Climat & énergie

Énergies renouvelables dans le mix électrique de la CEDEAO : une transition à plusieurs vitesses

Énergies renouvelables dans le mix électrique de la CEDEAO : une transition à plusieurs vitesses

En Afrique de l'Ouest, l'énergie n'est pas qu'une question climatique : c'est le verrou de la croissance. Environ 220 millions de personnes y vivaient encore sans électricité en 2023, et les coupures amputent les ventes des entreprises de plusieurs points par an. Dans ce contexte, la CEDEAO s'est fixé une ambition claire : porter la part des énergies renouvelables à 48 % de son mix électrique d'ici 2030. Pourtant, derrière cet objectif régional partagé, les chiffres dessinent une réalité bien plus contrastée. Le mix électrique de la région ne compterait encore, selon les estimations régionales, qu'environ 26 % de renouvelables (grande hydroélectricité incluse), et cette moyenne masque des écarts d'un facteur 240, entre des leaders comme le Mali (62,3 % en 2021) et des économies en crise énergétique aiguë comme le Bénin (0,26 %). Comprendre ces écarts, et ce qu'ils cachent, est la condition d'une trajectoire commune crédible.

Un classement régional qui révèle des trajectoires divergentes

En 2021, la part de l'électricité issue de sources renouvelables variait d'un facteur 240 entre le premier et le dernier pays de la zone. Le Mali domine très largement, avec 62,3 % de son électricité d'origine renouvelable, un score porté par un parc hydroélectrique historique. Le Ghana suit à 34,9 %, lui aussi adossé à la grande hydroélectricité du lac Volta. À l'autre extrémité, le Bénin n'atteint que 0,26 %, témoin d'une dépendance quasi totale aux combustibles fossiles importés, notamment du Nigeria voisin. Entre ces deux pôles, le Togo (25,3 %), la Côte d'Ivoire (22,8 %) et le Nigeria (22,2 %) occupent une position intermédiaire, tandis que le Burkina Faso (13,9 %), le Sénégal (13,3 %) et le Niger (7,8 %) restent en retrait sur le seul périmètre électrique.

Ce classement n'est pas un palmarès, c'est une carte des dépendances. Un pays placé en tête peut l'être parce qu'il dispose d'un fleuve équipé il y a quarante ans, et non parce qu'il investit aujourd'hui. Un pays placé en bas peut être celui qui, faute de ressource hydraulique, a le plus à gagner d'un basculement vers le solaire. La position dans le classement dit donc moins l'effort présent que l'héritage reçu : c'est précisément pour cela qu'il faut lire la dynamique, et pas seulement le niveau.

Part de l'électricité renouvelable par pays CEDEAO (2021, %), classement régionalpourcentage (%)Mali62.29Ghana34.87Togo25.3Côte d'Ivoire22.78Nigeria22.23Burkina Faso13.92Sénégal13.29Niger7.83Bénin0.26Source : Banque Mondiale, indicateur EG.ELC.RNEW.ZS (année 2021)
Le classement 2021 illustre un facteur 240 entre le Mali, leader hydroélectrique, et le Bénin, dépendant des importations fossiles. Toutes les valeurs sont rapportées à l'année 2021.

Le Sénégal, preuve qu'aucun retard n'est une fatalité

La tentation est grande de croire que le classement est figé, que les pays sans grand fleuve sont condamnés à rester en bas. Le Sénégal démontre l'inverse. Sa part de renouvelable dans l'électricité est passée de seulement 1,6 % en 2015 à 13,3 % en 2021, une multiplication par huit en six ans, sans dépendre de l'hydraulique. Ce saut n'a rien d'abstrait : il s'est matérialisé dans le béton et le silicium. Le pays affiche aujourd'hui une capacité solaire installée d'environ 671 MW, ce qui en fait le troisième parc solaire d'Afrique de l'Ouest derrière le Nigeria et la Côte d'Ivoire, et son taux d'accès à l'électricité a atteint 84 %, très au-dessus de la moyenne régionale.

Le contraste avec les pays de tête est instructif. Au Mali, la part du renouvelable a reculé, de 65,9 % en 2015 à 62,3 % en 2021, parce que la demande croît plus vite que les capacités propres dans un contexte de fragilité politico-sécuritaire et d'aléas climatiques qui freinent l'investissement hydraulique. Autrement dit, le leader historique stagne en valeur relative pendant que l'ancien retardataire bondit. La trajectoire compte davantage que la position de départ, et la trajectoire se construit, elle ne s'hérite pas.

