Mesurer l'égalité de genre dans l'énergie : ce que nous a appris le projet WOCEWA

On ne pilote que ce que l'on mesure, et la place des femmes dans l'énergie ouest-africaine n'avait jamais été mesurée. En conduisant pour le CEREEC/ECREEE, avec le soutien du CRDI, la première évaluation de l'Indice d'Égalité de Genre (IEG) dans les PME des énergies durables des douze pays de la CEDEAO, le CRAD a transformé une intuition partagée par tout le secteur (les femmes y sont sous-représentées) en une donnée opposable : un score régional de 48,1 sur 100. Ce chiffre n'est pas un slogan. C'est un instrument de décision. Il dit non seulement où en est la région, mais surtout où agir, dans quel ordre et pour quel coût. Cet article explique pourquoi un indice composite révèle ce qu'aucune anecdote ne montre, et pourquoi cela change la manière dont les bailleurs orientent leurs financements.
Un secteur stratégique, un angle mort statistique
Les énergies durables concentrent une part croissante des financements du développement en Afrique de l'Ouest. Pourtant, la place des femmes dans l'entrepreneuriat de ce secteur restait largement inconnue : combien d'entreprises dirigent-elles, à quels segments accèdent-elles, quels obstacles structurels brident leur croissance ? À l'échelle mondiale, la donnée existe et elle est sévère. Selon l'IRENA, les femmes n'occupent qu'environ 32 % des emplois à temps plein des énergies renouvelables, contre une moyenne de 43 % tous secteurs confondus, et leur part s'effondre à mesure que les postes deviennent techniques ou décisionnels : 28 % dans les métiers STEM, 22 % dans les emplois moyennement qualifiés comme l'installation, et seulement 19 % dans les directions et conseils d'administration. Le secteur emploie des femmes surtout là où il décide le moins. Mais ces moyennes mondiales ne disaient rien de l'Afrique de l'Ouest, et encore moins du tissu de PME qui porte concrètement l'accès à l'énergie dans la région. Sans réponse chiffrée et locale, toute politique d'inclusion avance à l'aveugle.
Le projet WOCEWA (Women and Clean Energy in West Africa), porté par le CEREEC/ECREEE, le Centre de la CEDEAO pour les énergies renouvelables et l'efficacité énergétique, avec le soutien financier du CRDI, a été pensé pour combler ce vide. L'enjeu n'était pas seulement de produire un chiffre, mais de bâtir un outil reproductible, un indice, capable d'éclairer la décision et de suivre les progrès dans le temps. Le CRAD en a réalisé l'évaluation fondatrice : une mission d'environ 200 000 USD au sein d'un programme régional dont le budget total approche 1,14 million USD sur 2024-2027.
Une méthode adaptée, pas importée
Transposer un cadre conçu ailleurs sans l'ajuster au terrain africain est l'une des erreurs les plus fréquentes de l'évaluation. Le CRAD a fait le choix inverse : partir d'un cadre méthodologique reconnu, l'Indice d'Égalité de Genre de l'EIGE (European Institute for Gender Equality), qui structure la mesure européenne autour de domaines pondérés plutôt que d'une moyenne arithmétique trompeuse, puis le réadapter en profondeur à la réalité des PME ouest-africaines des énergies propres. Le choix de l'EIGE n'est pas anodin : son édition 2023 portait précisément sur la transition verte dans les transports et l'énergie, signe que la question du genre dans la décarbonation est désormais un objet de mesure à part entière, y compris dans les économies les plus avancées. Le CRAD a transposé cette logique, non ses seuils, en construisant un référentiel propre au secteur énergétique régional.
La démarche a suivi une séquence rigoureuse, dont l'ordre n'a rien d'accessoire. Un recensement large d'abord, pour cartographier les acteurs avant toute mesure : environ 800 PME des énergies durables identifiées à l'échelle des douze pays. Une enquête approfondie ensuite, auprès d'un échantillon de 100 PME, soit près de 300 personnes interrogées, dirigeants et personnel, femmes et hommes, pour saisir à la fois la gouvernance et le vécu. Une pondération des domaines enfin, selon leur poids structurel réel, de sorte que l'indice révèle les écarts au lieu de les lisser. C'est cette architecture, et non un simple sondage, qui fait la différence entre une statistique descriptive et un instrument de pilotage.
