Climat & énergie

Déforestation en Afrique de l'Ouest : le couvert forestier qui s'efface

Déforestation en Afrique de l'Ouest : le couvert forestier qui s'efface

En 1990, la Côte d'Ivoire comptait parmi les pays les mieux boisés d'Afrique de l'Ouest, avec près d'un quart de son territoire sous forêt. Trente ans plus tard, il ne lui en reste que 8,6 % : le couvert est passé de 78 509 km² à 26 109 km², soit une perte de plus de 52 000 km², les deux tiers de sa forêt effacés en une génération. Ce n'est pas un accident local. C'est la pointe la plus visible d'une érosion qui gagne toute la frange côtière et remonte vers le Sahel, sur un continent qui affiche déjà le plus fort taux net de perte forestière au monde. La forêt qui disparaît n'est pas un décor : c'est le socle hydrique, la fertilité des sols et le puits de carbone dont dépendent, précisément, les agricultures qui la défrichent. La question n'est donc plus de savoir si l'Afrique de l'Ouest perd ses forêts, mais si elle décide enfin de mesurer, et donc de piloter, ce qui lui reste.

Une région boisée à deux vitesses

Les données de la Banque Mondiale, adossées à celles de la FAO, dessinent pour 2021 une carte forestière profondément inégale. En tête, le Sénégal conserve 41,7 % de son territoire sous forêt, suivi du Ghana (35,1 %) et du Bénin (27,4 %). À l'autre extrémité, le Niger ne garde que 0,8 % de couvert, le plus faible de la sous-région, et la Côte d'Ivoire, jadis grande puissance forestière, est tombée à 8,6 %, à peine au-dessus du Sahel. Ce classement ne se superpose pas à la carte des pluies : des pays au climat comparable y figurent aux deux extrémités. Il raconte moins une histoire de nature qu'une histoire de pression humaine, de cultures de rente et de politiques d'aménagement. Une nuance de méthode s'impose d'emblée : le Mali affiche une part stable à 10,9 %, ce qui traduit très probablement une absence de mise à jour des données FAO plutôt qu'une réelle préservation. Le chiffre malien est donc à manier avec prudence.

Part des forêts par pays en 2021 (% du territoire)% du territoireSénégal41.7Ghana35.1Bénin27.4Nigéria23.6Burkina Faso22.5Togo22.2Mali10.9Côte d'Ivoire8.6Niger0.8Source : Banque Mondiale / FAO, 2021
Un rapport de plus de 50 à 1 sépare le Sénégal du Niger. La géographie du couvert n'épouse pas celle des pluies : la Côte d'Ivoire, en climat humide, se retrouve reléguée au niveau des pays secs, signe que la pression du cacao et de l'agriculture pèse davantage que le régime des précipitations.

La Côte d'Ivoire, un effondrement en accéléré

Aucun pays de la région n'illustre mieux la brutalité du phénomène. Selon l'inventaire national IFFN, la Côte d'Ivoire couvrait près de 50 % de son territoire de forêts en 1960 ; elle en comptait encore 7,9 millions d'hectares en 1990, ramenés à 2,97 millions d'hectares en 2020. En part de territoire, la série de la Banque Mondiale montre une chute continue : 24,7 % en 1990, 16 % en 2000, 12,5 % en 2010, 8,6 % en 2021. La courbe ne connaît pas de palier. Elle décrit la disparition méthodique, décennie après décennie, d'un des plus riches massifs forestiers d'Afrique de l'Ouest, remplacé pour l'essentiel par des cultures. Cet effacement pèse aussi sur la base de comparaison : selon la période de référence retenue (1960 ou 1990), les sources évoquent une perte de 'deux tiers', '80 %' voire davantage. L'ampleur exacte dépend de la date de départ, mais l'ordre de grandeur, celui d'un effondrement, ne fait aucun doute.

