bâtir des systèmes de mesure des rendements à la parcelle (enquêtes campagne géolocalisées, collecte numérique) pour cartographier les écarts à l'intérieur de chaque pays et concentrer l'investissement là où le gisement est le plus élevé.
- Mutualiser à l'échelle de la CEDEAO les semences améliorées et les systèmes d'alerte climatique, afin de réduire la dépendance au Nigeria, qui concentre 37 % de la production régionale et donc du risque.
- Conditionner les budgets agricoles à des données de résultat, et non de moyens : passer du suivi des intrants distribués au suivi du rendement effectivement obtenu, zone par zone.
Sources
- Banque Mondiale, indicateur AG.YLD.CREL.KG (Rendements céréaliers)
- Banque Mondiale, consommation d'engrais (AG.CON.FERT.ZS)
- Déclaration d'Abuja sur les engrais pour une révolution verte africaine (Union africaine, 2006)
- Global Yield Gap Atlas (GYGA), Wageningen University & Research
- APHLIS, African Postharvest Losses Information System (pertes post-récolte des céréales)
- FAO, La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture 2010-2011 (les femmes en agriculture)
- PNAS, Prospects for cereal self-sufficiency in sub-Saharan Africa (2024)
- FAO, production céréalière Afrique de l'Ouest 2024
- USDA FAS, Côte d'Ivoire Grain and Feed (riz 2024-2025)
- Bénin, statistiques agricoles officielles 2023-2024 (INSAE/MAEP)
- Ghana, Planting for Food and Jobs (Ministry of Food and Agriculture)