Ce qu'un chiffre unique révèle : le constat WOCEWA
Le score régional de 48,1 sur 100 est volontairement sobre. Il ne dit ni que tout va bien, ni que tout va mal : il dit que la région se situe à peu près à mi-chemin d'une parité pleine, et fournit pour la première fois une base de référence à partir de laquelle mesurer un progrès ou un recul. C'est précisément la valeur d'un indice : convertir un sujet sensible et anecdotique en grandeur suivie. Derrière ce 48,1, un second chiffre frappe par sa netteté : seules 16 % des PME des énergies durables recensées sont dirigées par des femmes. Autrement dit, plus de huit entreprises sur dix du secteur sont pilotées par des hommes. Ce résultat, loin d'être une singularité régionale, recoupe presque exactement ce que mesure la Banque Mondiale au niveau du continent : environ 16 % des entreprises d'Afrique subsaharienne ont une femme à leur tête (World Bank Enterprise Surveys). La convergence est instructive : l'énergie ouest-africaine ne fait ni mieux ni pire que l'économie qui l'entoure, ce qui déplace le diagnostic d'un problème sectoriel vers un problème structurel.
Les mécanismes derrière le chiffre : où se perd l'égalité
Un indice composite n'a d'intérêt que s'il se décompose. Le sous-score le plus dégradé n'est presque jamais celui de la simple présence des femmes, mais celui de leur accès aux leviers de croissance : le capital, le foncier productif, les marchés publics, la formation technique et les réseaux d'affaires. La donnée mondiale éclaire le mécanisme. Selon l'IRENA, même dans le solaire, le sous-secteur le plus féminisé, 58 % des femmes occupent des postes administratifs et seulement une minorité des fonctions techniques ou dirigeantes. La ségrégation n'est donc pas tant à l'entrée du secteur qu'à l'intérieur : les femmes y entrent, mais se concentrent dans les rôles les moins rémunérés et les moins décisionnels. La même logique se retrouve dans l'emploi régional, où une large part des femmes occupent des positions précaires ou à temps partiel (environ 45 % des femmes du secteur privé dans l'espace UEMOA travaillent à temps partiel, selon la Banque Mondiale). L'inégalité énergétique n'est qu'un cas particulier d'un schéma plus large : les femmes accèdent au travail, beaucoup moins au pouvoir économique.
Ce gradient a une conséquence directe pour l'action publique. Une politique qui se contenterait d'augmenter le nombre de femmes employées dans le secteur ne corrigerait pas l'essentiel, car le déficit se loge dans la qualité et le pouvoir des positions occupées, pas seulement dans leur nombre. Cibler la parité au seuil d'entrée sans toucher au plafond interne reviendrait à mesurer un progrès tout en laissant l'inégalité intacte. Un indice qui distingue ces dimensions évite ce piège : il dit non seulement combien de femmes, mais lesquelles, et à quelle place.
Une moyenne régionale rassurante peut masquer des écarts violents entre pays et entre fonctions. L'enjeu d'un indice n'est pas de simplifier le réel, mais de le révéler.
Pourquoi l'anecdote ne suffit pas, et l'indice si
Tout acteur du secteur énergétique ouest-africain connaît des trajectoires de femmes entrepreneures remarquables. Mais l'anecdote, par construction, ne se compare pas, ne s'agrège pas, ne se suit pas dans le temps. Elle nourrit le récit, jamais l'arbitrage. Un bailleur qui doit choisir entre soutenir l'accès au crédit, la formation technique ou la réforme du foncier ne peut rien tirer d'un témoignage, aussi fort soit-il : il lui faut savoir lequel de ces verrous pèse le plus, et dans quel pays. C'est exactement ce qu'un indice composite produit. En décomposant l'égalité en domaines pondérés et mesurés à l'identique d'un pays à l'autre, il transforme une impression diffuse en hiérarchie d'intervention. Là où l'anecdote dit que le problème existe, l'indice dit où il fait le plus mal et quel franc investi le réduira le plus. C'est la différence entre raconter une inégalité et la corriger.