Évolution de la part de l'électricité renouvelable, Sénégal vs Mali (%, 2015-2021)pourcentage (%)MaliSénégal020406080201520182021Source : Banque Mondiale, indicateur EG.ELC.RNEW.ZS
Le socle hydroélectrique malien s'érode lentement, tandis que le Sénégal multiplie par huit sa part d'électricité renouvelable entre 2015 et 2021, porté par le solaire et l'éolien.
Le Sénégal a multiplié par huit sa part d'électricité renouvelable en six ans, sans grand fleuve : la trajectoire se construit, elle ne s'hérite pas.

Les deux modèles : l'hydroélectricité héritée et la montée solaire

Derrière les chiffres, deux mécanismes opposés sont à l'œuvre. Le premier est un modèle d'héritage : une grande hydroélectricité construite il y a des décennies (Mali, Ghana) fournit un socle massif mais peu extensible, exposé à la baisse des débits en année sèche et à la croissance continue de la demande. Ce socle ne disparaît pas, mais sa part relative s'effrite mécaniquement à mesure que la consommation augmente. Le second est un modèle de déploiement : des capacités solaires et éoliennes ajoutées rapidement, modulaires, décentralisables, dont le coût a chuté au point de devenir le moyen de production le moins cher. La structure du parc sénégalais le montre : sur ses quelque 671 MW solaires, environ 307 MW sont des centrales raccordées au réseau et près de 294 MW des installations résidentielles, signe que le déploiement se fait simultanément par le haut (grandes centrales) et par le bas (toitures, mini-réseaux).

Les facteurs qui expliquent qui avance et qui stagne se décomposent ainsi :

  • L'effondrement du coût du solaire : le coût actualisé de l'électricité solaire photovoltaïque est tombé à environ 0,043 USD/kWh en moyenne mondiale en 2024, et le coût total d'installation moyen en Afrique était d'environ 1 093 USD/kW en 2023 ; le solaire est désormais en moyenne 56 % moins cher que l'alternative fossile.
  • Le verrou du financement : entre 2010 et 2020, l'Afrique de l'Ouest n'a attiré qu'environ 4 milliards USD d'investissements dans les renouvelables, soit moins de 8 % du total continental, le Nigeria captant à lui seul 21 % de ces flux.
  • La fragilité politico-sécuritaire : dans les pays de l'Alliance des États du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger), le taux d'accès à l'électricité n'est que de 32,1 %, contre 61,6 % en moyenne dans les douze membres de la CEDEAO, ce qui détourne le capital privé.
  • La modularité de la technologie : à la différence d'un barrage, une centrale solaire se construit en mois plutôt qu'en années et se distribue sur le territoire, ce qui change la nature même de la planification.
Investissements renouvelables attirés par l'Afrique de l'Ouest, 2010-2020 (Mds USD, par technologie)milliards USD cumulés (2010-2020)01232.48Solaire PV0.64Éolien0.4Petite hydro0.48AutresSource : IRENA / Ecofin Agency (répartition : solaire 62 %, éolien 16 %, petite hydro 10 % du total de 4 Mds USD)
Sur une décennie, l'Afrique de l'Ouest n'a capté que 4 milliards USD d'investissements renouvelables, dominés par le solaire (62 %). Répartition par technologie calculée à partir des parts publiées par IRENA, à titre illustratif.

L'objectif 2030 : un écart d'environ 22 points et un mur d'investissement

Avec une part de renouvelables estimée autour de 26 % dans le mix électrique régional et une cible de 48 % en 2030, la CEDEAO doit pratiquement doubler la part du propre en sept ans. L'écart d'environ 22 points est d'autant plus exigeant qu'il ne pourra plus reposer sur la grande hydraulique, déjà largement exploitée et vulnérable aux aléas climatiques. Le solaire photovoltaïque, mobilisable rapidement et de mieux en mieux compétitif, constitue le principal levier.

Mais cet écart de points se double d'un écart de financement bien plus vertigineux. Les besoins d'investissement de la région pour atteindre ses objectifs énergétiques sont estimés à environ 67 milliards USD pour la production renouvelable et 52 milliards USD pour le transport et la distribution sur la période 2015-2030. Rapportés aux 4 milliards USD effectivement mobilisés sur toute la décennie 2010-2020, ces besoins révèlent un déficit de financement structurel : au rythme passé, la région mettrait des décennies à réunir ce que sa trajectoire 2030 exige en quelques années. Le mur n'est pas technologique, il est financier et institutionnel.

Mix électrique CEDEAO : niveau estimé 2021 vs cible 2030 (% renouvelable)pourcentage (%) de renouvelable dans l'électricité020406026Estimé 202148Cible 2030Source : ECREEE (cible 48 % en 2030) ; estimation régionale (~26 % actuel)
Doubler la part du renouvelable en sept ans suppose de combler environ 22 points, alors que les besoins d'investissement (67 Mds USD de production, 52 Mds USD de réseau d'ici 2030) dépassent largement les flux historiques.

