Éducation

Alphabétisation des jeunes : le socle fragile du capital humain ouest-africain

Alphabétisation des jeunes : le socle fragile du capital humain ouest-africain

Savoir lire à 24 ans n'est pas un acquis en Afrique de l'Ouest : c'est une loterie géographique. Un jeune né à Accra a plus de neuf chances sur dix de maîtriser la lecture ; un jeune né à Bamako, une sur deux. Or l'alphabétisation des jeunes (15-24 ans) est l'indicateur le plus révélateur de la santé d'un système éducatif, parce qu'il mesure non pas qui s'inscrit à l'école, mais qui en sort capable de lire et d'écrire. En Afrique subsaharienne, ce taux atteint 78,98 % en 2024 selon la Banque Mondiale. Cette moyenne, déjà basse, masque une fracture régionale béante, et surtout un écart bien plus profond entre fréquenter l'école et y apprendre. Pour un continent qui mise sur sa jeunesse comme premier moteur de croissance, ce socle reste dangereusement inégal.

Une fracture régionale qui se lit en un graphique

Le classement des taux d'alphabétisation des jeunes en Afrique de l'Ouest dessine deux mondes. D'un côté, le bloc côtier du Golfe de Guinée (Ghana à 91,51 %, Togo à 90,36 %, Nigeria à 81,36 %) approche les standards des pays à revenu intermédiaire. De l'autre, le Sahel (Mali à 50,33 %, Niger à 53,91 %) laisse près d'un jeune sur deux sans maîtrise de la lecture. Le Bénin occupe une position intermédiaire à 71,25 % (2022), au-dessus du Sénégal (67,45 % en 2023) et de la Côte d'Ivoire (66,84 %), mais encore loin de ses voisins anglophones de la côte. Entre le sommet et le bas du classement, l'écart dépasse 40 points : c'est l'amplitude d'un continent entier ramassée sur quelques centaines de kilomètres.

%Ghana91.51Togo90.36Nigeria81.36Bénin71.25Sénégal67.45Côte d'Ivoire66.84Burkina Faso62.81Niger53.91Mali50.33Source : Banque Mondiale, indicateur SE.ADT.1524.LT.ZS (dernière année disponible par pays)
Le Bénin se situe au-dessus de la moyenne sahélienne, mais un écart de 20 points le sépare encore des pays de tête du Golfe de Guinée. Dernière année non nulle par pays : Nigeria et Mali 2024, Sénégal 2023, Togo, Bénin et Niger 2022, Ghana, Côte d'Ivoire et Burkina Faso 2021. Source : Banque Mondiale, indicateur SE.ADT.1524.LT.ZS.

Des trajectoires, pas des destins

Au-delà de la photographie, c'est la dynamique qui compte. Le Bénin illustre une progression réelle mais heurtée : après un creux à 58,81 % en 2017, le pays remonte à 71,25 % en 2022, soit un gain de plus de 12 points en cinq ans. Le Niger, parti de très bas (39,79 % en 2012), grimpe à 53,91 % en 2022. Le Mali, lui, plafonne : passé de 49,37 % en 2015 à 53,35 % en 2020, il retombe à 50,33 % en 2024, signe que l'insécurité et les fermetures d'écoles effacent les acquis. L'alphabétisation n'est pas un destin géographique, mais le produit direct de la continuité (ou de l'interruption) de l'investissement public et de la stabilité.

La comparaison entre ces trois trajectoires sahéliennes et soudano-guinéennes est instructive : à dotation initiale comparable au début des années 2010, le Bénin et le Niger ont gagné respectivement plus de 12 et 14 points, là où le Mali a stagné puis reculé. Le facteur décisif n'est pas la richesse de départ, mais la capacité à maintenir les enfants en classe année après année. La situation n'est donc pas une fatalité : elle se pilote.

%BéninMaliNiger02040608020132017201920212022Source : Banque Mondiale, indicateur SE.ADT.1524.LT.ZS
Là où le Bénin et le Niger progressent sur la durée, le Mali illustre la fragilité des gains face aux crises. Source : Banque Mondiale, indicateur SE.ADT.1524.LT.ZS.

Le piège invisible : fréquenter l'école n'est pas y apprendre

C'est ici que les chiffres officiels deviennent trompeurs. L'alphabétisation des jeunes mesure le résultat plusieurs années après le passage en classe ; or beaucoup d'enfants assis sur les bancs n'apprennent pas à lire. La Banque Mondiale, l'UNESCO et l'UNICEF ont forgé une notion pour le mesurer : la pauvreté des apprentissages (« learning poverty »), définie comme l'incapacité à lire et comprendre un texte simple à 10 ans. En Afrique subsaharienne, cet indicateur atteint 89 % en 2022, contre 70 % pour l'ensemble des pays à revenu faible et intermédiaire. Autrement dit, presque neuf enfants africains sur dix n'ont pas, à 10 ans, le niveau de lecture attendu pour leur âge.

