Éducation

Achèvement du primaire en Afrique de l'Ouest : la marche reste haute

Achèvement du primaire en Afrique de l'Ouest : la marche reste haute

Un enfant ouest-africain qui entre en classe de CI n'a pas une chance sur deux d'arriver au bout du cycle primaire dans la moitié des pays de la région. Pourtant, à quelques centaines de kilomètres de distance, son voisin ghanéen le termine presque à coup sûr. Cette fracture de destin, invisible dans les moyennes continentales, est le vrai sujet. L'Afrique subsaharienne plafonne à 69 % d'achèvement du primaire en 2024, loin des 88 % visés au titre de l'ODD 4, mais ce chiffre agrégé masque l'essentiel : la région n'avance pas à une vitesse, elle avance à trois. Et l'écart, loin de se résorber, se durcit.

Un peloton qui s'étire

L'écart entre le haut et le bas du classement régional atteint près de 49 points. Le Ghana (97,5 %) et le Togo (91,22 %) se détachent nettement et dépassent l'objectif mondial de 88 %. La Côte d'Ivoire suit avec 80,24 %, signe d'une remontée spectaculaire. À l'autre extrémité, le Mali (48,43 %) et le Burkina Faso (51,99 %) restent sous la barre des 52 %, soit à peine un enfant sur deux qui termine le primaire. Entre les deux, le Sénégal (62,86 %) et le Bénin (61,64 %) campent dans une zone intermédiaire fragile. À noter : faute de données plus récentes côté Banque Mondiale, la valeur du Bénin remonte à 2022 et celle du Mali à 2023, ce qui invite à la prudence dans la comparaison directe.

%Ghana97.5Togo91.22Côte d'Ivoire80.24Sénégal62.86Bénin61.64Burkina Faso51.99Mali48.43Source : Banque Mondiale, SE.PRM.CMPT.ZS (extraction 2026)
Sept pays, trois groupes de performance. Année de référence 2024, sauf Mali (2023) et Bénin (2022), dernières valeurs disponibles. Le Ghana et le Togo dépassent la cible mondiale ; le Mali et le Burkina Faso restent sous la moitié d'une classe d'âge.

Cette dispersion n'est pas un accident statistique : elle reflète des choix de politique publique, des contextes sécuritaires et des capacités d'État radicalement différents. La lire correctement suppose de sortir de la moyenne régionale, qui agrège des situations sans commune mesure. Replacer ces sept pays dans le tableau mondial éclaire l'enjeu : selon le rapport mondial de suivi sur l'éducation 2024 de l'UNESCO, 251 millions d'enfants et de jeunes restent hors de l'école dans le monde, dont 71 millions en âge de primaire, et l'Afrique subsaharienne en concentre plus de la moitié. La région n'est pas en marge du problème mondial, elle en est l'épicentre.

Deux trajectoires, deux leçons : Bénin et Côte d'Ivoire

Comparer le Bénin et la Côte d'Ivoire sur quinze ans révèle deux dynamiques opposées, et c'est précisément ce contraste qui démontre que le retard n'a rien d'une fatalité. Le Bénin avait progressé jusqu'à 75,41 % en 2015, avant de chuter à 57,53 % en 2020 puis d'osciller (67,77 % en 2021, 61,64 % en 2022). Cette volatilité traduit une fragilité des acquis : les gains ne sont pas consolidés. La Côte d'Ivoire, partie de 49,38 % en 2011, a au contraire bâti une progression plus régulière pour atteindre 80,24 % en 2024, malgré un creux à 64,67 % en 2022. Deux pays voisins, des points de départ comparables au début de la décennie, et pourtant un écart de près de 19 points aujourd'hui.

%BéninCôte d'Ivoire0255075100201020122014201520162019202020212022Source : Banque Mondiale, SE.PRM.CMPT.ZS
La Côte d'Ivoire (en hausse régulière vers 80 %) contraste avec un Bénin en dents de scie, qui peine à sécuriser les progrès atteints en 2015.