Effondrement du couvert forestier en Côte d'Ivoire, 1990-2021% du territoire010203019901995200020052010201520202021Source : Banque Mondiale / FAO, 2021
Une droite descendante presque sans rupture : en trois décennies, le couvert ivoirien perd les deux tiers de sa valeur relative. Chaque tranche de cinq ans efface plusieurs points de territoire, sans que la courbe ne trouve jamais de plancher, jusqu'à rejoindre le niveau des pays sahéliens.

Rapportée en superficie, la trajectoire est tout aussi nette. La forêt ivoirienne est passée de 78 509 km² en 1990 à 50 944 km² en 2000, puis 39 656 km² en 2010, pour finir à 26 109 km² en 2022. En trente-deux ans, plus de 52 000 km² de forêt ont disparu, une surface supérieure à celle de nombreux pays. La forêt primaire, la plus précieuse sur le plan écologique, n'en représente plus qu'une fraction résiduelle : les estimations vont d'environ 517 000 hectares (forêt primaire au sens strict) à près de 1 035 000 hectares (forêt tropicale humide primaire selon Global Forest Watch), l'écart tenant aux définitions retenues. Dans les deux cas, le constat est celui d'un patrimoine réduit à peau de chagrin.

Côte d'Ivoire : superficie forestière en km², 1990-2022km²020 k40 k60 k80 k19902000201020212022Source : Banque Mondiale / FAO, 2022
En superficie absolue, la Côte d'Ivoire a perdu plus de 52 000 km² de forêt depuis 1990. La pente la plus raide se situe dans les années 1990, quand le front pionnier du cacao progressait le plus vite ; le ralentissement récent s'explique moins par une meilleure protection que par l'épuisement du stock à défricher.
En trente ans, la Côte d'Ivoire a effacé les deux tiers de sa forêt, plus de 52 000 km². Il ne reste du massif primaire qu'une fraction résiduelle, entre un demi-million et un million d'hectares selon les définitions.

Le cacao, moteur d'une déforestation importée par nos tablettes

Derrière la disparition des forêts ivoiriennes, une culture domine : le cacaoyer. L'agriculture explique près des deux tiers de la déforestation du pays, et la seule production de cacao en concentre une part majeure, estimée par la FAO et le Fonds Vert pour le Climat à 38 % du total. Entre 2001 et 2015, le cacao a été associé à la perte d'un quart des forêts de Côte d'Ivoire et d'un tiers de celles du Ghana, selon Global Forest Watch. Or ces deux pays fournissent à eux seuls environ 70 % du cacao mondial : chaque tablette consommée en Europe ou en Amérique du Nord porte une part de cette déforestation. Les sources divergent sur l'ampleur exacte, entre 38 % (FAO) et environ 45 % avec 2,4 millions d'hectares remplacés par le cacaoyer entre 2000 et 2019 selon d'autres travaux. Nous ne trancherons pas ce chiffre, mais le sens est sans ambiguïté : le cacao est le premier moteur de la déforestation ivoirienne, et cette déforestation est, pour partie, importée par la demande mondiale.

Part du cacao dans la déforestation en Côte d'Ivoire38%Déforestation attribuée au cacao (38 %)Source : FAO / Fonds Vert pour le Climat, 2020
Une seule culture de rente concentre plus du tiers de la déforestation d'un pays. C'est l'estimation basse (FAO) ; d'autres sources l'établissent autour de 45 %. Dans tous les cas, le cacao pèse davantage que tout autre facteur pris isolément, ce qui fait de la traçabilité cacao le premier levier d'action.

Le bois-énergie, moteur silencieux de la dégradation

Si le cacao attire l'attention, un second moteur agit plus discrètement mais tout aussi profondément : le bois-énergie. Dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, le bois de feu et le charbon de bois représentent jusqu'à 90 % de la consommation d'énergie primaire, selon la FAO. Cette dépendance transforme chaque foyer en prélèvement sur la ressource forestière, et pèse particulièrement sur les lisières et les formations dégradées, celles que les inventaires classent trop souvent hors du champ de la déforestation stricte alors qu'elles subissent une dégradation continue. Au Sahel, où le couvert est déjà rare, cette pression est décisive : sur des écosystèmes secs et fragiles, la collecte de bois et la pression pastorale suffisent à faire reculer les rares formations arborées. Le Niger, avec 0,8 % de couvert, en est l'illustration extrême. Traiter la déforestation sans traiter l'accès à des énergies de cuisson alternatives revient à colmater une fuite en ignorant sa source.