Le contraste avec les taux d'alphabétisation déclarés est l'angle mort des politiques actuelles. Un pays peut afficher 70 % de jeunes « alphabétisés » au sens d'un autodéclaratif d'enquête, tout en produisant des cohortes qui lisent à peine. La fréquentation scolaire a fortement progressé en vingt ans ; la qualité des apprentissages, beaucoup moins. C'est cette divergence qui condamne les gains à rester fragiles.

%025507510078.98Jeunes alphabétisés 15-24 ans (ASS)11Enfants NON en pauvreté des apprentissages (ASS)89Pauvreté des apprentissages à 10 ans (Afrique subsaharienne)Source : Banque Mondiale, UNESCO, UNICEF, The State of Global Learning Poverty 2022 ; Banque Mondiale SE.ADT.1524.LT.ZS
À l'échelle de l'Afrique subsaharienne, près de neuf enfants sur dix ne savent pas lire un texte simple à 10 ans, bien au-delà de ce que suggère le taux d'alphabétisation des jeunes. Sources : Banque Mondiale (SE.ADT.1524.LT.ZS, 2024) et rapport conjoint Banque Mondiale, UNESCO, UNICEF sur la pauvreté des apprentissages (2022).

Les mécanismes : pourquoi tant d'enfants scolarisés n'apprennent pas

Si la fréquentation a progressé sans que la lecture suive, c'est que plusieurs verrous se cumulent le long de la chaîne éducative. Aucun n'explique seul l'écart de 89 points de pauvreté des apprentissages ; c'est leur empilement qui le produit. Les principaux facteurs causaux, documentés par les diagnostics de la Banque Mondiale et de l'UNESCO sur la région, peuvent se décomposer ainsi :

  • Le déficit de maîtres formés : les classes du primaire dépassent fréquemment 50 élèves dans le Sahel, et une part des enseignants n'a pas reçu la formation initiale minimale, ce qui rend l'apprentissage individualisé de la lecture quasi impossible.
  • La langue d'enseignement : beaucoup d'enfants entrent à l'école dans une langue (français, anglais) qu'ils ne parlent pas à la maison, ce qui retarde l'entrée dans la lecture pendant les années décisives.
  • L'irrégularité de la présence : travail des enfants, distance aux écoles et calendrier agricole fragmentent l'année scolaire, si bien que beaucoup d'élèves « inscrits » ne sont pas réellement en classe assez de jours pour apprendre à lire.
  • Les chocs externes : insécurité, déplacements de populations et fermetures d'écoles, particulièrement dans le Sahel central, interrompent l'apprentissage au moment où il est le plus cumulatif.
  • L'absence de mesure : sans évaluation standardisée des compétences en lecture, le système ne sait pas qu'un enfant ne lit pas, et ne peut donc pas corriger.

Ces verrous se renforcent mutuellement : un enfant qui n'entre pas dans la lecture en début de primaire accumule un retard que les années suivantes ne rattrapent plus. C'est ce caractère cumulatif qui fait de la qualité des premières années le levier le plus rentable, et de leur négligence la perte la plus durable.

Le foyer sahélien : l'épicentre de la crise

Désagréger encore, et le tableau devient critique. Dans le Sahel central, près de 40 % des enfants en âge d'école primaire ne sont pas scolarisés, et 94 % des enfants de 10 ans ne savent pas lire ni comprendre un texte adapté à leur âge, selon les analyses de la Banque Mondiale sur la région. À l'échelle continentale, l'Afrique concentre désormais plus de la moitié des 251 millions d'enfants et de jeunes non scolarisés dans le monde, selon le Rapport mondial de suivi sur l'éducation 2024 de l'UNESCO. La fracture régionale décrite par les taux d'alphabétisation n'est donc que la partie émergée d'un déficit d'apprentissage bien plus large.

Cette concentration géographique a une conséquence stratégique souvent ignorée des moyennes nationales : un nombre relativement réduit de districts pèse de façon disproportionnée sur la statistique régionale. Agir sur ces foyers, plutôt que de diluer l'effort uniformément, est à la fois le plus efficace et le plus difficile, car ce sont aussi les zones les moins sûres et les moins accessibles. La crise de l'alphabétisation ouest-africaine est, pour une part décisive, une crise sahélienne, et elle ne se résoudra pas sans une réponse spécifiquement calibrée pour ces territoires.

Aucune politique de développement n'est plus solide que les données sur lesquelles elle repose : et les dizaines de millions de jeunes illettrés que compte l'Afrique subsaharienne forment une base que personne ne peut ignorer.