La leçon tient en une phrase : la pente compte moins que la capacité à tenir le cap dans la durée. Le Bénin n'a pas manqué de capacité à progresser, il a manqué de capacité à conserver. La Côte d'Ivoire, elle, a transformé une reprise en tendance. Cette distinction n'est pas sémantique : elle oriente l'allocation des moyens. Un système qui sait atteindre un palier mais pas le défendre n'a pas le même besoin qu'un système qui peine encore à décoller. La donnée annuelle, et non le seul instantané, est ce qui permet de faire ce diagnostic.

Atteindre 75 % ne sert à rien si l'on ne tient pas le palier. La vraie performance éducative se mesure dans la durée, pas dans le pic.

Le pourquoi : décomposer les facteurs du décrochage

Derrière un taux d'achèvement, il y a une chaîne d'abandons qui se nourrit à plusieurs sources. Comprendre la non-complétion suppose d'en décomposer les ressorts, car ils n'appellent pas les mêmes réponses. Trois familles de facteurs dominent en Afrique de l'Ouest, et leur poids relatif varie d'un pays à l'autre.

  • Insécurité et fermeture d'écoles : dans le Sahel central (Burkina Faso, Mali, Niger), 8 858 écoles étaient fermées dès juillet 2023, mettant en péril l'éducation de 2,5 millions d'enfants (UNICEF). Là où la classe n'existe plus, l'achèvement devient mécaniquement impossible.
  • Barrières socio-économiques des ménages : coûts directs et indirects de la scolarité, recours au travail des enfants, mariages précoces. Ces contraintes pèsent d'autant plus que le ménage est pauvre et rural.
  • Qualité et rétention : un enfant qui n'apprend pas décroche. Or en Afrique subsaharienne, 89 % des enfants de 10 ans sont en situation de pauvreté des apprentissages, c'est-à-dire incapables de lire et comprendre un texte simple, contre 70 % dans l'ensemble des pays à revenu faible et intermédiaire (Banque Mondiale, 2022).
  • Disparités de genre et de territoire : la vulnérabilité se concentre sur les filles en milieu rural, à l'intersection de la pauvreté, de l'éloignement et des normes sociales.
%025507510089Afrique subsaharienne70Pays à revenu faible et intermédiaire57Pré-pandémie (2015)Source : Banque Mondiale, State of Global Learning Poverty 2022
Achever le primaire ne suffit pas si l'on n'apprend pas en chemin. La pauvreté des apprentissages atteint 89 % en Afrique subsaharienne, et s'est aggravée après la pandémie (57 % en 2015 dans les pays à revenu faible et intermédiaire).

Ce graphique porte un message inconfortable : la quantité (achever) et la qualité (apprendre) sont deux combats distincts, et le second est encore plus mal engagé que le premier. Un pays peut faire grimper son taux d'achèvement tout en laissant la quasi-totalité d'une cohorte sortir de l'école sans savoir lire. C'est pourquoi le taux d'achèvement, indicateur de flux, doit toujours se lire en regard d'un indicateur de stock de compétences.

Le cadrage : la taille de l'écart à combler

Quantifier l'écart, c'est lui donner une échelle d'action. À l'échelle régionale, l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale affichent le taux d'enfants en âge de primaire hors de l'école le plus élevé du monde, de l'ordre de 23 %, et la proportion grimpe vers 40 % dans le seul Sahel. Au niveau des pays de notre échantillon, l'écart à la cible mondiale de 88 % se chiffre pays par pays : il est presque nul pour le Ghana et le Togo, mais dépasse 35 points pour le Burkina Faso et atteint près de 40 points pour le Mali.

points d'écart à 88 %Mali39.57Burkina Faso36.01Bénin26.36Sénégal25.14Côte d'Ivoire7.76Togo0Ghana0Source : Calcul CRAD à partir de Banque Mondiale, SE.PRM.CMPT.ZS
Lecture inversée du classement : la distance qui reste à parcourir jusqu'à 88 %. Calcul illustratif (88 moins le taux observé, plafonné à 0 pour les pays déjà au-delà de la cible).