Cette propriété est décisive pour orienter les financements. Les bailleurs du secteur (CRDI, partenaires de la CEDEAO, banques de développement) raisonnent en allocation : un montant fini à répartir entre pays et entre leviers. Sans mesure comparable, cette allocation se fait sur la base de la visibilité ou du plaidoyer, c'est-à-dire mal. Avec un indice désagrégé, elle peut suivre l'écart : concentrer l'effort là où le sous-score est le plus bas et où le retour attendu est le plus élevé. L'indice ne remplace pas le jugement politique, il l'arme.
Du diagnostic au plan d'action finançable
Un indice qui finit dans un tiroir n'a aucune valeur. C'est pourquoi la mission ne s'est pas arrêtée au constat : elle a débouché sur une feuille de route régionale 2026-2030, articulée autour de leviers financiers, de compétences et de gouvernance, et chiffrée à 18,96 millions USD pour être présentable à des bailleurs. Ce passage du score au plan est le moment où la donnée change de nature : elle cesse d'être un rapport pour devenir un argument d'investissement. Un chiffre d'écart (48,1 sur 100) appelle un chiffre d'effort (18,96 millions USD), et c'est la mise en regard des deux qui rend la décision possible. La validation du cadre par les États membres de la CEDEAO, lors d'un atelier régional à Cotonou, a achevé de transformer un livrable d'étude en instrument de politique publique partagé.
Le coût de l'inaction : un gisement de croissance laissé de côté
Sous-utiliser le potentiel entrepreneurial des femmes dans l'énergie n'est pas seulement une question d'équité, c'est une perte économique. La région s'apprête à investir massivement dans son système électrique pour combler son déficit d'accès ; mobiliser à plein la moitié de sa population entrepreneuriale conditionne le rendement de cet investissement. À l'inverse, laisser le secteur se construire avec 16 % seulement de dirigeantes revient à concevoir la transition énergétique sur la moitié des talents disponibles. Le coût de l'inaction se paie en croissance manquée, en PME qui ne se créent pas, en innovations qui n'émergent pas et en marchés (notamment la cuisson propre et le solaire domestique, où la demande est largement portée par les femmes) mal adressés faute d'entreprises dirigées par celles qui les comprennent le mieux. Une transition énergétique qui ignore le genre n'est pas seulement injuste : elle est moins efficace.
Ce que les moyennes régionales cachent
Un point est décisif pour l'action : le 48,1 régional est une moyenne, et les moyennes masquent l'essentiel. Derrière ce score unique se cachent douze pays aux situations très contrastées, et au sein de chaque pays, des domaines qui ne progressent pas au même rythme. Un pays peut afficher une présence honorable de femmes dans le secteur tout en les excluant presque entièrement du capital et de la décision ; un autre peut compter peu d'entrepreneures mais leur offrir un meilleur accès au crédit. Ces deux pays peuvent obtenir le même score global pour des raisons opposées, et appeler des politiques radicalement différentes. C'est pourquoi la valeur opérationnelle de l'IEG ne réside pas dans son chiffre agrégé, utile pour la communication, mais dans sa désagrégation par pays et par domaine, utile pour l'action. Distribuer un même effort de manière uniforme sur les douze pays serait aussi inefficace que d'ignorer l'inégalité elle-même.
C'est l'angle propre au CRAD, éprouvé sur WOCEWA comme sur ses missions agricoles et sanitaires : une donnée n'a de valeur que si elle est désagrégée, comparable et reconduite dans le temps. Un indice mesuré une fois est une photographie ; mesuré à intervalles réguliers, il devient un instrument de pilotage qui dit si les politiques fonctionnent. La vraie promesse de WOCEWA n'est pas le score de 2026, c'est la capacité à mesurer celui de 2030 avec la même règle, et donc à savoir, enfin, si l'argent dépensé pour l'égalité a produit de l'égalité.
