Cuisson propre : l'angle mort de la transition énergétique

Quand on parle de transition énergétique en Afrique de l'Ouest, l'attention se porte presque toujours sur l'électricité : centrales solaires, mini-réseaux, raccordement des ménages. Or l'énergie que les familles consomment chaque jour, celle de la cuisson, reste un angle mort. En Afrique subsaharienne, près d'un milliard de personnes cuisinent encore sans accès à une énergie propre, soit environ quatre foyers sur cinq. La facture est triple et chiffrable : environ 815 000 décès prématurés par an sur le continent, 1,3 million d'hectares de forêt partis en fumée chaque année, et près d'un quart des émissions de CO2 liées à l'énergie en Afrique. À l'échelle mondiale, la Banque Mondiale estime le coût de cette défaillance à 2 400 milliards de dollars par an. Ce n'est pas un sujet domestique : c'est un dossier de politique publique qui se mesure, et qui se pilote.
Un écart régional qui va de 1 à 44
Derrière la moyenne régionale se cache une fracture profonde. Les données de la Banque Mondiale (indicateur EG.CFT.ACCS.ZS, année 2023, dernière disponible pour l'ensemble des pays) montrent un continuum allant de 44,1 % d'accès en Côte d'Ivoire à 1,3 % au Mali. Le Bénin se situe presque tout en bas de l'échelle, avec seulement 6 % de sa population ayant accès à des combustibles propres pour la cuisson, soit l'avant-dernier rang devant le Niger (5,1 %) et le Mali (1,3 %). Pour un pays qui se fixe des ambitions climatiques nationales, c'est un signal d'alerte : la majorité des ménages dépend encore du foyer ouvert ou de la biomasse non transformée.
Le contre-exemple ivoirien : un retard qui se rattrape
Le retard du Bénin et du Mali pourrait passer pour une fatalité liée à la pauvreté ou à la géographie. La trajectoire de la Côte d'Ivoire démontre le contraire. En 2000, Abidjan et Cotonou n'étaient pas si éloignés sur cet indicateur que la distance actuelle le laisse croire : la Côte d'Ivoire partait certes de plus haut (15,9 % contre 0,7 % pour le Bénin), mais les deux pays appartenaient au même monde de la cuisson au bois et au charbon. Vingt-trois ans plus tard, l'écart s'est creusé en gouffre. La Côte d'Ivoire a presque triplé son taux d'accès pour atteindre 44,1 % en 2023, tandis que le Bénin plafonne à 6 %. Le Nigeria offre une démonstration encore plus spectaculaire : parti de 0,7 % en 2000, il a franchi 26,2 % en 2023, porté par une politique délibérée de promotion du GPL domestique.
Cette divergence est la donnée la plus importante de tout le dossier. Elle déplace la question : il ne s'agit pas de savoir si l'Afrique de l'Ouest peut progresser, mais de comprendre pourquoi certains pays accélèrent quand d'autres stagnent. Politique de subvention ciblée du GPL, structuration d'une filière de distribution, signal-prix stable, volonté de traiter la cuisson comme une priorité nationale : les leviers existent, et ils ont été actionnés à quelques centaines de kilomètres du Bénin. La stagnation n'est pas un destin, c'est un choix de politique publique par défaut.
Décomposer le coût : pourquoi la cuisson sale coûte si cher
Le chiffre de 2 400 milliards de dollars par an avancé par la Banque Mondiale n'a de sens que décomposé. Il agrège trois mécanismes causaux distincts, dont l'ampleur relative oriente directement la stratégie à adopter. Le premier, et de loin le plus lourd, est sanitaire : environ 1 400 milliards de dollars de coûts liés aux maladies respiratoires, cardiovasculaires et oculaires provoquées par les fumées domestiques. Le deuxième est le temps perdu par les femmes, estimé à environ 800 milliards de dollars de productivité non réalisée : collecte du bois, gestion du feu, préparation prolongée des repas. Le troisième est climatique, environ 200 milliards de dollars, traduisant le CO2 et les polluants à courte durée de vie émis par la combustion incomplète de la biomasse.