Ce cadrage révèle deux régions du problème. Pour le Ghana, le Togo et, bientôt, la Côte d'Ivoire, l'agenda bascule vers la qualité et l'équité. Pour le Bénin et le Sénégal, l'enjeu est un quart de classe d'âge à raccrocher, objectif atteignable avec une politique stable. Pour le Mali et le Burkina Faso, l'écart de 36 à 40 points n'est pas un problème de pédagogie : c'est un problème de continuité de l'État éducatif dans des zones où l'école est physiquement attaquée.

Le coût de l'inaction

Ne pas combler cet écart a un prix, et il est mesurable. La recherche de la Banque Mondiale établit que chaque année de scolarité supplémentaire accroît les revenus individuels d'environ 10 % en moyenne mondiale, et le rendement est le plus élevé du monde en Afrique subsaharienne, à 13 %. Autrement dit, une cohorte qui n'achève pas le primaire ampute durablement le revenu national futur. À l'inverse, l'éducation est l'un des investissements publics les plus rentables disponibles pour un État ouest-africain.

%05101513Afrique subsaharienne12Femmes (monde)10Moyenne mondiale10Hommes (monde)Source : Banque Mondiale, Returns to Investment in Education
Le rendement privé d'une année d'études atteint 13 % en Afrique subsaharienne, le plus élevé du monde, et 12 % pour les femmes contre 10 % pour les hommes. Chaque enfant non scolarisé est un rendement perdu.

Le coût de l'inaction ne se limite pas au revenu manqué. Une cohorte privée d'achèvement, c'est une fécondité plus élevée, une santé infantile dégradée, une vulnérabilité accrue aux discours d'enrôlement dans les zones de crise, et un cercle qui se reproduit d'une génération à l'autre. L'éducation est l'un des rares leviers qui agit simultanément sur la croissance, la démographie, la santé et la stabilité. C'est pourquoi le retard d'aujourd'hui se paie deux fois : une fois en capital humain perdu, une fois en dépenses correctrices futures.

Ce que les moyennes cachent

Un taux national est une fiction utile : il n'existe nulle part sur le terrain. Derrière les 61,64 % du Bénin se cachent des communes du nord où l'achèvement plonge bien plus bas, et des arrondissements urbains où il frôle l'universalité. Derrière une moyenne stable peut se cacher un effondrement local compensé par une amélioration ailleurs. La moyenne lisse, et en lissant, elle endort la décision. C'est précisément là que se joue la valeur d'une donnée éducative fine.

L'angle du CRAD est constant : une politique éducative ne vaut que par la granularité de la donnée qui la guide. Mesurer l'achèvement par commune, par sexe et par cohorte, géolocaliser les écoles fermées, suivre les redoublements en temps réel, tout cela transforme une statistique annuelle en outil de pilotage. Là où les systèmes de suivi sont robustes, les politiques peuvent cibler les cohortes à risque avant qu'elles ne décrochent, plutôt que de les compter après coup. La donnée désagrégée n'est pas un raffinement technique : c'est ce qui sépare une politique qui agit d'une politique qui constate.

Une moyenne nationale n'a jamais scolarisé un enfant. Ce qui change la décision, c'est la donnée à l'échelle de la commune, du sexe et de la cohorte.

Le genre : un écart dans l'écart

La fracture régionale se double d'une fracture de genre, mais elle ne va pas toujours dans le sens attendu. Au sommet du classement, le Ghana démontre qu'à un haut niveau d'achèvement, la parité non seulement se referme mais peut s'inverser : les filles y achèvent légèrement plus que les garçons (98,1 % contre 96,9 % en 2024). À l'échelle mondiale, sur 251 millions d'enfants hors de l'école, la répartition est désormais quasi équilibrée, 122 millions de filles pour 129 millions de garçons. Le problème de genre ne disparaît pas pour autant : il se déplace et se localise.

Car la moyenne nationale de parité masque, là encore, des poches d'inégalité aiguë. Dans les zones rurales pauvres et les régions de crise, ce sont les filles qui sortent les premières du système quand un ménage doit arbitrer, et qui n'y reviennent pas. L'enjeu n'est donc pas de proclamer la parité atteinte au niveau national, mais de la traquer là où elle ne l'est pas : à l'intersection du rural, de la pauvreté et de l'insécurité. C'est encore un argument pour la désagrégation systématique de la donnée.