À ces deux moteurs s'ajoute l'étalement urbain, qui grignote les lisières autour des villes en expansion rapide. Trois dynamiques se conjuguent donc : l'expansion des cultures de rente, qui explique le gros de la déforestation côtière ; le bois-énergie, qui alimente une dégradation diffuse et continue ; et l'urbanisation, qui mite les franges forestières. Selon les zones, ces facteurs pèsent différemment. Sur la frange côtière humide (Côte d'Ivoire, Bénin, Nigéria), c'est l'agriculture de rente qui domine ; au Sahel (Niger, Burkina Faso, Mali), ce sont la pression pastorale et la collecte de bois. Une même statistique de perte forestière recouvre ainsi des mécanismes très différents, qui appellent des réponses distinctes.

Le Bénin, la plus forte perte relative de l'échantillon

La sous-région ne se réduit pas au cas ivoirien. À sa manière, le Bénin illustre une érosion tout aussi préoccupante en rythme. Le pays a perdu 9,3 points de couvert forestier en deux décennies, passant de 36,7 % du territoire en 2000 à 27,4 % en 2021, soit environ 10 500 km² de forêt disparus. C'est la plus forte perte relative de tout l'échantillon ouest-africain sur la période. Le Bénin part certes d'un niveau plus élevé que la Côte d'Ivoire, mais la vitesse de recul y est comparable, ce qui doit alerter : sans inflexion, le pays suivrait la même pente descendante que son voisin, avec un décalage d'une génération. Cette position particulière donne au Bénin une raison directe, et non théorique, de bâtir un suivi forestier robuste.

Variation du couvert forestier 2000 vs 2021 (points de %)points de % gagnés/perdus01-9.3Bénin-7.5Côted'Ivoire-4.3Sénégal-3.8Nigéria-3.8BurkinaFaso-3.8Ghana-1.1Togo-0.2Niger0MaliSource : Banque Mondiale / FAO, 2000 et 2021
En points de territoire perdus, c'est le Bénin qui recule le plus vite sur 2000-2021, devant la Côte d'Ivoire. Le zéro affiché par le Mali n'est pas une performance mais un angle mort statistique : sa série FAO n'a pas été actualisée, ce qui masque la dynamique réelle.

La comparaison entre 2000 et 2021 est éclairante quand on la met en regard des niveaux de départ. En 2000, le Sénégal (46 %), le Ghana (38,9 %) et le Bénin (36,7 %) formaient un groupe de pays bien boisés ; la Côte d'Ivoire, déjà entamée, n'était qu'à 16 %. Vingt et un ans plus tard, le Sénégal a limité les dégâts, le Bénin a lourdement décroché, et la Côte d'Ivoire a poursuivi sa chute jusqu'à un niveau quasi sahélien. Les trajectoires divergent nettement à partir de conditions comparables, ce qui, là encore, renvoie à des choix de politique plutôt qu'à une fatalité géographique.

Côte d'Ivoire : le couvert forestier en 2000 comparé à 2021 (% du territoire)% du territoire020406046Sénégal38.9Ghana36.7Bénin27.3Nigéria16Côte d'IvoireSource : Banque Mondiale / FAO, 2000 et 2021
À partir de niveaux de départ proches en 2000, les trajectoires divergent : le Sénégal amortit son recul, le Bénin décroche de près de dix points, la Côte d'Ivoire voit son couvert quasiment divisé par deux. La géographie de 2000 n'annonçait pas ces écarts, les politiques les ont creusés.