Cette décomposition a une conséquence pratique : tant que la cuisson est rangée dans le ministère de l'Énergie seul, elle reste sous-priorisée, car son rendement principal (la santé et le temps des femmes) tombe dans d'autres budgets. Les facteurs qui pèsent sur le bilan se cumulent :
- Santé : la pollution de l'air intérieur concentrerait près de 10 % des décès prématurés en Afrique subsaharienne, en frappant d'abord les femmes et les jeunes enfants exposés au foyer.
- Temps : à l'échelle mondiale, les femmes et les filles perdraient environ 13 heures par semaine à cuisiner avec de la biomasse et à collecter le combustible, autant d'heures soustraites à l'école et à l'activité économique.
- Forêt : la demande de bois-énergie entraînerait la perte d'environ 1,3 million d'hectares de forêt par an en Afrique, et 275 millions de personnes vivraient dans des zones de prélèvement non durable (woodfuel hotspots).
- Climat : la cuisson traditionnelle émettrait de l'ordre de 1,2 gigatonne de CO2 par an, comparable aux émissions cumulées de l'aviation et du transport maritime internationaux.
Une crise sanitaire silencieuse
La cuisson au feu de bois ou au charbon dans des espaces mal ventilés génère une pollution de l'air intérieur dont les victimes sont d'abord les femmes et les enfants. À l'échelle du continent, cette pollution serait responsable d'environ 815 000 décès prématurés chaque année selon les estimations, et la cuisson inadéquate concentrerait près de 10 % des décès prématurés en Afrique subsaharienne. Rapportés aux 2,9 millions de décès mondiaux liés à la pollution intérieure (estimation OMS), ces chiffres situent l'Afrique au cœur du problème mondial. C'est une épidémie évitable, mais largement invisible dans les statistiques de santé publique, faute d'être codée comme telle dans les registres sanitaires.
La forêt en première ligne
L'enjeu n'est pas que sanitaire, il est aussi climatique et écologique. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la demande énergétique pour la cuisson entraînerait la perte d'environ 1,3 million d'hectares de forêt par an en Afrique, et l'absence de cuisson propre représenterait à elle seule près d'un quart des émissions de CO2 liées à l'énergie sur le continent. Dans certains pays ouest-africains, la dépendance à la biomasse atteint des niveaux extrêmes : au Burkina Faso, la biomasse couvrirait de l'ordre de 86 % de la consommation énergétique nationale, et plus de neuf habitants sur dix recourraient à une forme de combustible solide de biomasse. Chaque foyer ouvert qui persiste, c'est à la fois un risque sanitaire et une pression supplémentaire sur des écosystèmes forestiers déjà fragilisés par le changement climatique, dans une région où l'avancée du front sahélien est déjà documentée.
Tant que la cuisson restera traitée comme un sujet domestique et non comme un pilier de la politique énergétique, la transition restera incomplète.
Le fardeau invisible des femmes
Si l'on devait désigner une seule population sur qui repose le coût de la cuisson sale, ce serait les femmes et les filles. Ce sont elles qui collectent le bois, parfois sur plusieurs kilomètres, qui entretiennent le feu, qui inhalent les fumées les plus concentrées, et qui prolongent leurs journées d'autant. Les quelque 800 milliards de dollars de productivité perdue chaque année dans le monde, soit le tiers du coût total, ne sont pas une abstraction comptable : ce sont environ 13 heures par semaine et par femme, soustraites à l'éducation, au travail rémunéré et au repos. À l'inverse, les technologies de cuisson modernes peuvent réduire jusqu'à 70 % le temps de préparation des repas, libérant un gisement de temps directement convertible en scolarisation des filles et en activité économique féminine.
Cet angle a une portée stratégique pour les bailleurs : un programme de cuisson propre n'est pas seulement une politique énergétique, c'est l'un des leviers les plus directs d'autonomisation économique des femmes en Afrique de l'Ouest. Le mesurer comme tel, en heures et en revenus libérés, change l'arbitrage budgétaire.
