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Eau et assainissement : le socle invisible du développement ouest-africain

Eau et assainissement : le socle invisible du développement ouest-africain

On mesure la modernité d'un pays à ce qu'il rend invisible. L'eau qui coule sûre au robinet, les excréta évacués sans contaminer la nappe, le savon à portée de main : dans les pays riches, ce socle a disparu du débat public parce qu'il fonctionne. En Afrique de l'Ouest, il reste tragiquement visible. Au Bénin, 17,7 % seulement de la population utilise un service d'eau potable géré en toute sécurité, l'un des niveaux les plus bas du continent documentés (Banque Mondiale / JMP, 2024). Ce n'est pas un chiffre parmi d'autres. C'est le socle sur lequel reposent la santé, l'école et la productivité d'un pays, et il commande, en amont et en silence, à peu près tout le reste. La question n'est donc pas de savoir si la région peut se développer, mais si elle décide de bâtir enfin le sol invisible sur lequel tout développement s'appuie.

La région la plus en retard du monde

Les données 2024 de l'OMS et de l'UNICEF sont sans appel : l'Afrique subsaharienne reste la région la plus en retard de la planète pour l'eau potable gérée en toute sécurité, avec 32 % de sa population couverte, contre une moyenne mondiale de 74 %. Autrement dit, plus des deux tiers des habitants de la région n'ont pas accès à une eau à la fois disponible, proche du domicile et exempte de contamination. Cet indicateur, le SDG 6.1.1, ne se contente pas de compter les points d'eau : il exige que l'eau soit sûre, accessible et disponible au moment voulu. C'est la barre la plus haute, et c'est là que le retard se creuse le plus.

L'écart avec le reste du monde ne se réduit pas au fil du temps, il se maintient. Tandis que d'autres régions ont converti leur croissance en raccordements, l'Afrique subsaharienne a vu sa population augmenter plus vite que ses réseaux, si bien que le nombre absolu de personnes privées d'eau sûre a progressé sur certaines périodes. Le retard n'est donc pas un simple décalage à combler mécaniquement : il exige un rythme d'investissement supérieur à celui de la démographie, faute de quoi la couverture stagne alors même que des ouvrages se construisent. C'est le paradoxe central de la région : bâtir beaucoup ne suffit pas si la population croît encore plus vite que les infrastructures.

À l'intérieur de l'Afrique de l'Ouest, la moyenne régionale masque une dispersion frappante. Le Ghana atteint 42,9 % d'eau gérée en toute sécurité, la Côte d'Ivoire 36,4 %, quand le Togo tombe à 20,5 % et le Bénin à 17,7 %. Un rapport de plus de un à deux sépare ainsi le premier du dernier, entre des pays voisins, souvent dotés des mêmes fleuves et des mêmes nappes. Ce classement ne se superpose ni à la carte des pluies ni à celle du PIB : il raconte une histoire de choix d'investissement, d'institutions et de priorités budgétaires, pas de fatalité géographique. Le Bénin partage avec le Niger le fleuve Niger, avec le Nigeria et le Togo des systèmes hydrographiques comparables, et pourtant l'accès sûr y varie du simple au double : la nature offre à tous une base semblable, ce sont les politiques qui creusent l'écart.

Eau potable gérée en toute sécurité : classement de 6 pays d'Afrique de l'Ouest% de la population (2024)Ghana42.9Côte d'Ivoire36.4Nigeria29.9Sénégal27.2Togo20.5Bénin17.7Source : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2024
Le Ghana dessert plus de deux fois plus d'habitants en eau sûre que le Bénin, à géographie hydrologique comparable. La hiérarchie de l'eau gérée en sécurité épouse celle des politiques publiques, pas celle des ressources naturelles : c'est une bonne nouvelle, car les politiques se décident.

Une chaîne, pas une addition de tuyaux

L'erreur la plus coûteuse consiste à traiter l'eau et l'assainissement comme deux dossiers séparés. Ils forment une chaîne indissociable : une source protégée ne sert à rien si les excréta contaminent la nappe et les mains qui portent l'eau à la bouche. Le maillon final, le lavage des mains au savon, reste marginal dans la région. Au Bénin, 12,9 % seulement de la population dispose d'un dispositif de lavage des mains avec eau et savon au domicile (JMP, 2024). Une eau captée proprement peut ainsi être recontaminée en aval, faute d'un geste d'hygiène qui, lui, ne coûte presque rien.

Cette logique de chaîne a une conséquence redoutable pour l'action publique : le rendement d'un investissement est dicté par son maillon le plus faible, pas par le plus fort. Un pays peut multiplier les forages, s'il laisse la défécation à l'air libre persister et le savon absent, la contamination fécale annule une partie du bénéfice sanitaire attendu. À l'inverse, un franc consacré au maillon rompu, l'assainissement rural ou l'hygiène des mains, produit souvent plus d'années de vie gagnées qu'un franc supplémentaire sur un maillon déjà solide. Raisonner en chaîne, et non en silos budgétaires, c'est déjà réorienter la dépense vers là où elle sauve le plus.