Le Nigéria, la plus grande perte en valeur absolue

Raisonner en pourcentage ne suffit pas : il faut aussi regarder les surfaces. En valeur absolue, c'est le Nigéria qui affiche la plus forte perte de la sous-région, avec environ 34 300 km² de forêt disparus entre 2000 et 2021, pour un couvert résiduel de 23,6 % du territoire. La Côte d'Ivoire suit avec près de 23 700 km² perdus, puis le Burkina Faso et le Bénin, chacun autour de 10 500 km². Ces ordres de grandeur rappellent que l'enjeu forestier ouest-africain est régional et non cantonné à un pays : le Nigéria par sa masse, la Côte d'Ivoire par sa vitesse, le Bénin par son rythme relatif, chacun contribue à une même érosion continentale.

Perte de superficie forestière 2000-2021 (km² disparus)km² perdusNigéria34 kCôte d'Ivoire24 kBurkina Faso11 kBénin10 kGhana8 557Sénégal8 250Niger2 608Togo622Mali0Source : Banque Mondiale / FAO, 2000-2021
En surfaces, le Nigéria domine le palmarès des pertes, devant la Côte d'Ivoire. Lu avec le graphique en points de territoire, ce classement montre que pourcentage et valeur absolue ne désignent pas les mêmes pays : une politique régionale doit traiter les deux, la masse nigériane comme la vitesse ivoirienne.

Une érosion continentale, la plus rapide du monde

Ce que révèlent les données nationales, l'échelle continentale le confirme avec force. Selon l'Évaluation des ressources forestières mondiales (FRA 2020) de la FAO, l'Afrique a enregistré sur 2010-2020 le plus fort taux net de perte de forêt au monde, à 3,9 millions d'hectares par an. Fait aggravant, ce rythme s'est accéléré à chaque décennie depuis 1990, à rebours de la tendance mondiale, où la déforestation ralentit. L'Afrique de l'Ouest n'est donc pas une exception dans un continent épargné : elle est en pointe d'une dynamique qui fait de l'Afrique l'épicentre mondial de la perte forestière. Là où l'Asie et l'Amérique latine infléchissent leur courbe, le continent africain accélère, portant une part croissante de la déforestation planétaire.

Le coût de l'inaction : la forêt qui nourrit les champs

La perte forestière n'est pas seulement une question de biodiversité ou de paysage. La forêt rend des services économiques directs : régulation du cycle de l'eau, maintien de la fertilité des sols, stockage du carbone, protection contre l'érosion. Or ce sont exactement ces services qui conditionnent la productivité agricole dont dépendent les économies ouest-africaines. En détruisant la forêt pour étendre les cultures, la région scie la branche sur laquelle repose son agriculture : moins de forêt, c'est à terme des pluies plus irrégulières, des sols moins fertiles et des rendements plus vulnérables. La Côte d'Ivoire a perdu plus de 52 000 km² de couvert depuis 1990 ; à l'échelle du continent, ce sont 3,9 millions d'hectares qui partent chaque année. Sans inflexion, la dégradation des services écosystémiques finira par peser directement sur la sécurité alimentaire et les revenus ruraux, transformant un gain agricole de court terme en perte durable.

Le paradoxe est cruel : la déforestation est présentée comme une nécessité économique, alors qu'elle détruit à moyen terme la base productive qu'elle prétend servir. Un hectare défriché pour le cacao rapporte quelques campagnes, puis appauvrit le sol et déstabilise le régime des pluies dont dépend la culture elle-même. Le calcul de court terme et le calcul de long terme s'opposent frontalement, et c'est précisément l'absence de mesure économique rigoureuse des services rendus par la forêt qui laisse le premier l'emporter sur le second.

Ce que les moyennes nationales cachent

Un point est décisif pour l'action : une part nationale de forêt, même stable, peut masquer une dynamique brutale. Le rythme ivoirien est tombé de 275 000 hectares par an dans les années 1990 à 71 600 ha/an sur 2015-2021, puis 26 000 ha/an sur 2019-2021. À première vue, ce ralentissement pourrait passer pour une bonne nouvelle. Il n'en est pas nécessairement une : la déforestation ralentit d'abord parce que le stock à défricher s'épuise. Sur un couvert désormais résiduel, chaque hectare perdu pèse davantage, car il ampute une forêt déjà réduite à l'essentiel. Le ralentissement en volume ne dit rien de la gravité relative de la perte.