Un financement réel, mais insuffisant et mal réparti
Les capitaux se mobilisent, mais à un rythme inférieur aux besoins. En 2023, l'investissement direct en Afrique pour la cuisson propre a atteint 675 millions USD, en hausse de 10 % sur un an, mais il demeure environ 70 % en deçà des niveaux requis : le financement disponible couvrirait à peine 30 % des besoins du secteur. L'AIE chiffre l'effort nécessaire à environ 37 milliards USD cumulés d'ici 2040, soit plus de 2 milliards par an. La progression de l'accès suit la même logique de rattrapage partiel : à l'échelle subsaharienne, près de 13 millions de personnes par an ont gagné l'accès à la cuisson propre ces cinq dernières années. Ces gains restent dérisoires face aux quelque 960 millions de personnes sans accès, et ils reposent surtout sur le GPL urbain : sur la période récente, le GPL a porté l'essentiel des nouveaux raccordements (de l'ordre de 12 millions de personnes par an) loin devant les autres solutions propres (environ 1 million), laissant les zones rurales à la traîne.
Le coût de l'inaction : un compteur qui tourne
Ne rien faire n'est pas une option neutre, c'est une dépense qui se reconduit chaque année. À l'horizon, l'AIE estime qu'atteindre l'accès universel exigerait que 80 millions de personnes gagnent l'accès à la cuisson propre chaque année jusque vers 2040. Or l'Afrique subsaharienne n'en gagne qu'environ 13 millions par an aujourd'hui : le rythme actuel est six fois trop lent. À ce train, l'objectif d'accès universel pour tous, fixé pour 2030 dans l'agenda mondial de l'énergie, sera manqué d'une marge considérable, et le déficit ne sera pas comblé avant la seconde moitié du siècle dans les pays les plus en retard. Pendant ce temps, le compteur des conséquences continue de tourner : centaines de milliers de décès évitables chaque année, hectares de forêt perdus, heures de vie féminine confisquées.
L'arithmétique de l'inaction est implacable. À l'inverse, le scénario d'accès universel de l'AIE chiffre les bénéfices d'une accélération : environ 4,7 millions de décès prématurés évités d'ici 2040, plus de 460 000 emplois permanents créés, et une réduction nette des émissions de l'ordre de 540 millions de tonnes de CO2 équivalent par an. Le coût de l'action est documenté (environ 2 milliards USD par an) ; le coût de l'inaction, lui, se compte en vies et en milliards perdus à perpétuité.
Le Nigeria montre une voie d'échelle
Des modèles existent pour changer d'échelle. Le Nigeria, qui a fait passer son taux d'accès de 0,7 % en 2000 à 26,2 % en 2023, a lancé l'un des plus grands projets continentaux de foyers propres, visant 80 millions d'unités. À pleine capacité, ce programme pourrait, selon les estimations, éviter de l'ordre de 1,2 milliard de tonnes de CO2 par an et générer jusqu'à 5 milliards USD de revenus issus du marché du carbone. L'intérêt de ce modèle est qu'il articule trois logiques souvent traitées séparément : la santé publique, la protection des forêts et un mécanisme de financement autoporteur via les crédits carbone. C'est précisément ce type d'intégration qui manque encore à la plupart des cadres nationaux ouest-africains, et que la Côte d'Ivoire et le Nigeria ont commencé à mettre en place quand le Bénin, le Niger et le Mali restent à la traîne.
Ce que les moyennes nationales cachent
Toutes les données mobilisées jusqu'ici sont des moyennes nationales. Or c'est précisément là que se joue l'angle mort de la décision. Un taux d'accès national de 6 % au Bénin ne dit rien de la géographie réelle du problème : il agrège un Cotonou où le GPL progresse et des départements ruraux où il est quasi inexistant, des quartiers aisés et des ménages qui consacrent une part démesurée de leur revenu au charbon. La même moyenne recouvre des réalités opposées selon le sexe, l'âge, le milieu et le niveau de vie. Piloter une politique de cuisson propre sur la base d'une moyenne nationale, c'est arroser uniformément un territoire dont seules certaines parcelles ont soif.