Le financement : un sous-investissement chronique

Le rapport mondial de suivi sur l'éducation 2024 de l'UNESCO pointe le sous-investissement chronique comme premier obstacle au progrès dans les pays à faible revenu, où 33 % des enfants en âge scolaire sont hors de l'école contre 3 % dans les pays à revenu élevé. Le progrès mondial a d'ailleurs marqué le pas : la population d'enfants hors de l'école n'a reculé que de 1 % en près de dix ans. Pour l'Afrique de l'Ouest, le message est double : l'effort financier doit augmenter, mais surtout il doit être protégé dans la durée et ciblé là où la donnée révèle les manques. Un financement pluriannuel sanctuarisé est ce qui aurait pu éviter au Bénin la rechute observée après 2015.

Trois groupes, trois agendas

Au total, la région se range en trois catégories qui appellent des stratégies distinctes. Les pays de tête (Ghana, Togo, et désormais Côte d'Ivoire) doivent basculer vers la qualité des apprentissages et l'équité fine. Les pays intermédiaires (Bénin, Sénégal) doivent verrouiller leurs acquis par un financement stable et un suivi resserré. Les pays en crise (Mali, Burkina Faso) doivent d'abord rétablir la continuité éducative dans des territoires où l'école est attaquée. Une politique régionale uniforme échouerait : la donnée commande la différenciation. Quatre États sur sept restent sous 80 %, reflet de défis structurels persistants, et c'est dans ce groupe que se concentre l'essentiel du capital humain régional à risque.

À retenir

  • L'écart régional approche 49 points : du Ghana (97,5 %) au Mali (48,43 %), l'Afrique de l'Ouest avance à trois vitesses, et l'écart se durcit au lieu de se résorber.
  • La Côte d'Ivoire montre qu'une progression régulière (de 49,38 % en 2011 à 80,24 % en 2024) bat un pic non consolidé, comme celui du Bénin en 2015 : tenir le palier compte plus que la pente.
  • Achever ne suffit pas : 89 % des enfants de 10 ans en Afrique subsaharienne ne savent pas lire un texte simple (Banque Mondiale), contre 70 % dans les pays à revenu faible et intermédiaire.
  • Le coût de l'inaction est chiffrable : chaque année de scolarité rapporte 13 % de revenu en plus en Afrique subsaharienne, le rendement le plus élevé du monde.
  • Mali et Burkina Faso restent sous 52 % : avec 8 858 écoles fermées dans le Sahel central (UNICEF, 2023), leur retard est d'abord un problème de continuité de l'État, pas de pédagogie.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Installer des systèmes de suivi-évaluation désagrégés (par sexe, milieu urbain/rural et cohorte) et géolocalisés, pour détecter le décrochage avant le redoublement et l'abandon, et non après.
  2. Coupler chaque indicateur de flux (achèvement) à un indicateur de stock de compétences (savoir lire à 10 ans), afin de ne jamais confondre un enfant scolarisé avec un enfant qui apprend.
  3. Sécuriser les acquis dans les pays intermédiaires (Bénin, Sénégal) par un financement pluriannuel sanctuarisé, pour éviter les rechutes observées après 2015.
  4. Cibler en priorité l'achèvement des filles à l'intersection rural-pauvreté-insécurité, là où la parité nationale masque les poches d'inégalité, en s'inspirant de la parité atteinte au Ghana.
  5. Maintenir la continuité éducative dans les zones de crise (Mali, Burkina Faso) via des dispositifs d'apprentissage de secours et un suivi nominatif des écoles fermées et des cohortes déplacées.
  6. Investir dans l'infrastructure scolaire de proximité et la qualité pédagogique pour combler l'écart avec la cible mondiale de 88 % (ODD 4), en traitant l'éducation comme un investissement à 13 % de rendement et non comme une dépense.

Sources

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