Ralentissement du rythme de déforestation ivoirien9%26 000 ha/an récents, soit 9 % du rythme de 1990-2000 (275 000 ha/an)Source : IFFN 2021 (via UNEP-GRID), 2021
Le rythme récent de déforestation ne représente plus que 9 % de celui des années 1990. Mais ce ralentissement spectaculaire trompe : il traduit surtout l'épuisement du stock forestier disponible, pas un sursaut de protection. Sur une forêt résiduelle, chaque hectare perdu compte double.

Le Ghana offre le miroir inverse. Son couvert paraît quasi stable autour de 35 % du territoire, mais cette stabilité statistique recouvre deux réalités opposées : d'un côté la disparition de forêts naturelles à haute valeur écologique, de l'autre l'essor de plantations qui compensent la surface perdue sans en offrir les fonctions. Un hectare de teck planté n'est pas un hectare de forêt primaire. Derrière un même pourcentage se cachent donc une richesse qui s'efface et une monoculture qui s'installe. C'est le piège des moyennes : elles additionnent des grandeurs de nature différente et donnent une image rassurante d'une réalité qui ne l'est pas.

Un hectare de plantation n'est pas un hectare de forêt primaire. Derrière un couvert national stable peuvent se cacher une biodiversité qui disparaît et une monoculture qui la remplace.

L'angle CRAD : sans donnée harmonisée, pas de politique crédible

Tout ce qui précède converge vers une même conclusion : la décision publique ouest-africaine manque d'une donnée forestière harmonisée et vérifiée. Les écarts entre sources en témoignent. La part du cacao dans la déforestation ivoirienne est estimée de 38 % à 45 % selon les travaux ; la forêt primaire résiduelle, de 0,5 à plus d'un million d'hectares selon les définitions ; l'ampleur de la perte sur trente ans, de 'deux tiers' à '90 %' selon la base de référence retenue ; la série malienne est probablement figée faute de mise à jour. Ces divergences ne sont pas anecdotiques : elles rendent presque impossible un pilotage fin. On ne gouverne pas ce qu'on ne mesure pas de façon fiable, et l'on ne conçoit pas une politique REDD+ ou un engagement de cacao zéro-déforestation crédible sur des chiffres qui varient du simple au double.

C'est la conviction qui guide le travail du CRAD, à partir du Bénin, où le couvert est passé de 36,7 % à 27,4 % du territoire en vingt ans, la plus forte perte relative de l'échantillon. Nous plaidons pour un suivi forestier robuste couplant deux approches trop souvent dissociées : la télédétection, qui offre une vue régulière et exhaustive du couvert, et les inventaires de terrain géolocalisés, qui seuls permettent de qualifier la nature réelle du couvert (forêt primaire, formation dégradée, plantation) et de distinguer déforestation et simple dégradation. Croiser ces deux sources, désagréger par zone et reconduire la mesure d'une année sur l'autre, c'est transformer une statistique nationale contestable en instrument de décision opposable.

  • Harmoniser les définitions. Forêt, forêt primaire, forêt dégradée, plantation : tant que les périmètres varient d'une source à l'autre, les chiffres restent incomparables et les objectifs ininterprétables.
  • Coupler télédétection et terrain. Le satellite voit la surface, le terrain en révèle la nature. Un couvert stable en image peut cacher un remplacement de forêt naturelle par de la plantation, que seule la vérification au sol détecte.
  • Désagréger et géolocaliser. Une moyenne nationale ne dit pas où agir. Cartographier les fronts de déforestation par zone, filière et acteur est le préalable à toute politique ciblée.
  • Reconduire dans la durée. Une mesure isolée éclaire un instant ; une série reconduite campagne après campagne éclaire une trajectoire, seule base d'un pilotage réel.