Trois enseignements transférables
Au-delà de l'énergie, l'expérience WOCEWA éclaire toute politique d'inclusion fondée sur la preuve. Elle rappelle d'abord que la qualité du recensement initial conditionne tout le reste : on ne mesure bien que ce que l'on a d'abord correctement dénombré, et les 800 PME recensées sont le socle sans lequel l'indice serait creux. Elle montre ensuite que la donnée désagrégée par genre et par pays est la seule qui permette d'agir au bon endroit, car une moyenne ne se traite pas, seuls ses écarts se corrigent. Elle confirme enfin qu'un indicateur n'a de valeur que s'il est accompagné d'un dispositif de suivi : sans reconduction, un indice mesure un état, jamais un progrès. Ces trois principes valent pour la santé, l'éducation ou l'agriculture autant que pour l'énergie. Ils définissent ce que veut dire piloter une politique par la donnée plutôt que par l'intention.
Le détail complet de la méthode, des résultats par pays et du plan d'action est documenté sur le site dédié du projet, https://www.wocewa.com/. Au fond, WOCEWA aura prouvé une chose simple et exigeante à la fois : l'inclusion ne se décrète pas, elle se documente, puis elle se finance sur la base de ce qui a été documenté. Tant que la place des femmes dans l'énergie restera une impression, elle restera un slogan. Mesurée, désagrégée et suivie, elle devient une politique.
À retenir
- Le projet WOCEWA (CEREEC/ECREEE, financement CRDI) a produit le premier Indice d'Égalité de Genre des PME énergétiques des douze pays de la CEDEAO : un score régional de 48,1 sur 100.
- Seules 16 % de ces PME sont dirigées par des femmes, soit exactement la moyenne des entreprises d'Afrique subsaharienne : le déséquilibre est structurel, pas propre à l'énergie.
- La méthode, inspirée de l'EIGE et adaptée au terrain, repose sur 800 PME recensées et 100 PME enquêtées (environ 300 personnes), avec des domaines pondérés plutôt qu'une moyenne brute.
- Au niveau mondial, la part des femmes tombe de 39 % à temps partiel à 19 % dans les directions (IRENA) : l'inégalité se loge dans le pouvoir économique, pas seulement dans l'emploi.
- Le diagnostic a débouché sur un plan d'action régional 2026-2030 chiffré à 18,96 millions USD, validé par les États de la CEDEAO : la donnée devient un argument d'investissement.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Institutionnaliser l'IEG comme indicateur régional officiel du secteur énergétique, reconduit à intervalles réguliers (par exemple tous les deux ans), pour passer d'une photographie unique à un suivi de trajectoire.
- Cibler les financements sur les sous-scores les plus bas, pays par pays, plutôt que de répartir l'effort uniformément : concentrer l'investissement là où l'écart, donc le rendement social, est le plus élevé.
- Agir sur le pouvoir économique, pas seulement sur l'emploi : ouvrir l'accès des femmes au capital, au foncier productif, aux marchés publics et aux fonctions techniques, là où le gradient se dégrade le plus.
- Conditionner le financement de la transition énergétique à la collecte de données désagrégées par sexe, afin qu'aucun grand programme électrique ne se déploie sans mesure de son effet de genre.
- Soutenir prioritairement les segments à forte demande féminine (cuisson propre, solaire domestique), où des PME dirigées par des femmes adressent des marchés mal couverts par le tissu actuel.
- Financer la prochaine vague d'évaluation dès maintenant, pour disposer d'un point de mesure 2030 strictement comparable au point 2026 et pouvoir enfin établir si les politiques d'égalité ont produit de l'égalité.
Sources
- ECREEE, Women and Clean Energy in West Africa (WOCEWA), présentation du projet
- CRDI/IDRC, Women and clean energy in West Africa (WOCEWA), fiche projet
- Projet WOCEWA, site dédié
- ECOWAS valide l'Indice d'Égalité de Genre pour les PME des énergies propres (atelier de Cotonou)
- IRENA, Renewable Energy: A Gender Perspective (édition 2025) et part des femmes dans la main-d'œuvre
- IRENA, Solar PV: A Gender Perspective (part des femmes par sous-secteur)
- Banque Mondiale, Firms with female top manager (% of firms), IC.FRM.FEMM.ZS
- EIGE, Gender Equality Index 2023, Towards a green transition in transport and energy
- Banque Mondiale, emploi des femmes en Afrique de l'Ouest (participation et temps partiel UEMOA)