Le coût de l'inaction : un frein chiffré à la croissance

Ne rien faire a un prix, et il est mesurable. En Afrique subsaharienne, environ trois quarts des entreprises subissent des coupures de courant et perdent en moyenne 8,3 % de leur chiffre d'affaires annuel à cause de ces interruptions, une proportion qui atteint 7,5 % pour les seules entreprises exportatrices. Dans les pays les plus touchés, le manque de fiabilité électrique se traduit par des pertes de PIB pouvant avoisiner 4 % par an. Un déficit énergétique n'est donc pas une simple gêne : c'est une taxe invisible sur l'industrialisation, qui frappe d'abord les entreprises les plus exposées à la concurrence internationale.

Pour un pays comme le Bénin, dépendant des importations fossiles et d'un voisin pour son courant, ce coût se cumule avec la facture des combustibles importés et l'exposition à la volatilité des prix. À l'inverse, chaque mégawatt solaire installé est un mégawatt soustrait à cette double vulnérabilité. L'inaction ne préserve pas le statu quo : elle laisse filer une croissance qui se déplace vers les territoires où l'électricité est fiable et bon marché.

Ce que la moyenne « 26 % » ne dit pas : électricité, énergie totale et précarité

Un piège analytique fréquent consiste à confondre la part du renouvelable dans l'électricité avec sa part dans l'énergie totale consommée. Or les deux indicateurs racontent des histoires opposées. Le Bénin affiche 54,5 % de renouvelables dans sa consommation finale d'énergie en 2021, mais seulement 0,26 % dans son électricité : un écart qui s'explique par le poids de la biomasse traditionnelle (bois, charbon de bois) dans les usages domestiques, non par un parc électrique vertueux. Le Nigeria présente le même contraste extrême, avec 80,3 % d'énergie totale renouvelable contre 22,2 % d'électricité. À l'inverse, le Ghana est l'un des rares pays où les deux mesures convergent (39 % d'énergie totale et 34,9 % d'électricité), signe d'une électrification réellement adossée à l'hydroélectricité. Pour les décideurs, l'enjeu est de ne pas se satisfaire d'un bon score d'énergie totale qui reflète souvent une précarité énergétique plutôt qu'une transition réussie.

Énergie totale renouvelable vs électricité renouvelable (2021, %)pourcentage (%)025507510080.3Nigeria35.4Sénégal39Ghana54.5BéninSource : Banque Mondiale, indicateurs EG.FEC.RNEW.ZS et EG.ELC.RNEW.ZS (année 2021)
Un fort taux d'énergie totale renouvelable (biomasse domestique) peut coexister avec un mix électrique très carboné, comme au Bénin et au Nigeria. Données rapportées à l'année 2021.

Cette « biomasse renouvelable » a un visage humain, et il est largement féminin. Dans la région CEDEAO, environ 80 % des ménages dépendent encore de la biomasse traditionnelle pour cuisiner, et l'usage de ces combustibles dans des foyers inefficaces provoque environ 250 000 décès par an liés à la pollution de l'air intérieur, principalement des femmes et des enfants de moins de cinq ans. À l'échelle mondiale, la pollution de l'air domestique a causé environ 2,9 millions de décès en 2021, dont plus de 309 000 enfants de moins de cinq ans. Compter un pays comme « 54,5 % renouvelable » sans désagréger cette réalité revient à confondre un problème de santé publique avec une vertu climatique. C'est l'illustration parfaite de ce qu'une moyenne agrégée peut masquer.

L'angle CRAD : la transition se pilote en données désagrégées

La leçon transversale de ce panorama est méthodologique. La moyenne régionale de 26 % est juste, mais elle est inopérante pour décider : elle additionne un Mali hydroélectrique en repli, un Sénégal solaire en plein essor et un Bénin quasi dépourvu de production propre. Aucun de ces trois pays ne devrait recevoir la même recommandation. De la même manière, un taux national d'énergie renouvelable élevé peut recouvrir une précarité qui tue. Décider juste suppose donc de descendre sous la moyenne : par pays, par filière (hydro, solaire réseau, solaire décentralisé, biomasse), par usage (électricité, cuisson), et par territoire.

C'est précisément le métier du CRAD : transformer une statistique agrégée en données décisionnelles, fines, comparables et géolocalisées. Mesurer la trajectoire et pas seulement le niveau ; distinguer l'électricité de l'énergie totale ; cartographier le potentiel solaire et la demande non couverte ; relier l'énergie à ses effets sociaux, sanitaires et de genre. Le Sénégal a précisément piloté son bond par un suivi chiffré de ses ajouts solaires et éoliens. La donnée n'est pas l'accessoire de la transition énergétique : elle en est l'instrument de pilotage.