Traçabilité du cacao et financement : deux leviers indissociables de la donnée

Le premier moteur de la déforestation ivoirienne étant le cacao, le premier levier d'action est la traçabilité de cette filière. Les engagements de cacao zéro-déforestation, portés par la FAO, le Fonds Vert pour le Climat et de grands acheteurs, ne valent que s'ils reposent sur une capacité à relier chaque parcelle cacaoyère à son historique forestier. C'est un défi de donnée avant d'être un défi réglementaire : sans géolocalisation fine des plantations et sans référentiel forestier fiable, la promesse d'un cacao sans déforestation reste invérifiable, donc peu crédible aux yeux des marchés qui l'exigent désormais. La nouvelle réglementation des grands marchés importateurs sur les produits sans déforestation transforme cette traçabilité en condition d'accès au marché, et donc en enjeu de revenu direct pour les producteurs.

Le financement suit la même logique. Les mécanismes internationaux, REDD+ en tête, rémunèrent les pays pour la forêt préservée ou restaurée. Mais ces paiements exigent une mesure rigoureuse du carbone forestier et de son évolution : on ne peut être payé pour une tonne de carbone évitée qu'à condition de pouvoir la documenter. Là encore, la donnée harmonisée n'est pas un raffinement technique mais la clé d'accès au financement climatique. Un pays doté d'un système de suivi robuste peut valoriser sa forêt sur les marchés carbone ; un pays qui en est dépourvu laisse cette ressource sur la table, faute de pouvoir la prouver. La qualité du suivi forestier détermine ainsi, très concrètement, la capacité à financer la préservation.

Au fond, la déforestation ouest-africaine n'est pas un phénomène qu'on subit : c'est un phénomène qu'on laisse s'installer faute de le mesurer et de l'arbitrer correctement. La science sait cartographier les forêts, la technologie satellitaire est disponible, les mécanismes de financement existent. Ce qui manque, c'est une donnée harmonisée, désagrégée et reconduite, qui transforme le constat en pilotage. Documenter, sourcer et croiser les chiffres n'est pas un préalable secondaire : c'est la première politique forestière, celle sans laquelle toutes les autres avancent à l'aveugle.

À retenir

  • La Côte d'Ivoire a perdu les deux tiers de sa forêt depuis 1990 : de 78 509 km² à 26 109 km², le couvert tombant de 24,7 % à 8,6 % du territoire.
  • Le couvert régional est très inégal, du Sénégal (41,7 %) au Niger (0,8 %), et n'épouse pas la carte des pluies mais celle de la pression humaine.
  • Le cacao est le premier moteur : il concentre environ 38 % de la déforestation ivoirienne et a effacé un quart des forêts du pays entre 2001 et 2015.
  • L'Afrique affiche le plus fort taux net de perte forestière au monde (3,9 millions d'hectares par an), en accélération depuis 1990, à rebours de la tendance mondiale.
  • Le Bénin enregistre la plus forte perte relative de l'échantillon (moins 9,3 points en vingt ans), ce qui lui donne une raison directe de bâtir un suivi forestier robuste.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Harmoniser à l'échelle de la CEDEAO les définitions et méthodes de mesure du couvert forestier (forêt, forêt primaire, dégradation, plantation), afin de disposer enfin de chiffres comparables et opposables entre pays.
  2. Déployer un suivi forestier national couplant télédétection régulière et inventaires de terrain géolocalisés, seul dispositif capable de distinguer déforestation, dégradation et remplacement de forêt naturelle par des plantations.
  3. Faire de la traçabilité géolocalisée du cacao une priorité, en reliant chaque parcelle à son historique forestier, pour rendre crédibles et vérifiables les engagements de cacao zéro-déforestation exigés par les marchés importateurs.
  4. Traiter le bois-énergie à la source en investissant dans des solutions de cuisson alternatives, sans lesquelles la pression sur les lisières et les formations sèches du Sahel restera un moteur silencieux de dégradation.
  5. Se doter de la capacité de mesure du carbone forestier requise pour accéder aux financements REDD+ et aux marchés carbone, afin de transformer la forêt préservée en ressource financière au lieu de la laisser sans valeur documentée.
  6. Actualiser sans délai les séries nationales figées (le cas malien est emblématique) et reconduire la mesure chaque année, car une politique forestière sérieuse se pilote sur une trajectoire suivie, non sur un chiffre daté.

Sources

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