C'est ici que la mesure fine change la décision. Une donnée désagrégée par commune, par sexe et par quintile de revenu, géolocalisée et actualisée, permet de répondre aux questions qui commandent réellement l'allocation des ressources : où sont les woodfuel hotspots à cibler en priorité ? Quels ménages basculeraient au GPL avec quelle subvention ? Où la dépendance à la biomasse menace-t-elle directement le couvert forestier ? C'est la conviction de fond du CRAD : aucune politique de cuisson propre n'est plus solide que les données sur lesquelles elle repose. Mesurer l'accès réel, ménage par ménage, et non le déduire d'une moyenne, est la condition d'un ciblage efficace, d'un suivi-évaluation crédible et du déblocage des financements internationaux, qui exigent de plus en plus des indicateurs vérifiables.
Piloter sur une moyenne nationale, c'est arroser uniformément un territoire dont seules certaines parcelles ont soif.
À retenir
- Près d'un milliard de personnes en Afrique subsaharienne cuisinent sans énergie propre, au prix d'environ 815 000 décès prématurés par an sur le continent selon les estimations.
- En Afrique de l'Ouest, l'accès va de 44,1 % (Côte d'Ivoire) à 1,3 % (Mali) en 2023 ; le Bénin, à 6 %, est l'un des plus en retard.
- La trajectoire 2000-2023 prouve que le retard se rattrape : la Côte d'Ivoire a presque triplé son taux quand le Bénin stagnait, ce qui en fait un choix de politique publique, pas une fatalité.
- Le coût mondial de la cuisson non propre atteint environ 2 400 milliards USD par an : santé (1 400), temps des femmes (800), climat (200).
- Le rythme actuel d'accès (environ 13 millions de personnes par an en Afrique subsaharienne) est six fois trop lent pour les 80 millions par an que requiert l'accès universel d'ici 2040.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Intégrer explicitement la cuisson propre aux contributions déterminées au niveau national (CDN) et aux stratégies énergétiques, et la traiter comme un dossier interministériel (énergie, santé, genre, forêts) et non comme un sujet domestique secondaire.
- S'inspirer de la trajectoire ivoirienne et nigériane : combiner une subvention ciblée du GPL, la structuration d'une filière de distribution et un signal-prix stable, plutôt que de subventionner indistinctement un combustible importé.
- Concevoir des programmes d'extension rurale géolocalisés, prioritairement dans les woodfuel hotspots et les départements où la dépendance à la biomasse menace le couvert forestier, afin que les gains ne se limitent pas aux villes.
- Mobiliser le financement carbone à l'échelle, sur le modèle du programme nigérian de 80 millions de foyers, pour transformer les réductions de CO2 et de déforestation en flux de revenus pérennes.
- Mesurer et valoriser le dividende féminin : suivre les heures et les revenus libérés par la cuisson propre, et inscrire ces gains dans les arbitrages budgétaires comme un levier d'autonomisation économique des femmes.
- Investir dans des systèmes de données désagrégées (commune, sexe, quintile de revenu) et de suivi-évaluation pour mesurer l'accès réel, condition d'un ciblage efficace et du déblocage des financements internationaux.
Sources
- Banque Mondiale, indicateur EG.CFT.ACCS.ZS (accès à la cuisson propre)
- AIE, Universal Access to Clean Cooking in Africa
- AIE, Executive Summary: Universal Access to Clean Cooking in Africa
- AIE, Clean Cooking State of Play and Recent Progress
- OMS, Household Air Pollution and Health (fiche d'information)
- Banque Mondiale / Clean Cooking Alliance, The State of Access to Modern Energy Cooking Services (coût de 2 400 Mds USD)
- Daily Sabah, Lack of clean, safe cooking costing $2.4T annually: World Bank report
- Health Policy Watch, Africa's Clean Cooking Gap Leaves 1 Billion Without Access
- Nigeria Clean Cooking Stoves Carbon Credits Initiative
- Borgen Project, Indoor Air Pollution in Burkina Faso
- Banque africaine de développement, Clean Cooking Summit 2024