Le coût de l'inaction : des points de PIB qui s'évaporent

L'illettrisme n'est pas seulement une perte humaine, c'est une perte économique mesurable. Selon l'UNESCO, si rien ne change d'ici 2030, l'Afrique subsaharienne supportera le coût le plus élevé du monde en proportion de son PIB : une perte estimée à 19 % du PIB régional du fait des abandons scolaires précoces, et jusqu'à 26 % du PIB si les enfants n'acquièrent pas les compétences de base. À l'échelle planétaire, le déficit d'apprentissage représenterait jusqu'à 10 000 milliards de dollars par an. Pour une région où le sous-emploi des jeunes est déjà la première source d'instabilité, ces ordres de grandeur ne sont pas théoriques : ils décrivent une croissance amputée avant même d'avoir eu lieu.

Au niveau individuel, le même déficit se lit dans l'Indice de capital humain de la Banque Mondiale : un enfant béninois n'atteindra qu'environ 40 % de son potentiel de productivité une fois adulte, faute d'une éducation et d'une santé complètes. L'illettrisme est le premier maillon de cette perte, car sans lecture il n'y a pas d'accès à la formation technique, au crédit, à l'information sanitaire ni à l'emploi qualifié. Ce qui se joue à 10 ans dans une salle de classe se solde, vingt ans plus tard, en revenus non perçus, en entreprises qui ne se créent pas et en services publics qui peinent à recruter localement.

Le miroir de ce coût, c'est le rendement de l'investissement. Les travaux de référence de Psacharopoulos et Patrinos pour la Banque Mondiale établissent que le rendement privé d'une année de scolarité supplémentaire est le plus élevé du monde en Afrique subsaharienne, de l'ordre de 10,5 % par année, et qu'il est encore plus fort pour l'éducation primaire et pour les filles. Chaque franc CFA correctement investi dans les fondamentaux de la lecture rapporte donc davantage en Afrique de l'Ouest que partout ailleurs. Le coût de l'inaction et le rendement de l'action sont les deux faces de la même pièce : la région qui supporte la perte de PIB la plus lourde est aussi celle où l'investissement éducatif rapporte le plus. L'enjeu n'est pas de savoir si l'éducation est rentable, mais si les systèmes savent où et comment concentrer la dépense.

% du PIB010203019Abandons scolaires précoces26Échec d'acquisition des compétences de baseSource : UNESCO, What we stand to lose (2024)
L'Afrique subsaharienne est la région du monde où le déficit d'apprentissage coûte le plus cher en proportion de la richesse produite. Source : UNESCO, What we stand to lose: the costs of children and youth not learning by 2030.

Le genre, ligne de faille persistante

Les moyennes nationales dissimulent une inégalité structurelle. En Afrique de l'Ouest et du Centre, les filles restent majoritaires parmi les enfants et adolescents non scolarisés, selon les estimations de l'UNICEF. Cette surreprésentation se propage mécaniquement vers l'alphabétisation des jeunes femmes, particulièrement dans le Sahel rural, où mariages précoces, charges domestiques et distance aux écoles se cumulent. Le paradoxe est que c'est précisément l'éducation des filles qui offre le rendement économique et social le plus élevé : retarder le mariage, réduire la mortalité infantile, élever le revenu du ménage. Tant que les politiques d'alphabétisation ne ciblent pas explicitement les filles, les écarts régionaux resteront aussi des écarts de genre, et la région se privera de son meilleur investissement.

Le financement, condition de la continuité

L'enseignement de la trajectoire malienne est sans appel : les acquis d'alphabétisation s'érodent dès que le financement s'interrompt ou que l'insécurité ferme les écoles. La continuité budgétaire, plus encore que le montant initial, distingue les pays qui progressent de ceux qui régressent. Les partenaires internationaux (Banque Mondiale, partenariats bilatéraux sur le Sahel, agences des Nations Unies) ont multiplié les engagements, mais ces flux restent volatils et souvent suspendus aux crises politiques. Un système d'alphabétisation robuste suppose un socle de financement domestique protégé des aléas, capable d'absorber les chocs sans sacrifier la scolarisation de base.

La leçon comparative est nette : le Bénin et le Niger ont gagné du terrain parce qu'ils ont maintenu le cap sur la durée, là où le Mali a vu ses gains s'évaporer faute de stabilité. La rentabilité exceptionnelle de l'investissement éducatif dans la région (de l'ordre de 10,5 % par année de scolarité) ne se matérialise que si la dépense est régulière. Un financement en dents de scie produit des cohortes en dents de scie. Protéger la ligne budgétaire de l'éducation de base des arbitrages de court terme est donc moins une question de générosité que de rationalité économique.