Une moyenne régionale de 26 % additionne trois pays qui ne devraient pas recevoir la même recommandation. Décider juste suppose de descendre sous la moyenne.

Le genre, dimension cachée de la transition énergétique

La transition énergétique ouest-africaine a une dimension de genre trop souvent absente des tableaux de bord. Ce sont majoritairement les femmes qui collectent le bois et le charbon, qui subissent la pollution de l'air domestique et qui consacrent un temps considérable à des tâches qu'une énergie moderne allégerait. Inversement, l'accès à l'électricité fiable et aux solutions de cuisson propre libère du temps, de la santé et des opportunités économiques. C'est l'intuition au cœur du projet WOCEWA conduit par le CRAD pour le compte du CEREEC, qui a mesuré l'Indice d'Égalité de Genre dans les PME des énergies durables des douze pays de la CEDEAO, et établi un indice régional de 48,1 sur 100, avec seulement 16 % de PME dirigées par des femmes dans le secteur. Mesurer le genre dans l'énergie n'est pas un supplément d'âme : c'est une condition de l'efficacité des politiques, parce qu'on ne corrige que ce que l'on compte.

L'accès, l'autre face de la même équation

Parler de mix renouvelable sans parler d'accès reviendrait à verdir une électricité qui n'arrive pas. Or environ 220 millions de personnes vivaient encore sans électricité en Afrique de l'Ouest en 2023, et le taux d'accès tombe à environ 8 % dans les zones rurales. C'est précisément là que la nature modulaire du solaire devient stratégique : mini-réseaux solaires, systèmes solaires domestiques et centrales décentralisées peuvent électrifier des territoires que le réseau central n'atteindra pas avant longtemps. Le même investissement répond ainsi à deux objectifs : verdir le mix et étendre l'accès. La transition n'est pas un arbitrage entre climat et développement, c'est leur point de convergence, à condition de cibler les investissements là où les données montrent que le déficit d'accès et le potentiel solaire se superposent.

À retenir

  • Le mix électrique de la CEDEAO est estimé autour de 26 % de renouvelables, loin de la cible de 48 % fixée pour 2030, soit un écart d'environ 22 points à combler en sept ans.
  • Les écarts entre pays sont extrêmes (facteur 240) : de 62,3 % au Mali (hydroélectricité héritée, en repli) à 0,26 % au Bénin (dépendance aux importations fossiles).
  • Aucun retard n'est une fatalité : le Sénégal est passé de 1,6 % en 2015 à 13,3 % en 2021 (x8) sans grand fleuve, avec environ 671 MW solaires installés et 84 % d'accès à l'électricité.
  • Le coût de l'inaction est chiffré : environ 8,3 % de chiffre d'affaires perdu par les entreprises subissant des coupures, jusqu'à 4 % de PIB par an dans les pays les plus touchés ; 220 millions de personnes sans électricité en 2023.
  • La moyenne masque l'essentiel : le Bénin affiche 54,5 % d'énergie totale renouvelable mais 0,26 % d'électricité renouvelable, une biomasse domestique qui cause environ 250 000 décès par an dans la région CEDEAO, surtout des femmes et des enfants.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Faire du solaire photovoltaïque la priorité d'investissement nationale : à environ 0,043 USD/kWh, il est désormais 56 % moins cher que l'alternative fossile, et le socle hydroélectrique (en recul au Mali, de 65,9 % à 62,3 % entre 2015 et 2021) ne suffira pas à combler les quelque 22 points manquants.
  2. Combler le mur de financement (environ 67 Mds USD de production et 52 Mds USD de réseau d'ici 2030, contre 4 Mds USD mobilisés sur 2010-2020) par des mécanismes de financement mixte (bailleurs, garanties, secteur privé), en priorité dans les pays de l'AES où l'accès n'est que de 32,1 %.
  3. Accélérer les interconnexions régionales pour mutualiser l'hydroélectricité localisée (Mali 62,3 %, Ghana 34,9 %) avec le potentiel solaire distribué, et sécuriser l'approvisionnement des pays déficitaires comme le Bénin (0,26 %).
  4. Cibler les 220 millions de personnes sans électricité, dont 92 % des ruraux, par le solaire décentralisé (mini-réseaux, systèmes domestiques) qui verdit le mix et étend l'accès avec le même euro investi.
  5. Traiter la cuisson propre comme une urgence sanitaire et de genre, et non comme un sous-produit : 80 % des ménages dépendent de la biomasse et environ 250 000 décès annuels y sont liés dans la région, frappant d'abord les femmes et les enfants.
  6. Piloter la trajectoire par des données nationales fiables, désagrégées (par filière, usage, territoire et genre) et comparables, sur le modèle du Sénégal qui a chiffré et suivi ses ajouts solaires et éoliens pour multiplier sa part par huit en six ans.

Sources

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