Le tournant béninois : le capital humain comme stratégie

Entre le Ghana (91,51 %) et le Mali (50,33 %), l'écart dépasse 40 points. Le Bénin (71,25 %) se trouve à mi-chemin, et le programme d'accélération de l'éducation annoncé par les autorités, doté selon la presse de 83,6 milliards FCFA, marque une volonté de combler cet écart. Mais l'expérience malienne le rappelle : sans qualité de l'apprentissage, équité de genre et continuité du financement, les gains s'érodent vite. Le défi n'est plus d'ouvrir des classes, mais de garantir que chaque jeune en sorte réellement capable de lire. Indexer un tel programme sur la pauvreté des apprentissages à 10 ans, et non sur les seules inscriptions, serait la rupture méthodologique la plus utile.

Ce que les moyennes cachent, et pourquoi la mesure fine change la décision

Un taux national d'alphabétisation est une moyenne, et une moyenne est un récit incomplet. Elle additionne une capitale scolarisée et des zones rurales abandonnées, des garçons et des filles aux trajectoires opposées, des enfants inscrits et des enfants qui n'apprennent pas. Piloter une politique d'alphabétisation sur cette seule moyenne revient à soigner un patient à partir de sa température corporelle moyenne : on ignore où se situe la fièvre.

C'est précisément là qu'intervient la valeur d'une mesure désagrégée et géolocalisée. Savoir que le Mali affiche 50 % n'aide pas un ministre ; savoir que tel district sahélien combine 40 % de non-scolarisation, une majorité de filles non lectrices et un taux de pauvreté des apprentissages proche de 94 % transforme la décision en action ciblée. La donnée fine indique où ouvrir une cantine, où déployer une évaluation de lecture, où concentrer les bourses. Le CRAD construit cette chaîne complète, du terrain au tableau de bord : enquêtes ménages géolocalisées, évaluations standardisées des compétences en lecture, désagrégation par sexe, milieu et district, et restitution en tableaux de bord exploitables par les décideurs. C'est la condition pour que l'alphabétisation cesse d'être une moyenne commentée et devienne une politique pilotée.

À retenir

  • L'Afrique de l'Ouest est coupée en deux : plus de 90 % d'alphabétisation des jeunes au Ghana et au Togo, contre environ 50 % au Mali et au Niger, soit un écart de plus de 40 points.
  • Le chiffre le plus alarmant n'est pas l'alphabétisation déclarée mais la pauvreté des apprentissages : 89 % des enfants de 10 ans en Afrique subsaharienne ne savent pas lire un texte simple, et jusqu'à 94 % dans le Sahel central.
  • Le coût de l'inaction est chiffré : jusqu'à 26 % du PIB régional perdu d'ici 2030 selon l'UNESCO, alors que le rendement d'une année de scolarité y est le plus élevé du monde (de l'ordre de 10,5 %).
  • Le Bénin progresse nettement (de 58,81 % en 2017 à 71,25 % en 2022) et engagerait, selon la presse, 83,6 milliards FCFA pour accélérer, mais reste 20 points sous les pays de tête.
  • Les filles restent majoritaires parmi les enfants non scolarisés : l'illettrisme est à la fois une fracture régionale et une fracture de genre, alors que l'éducation des filles offre le meilleur rendement.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Piloter sur les apprentissages, pas sur les inscriptions : faire de la pauvreté des apprentissages à 10 ans (capacité à lire un texte simple) l'indicateur cible officiel, mesuré par des évaluations standardisées annuelles.
  2. Sécuriser la continuité du financement de l'éducation de base sur plusieurs cycles budgétaires : l'exemple malien (50,33 % en 2024 après 53,35 % en 2020) montre que les acquis s'effacent dès que l'investissement s'interrompt.
  3. Cibler explicitement les filles et les zones rurales du Sahel, où se concentre la sous-alphabétisation, par des dispositifs dédiés (cantines, bourses, écoles de proximité), puisque l'éducation des filles offre le rendement le plus élevé.
  4. Géolocaliser et désagréger la donnée éducative (par sexe, milieu, district) pour concentrer les moyens là où la fièvre est la plus forte, plutôt que de répartir uniformément sur des moyennes nationales.
  5. Indexer les programmes nationaux, à l'image du plan béninois annoncé de 83,6 milliards FCFA, sur des objectifs chiffrés d'apprentissage réel et un suivi-évaluation indépendant annuel.
  6. Coordonner à l'échelle régionale (CEDEAO, UEMOA) le partage des méthodes et des données, afin que les pays de tête comme le Ghana et le Togo servent de référentiel aux pays en retard.

Sources

← Toutes les publications