Le prix humain de ce maillon rompu est considérable. L'OMS estime que près d'un million de décès par diarrhée par an, dans le monde, sont attribuables à une eau, un assainissement et une hygiène des mains non sûrs. Plus grave encore, 395 000 décès d'enfants de moins de cinq ans pourraient être évités chaque année si ces risques étaient traités. Derrière la statistique, une réalité brutale : la diarrhée reste l'une des premières causes de mortalité infantile évitable, et elle se combat autant par les latrines et le savon que par les médicaments. Les épisodes diarrhéiques répétés nourrissent aussi la malnutrition chronique et le retard de croissance, qui compromettent le développement cognitif et la réussite scolaire : le maillon WASH rompu ne tue pas seulement, il handicape durablement les survivants.

Une source protégée ne suffit pas si les excréta contaminent la nappe et les mains. L'eau et l'assainissement ne s'additionnent pas : ils forment une chaîne, et une chaîne vaut ce que vaut son maillon le plus faible.

La défécation à l'air libre : du simple au multiple

Aucun indicateur ne révèle mieux l'ampleur des écarts régionaux que la défécation à l'air libre, à la fois symptôme et cause de la contamination fécale. En 2024, elle concerne encore 66 % de la population du Niger, soit deux tiers du pays, contre 47 % au Bénin et à peine 3,9 % au Mali et 6,1 % au Sénégal. Le fardeau varie donc du simple au multiple à l'intérieur d'une même région. Ces chiffres ne sont pas anecdotiques : chaque zone où la défécation à l'air libre persiste est une zone où la nappe, les sols et les cours d'eau restent chargés d'agents pathogènes, quel que soit l'effort consenti par ailleurs sur l'eau potable.

Défécation à l'air libre : le fardeau varie du simple au multiple% de la population (2024)Niger66Bénin47Togo32.2Burkina Faso29.9Nigeria18Ghana17.8Côte d'Ivoire16.7Sénégal6.1Mali3.9Source : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2024
Du Mali (3,9 %) au Niger (66 %), le fardeau de la défécation à l'air libre varie d'un facteur supérieur à quinze entre pays voisins. Le Bénin, à 47 %, figure dans le peloton de queue : un signal que l'accès à l'assainissement de base y reste un chantier prioritaire, pas un acquis.

L'important n'est pas seulement le niveau, mais la trajectoire. Le Sénégal a ramené sa défécation à l'air libre de 24,8 % en 2000 à 6,1 % en 2024, l'une des meilleures trajectoires ouest-africaines. Le Burkina Faso a fait mieux encore en rythme, passant de 74,1 % à 29,9 % en un quart de siècle. Le Niger, lui, a nettement reculé aussi (de 81,1 % à 66 %), mais part de si haut que le chemin restant demeure immense. Ces courbes prouvent qu'un progrès rapide est possible, à condition d'un effort constant et ciblé, mené village par village.

Derrière ces pentes se cache un mécanisme d'action précis, pas une simple volonté politique abstraite. Les pays qui ont fait chuter la défécation à l'air libre ont presque tous adopté une approche communautaire de l'assainissement, qui déclenche la demande de latrines au niveau du village plutôt que de subventionner l'offre de haut en bas. La bascule n'est acquise qu'à partir d'un seuil : tant qu'une minorité continue de déféquer dehors, le village entier reste exposé, car la contamination fécale ne respecte pas les limites de parcelle. C'est pourquoi l'objectif opérationnel n'est pas un pourcentage moyen de couverture, mais l'élimination complète, village par village, certifiée sur le terrain. Cette logique de seuil explique que le progrès soit lent au début puis s'accélère, et qu'il faille mesurer l'assainissement à la maille locale, non nationale.

Recul de la défécation à l'air libre, 2000-2024% de la populationNigerBéninBurkina FasoSénégal0255075100200020052010201520202024Source : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2000-2024
Quatre pays, quatre pentes. Le Sénégal et le Burkina Faso plongent vers l'élimination, le Bénin descend lentement, le Niger reste haut perché. L'écart de 2024 ne reflète pas des cultures figées mais l'intensité et la constance de l'effort public sur un quart de siècle.

Ce que les moyennes nationales cachent : la fracture ville-campagne

Un chiffre national rassurant peut cacher un village entier privé d'eau saine. La fracture entre villes et campagnes est le trou noir des statistiques agrégées. Au Burkina Faso, l'eau potable de base couvre 81,5 % des citadins mais 34,4 % des ruraux, un écart de 47 points de pourcentage à l'intérieur du même pays. Pour l'assainissement, le fossé est plus violent encore : au Niger, l'assainissement de base atteint 53,1 % en ville contre 8,7 % à la campagne. Une politique qui se juge à sa moyenne nationale peut donc afficher des progrès tout en laissant le monde rural loin derrière, là où vivent pourtant la majorité des populations les plus exposées.

Eau potable de base : la fracture ville / campagne% de la population (2024)025507510075.9Bénin87.3Niger81.5Burkina Faso88.7Côte d'Ivoire95.1Nigeria99.1GhanaSource : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2024
Partout la barre rurale est plus courte que la barre urbaine, mais l'écart n'a rien d'uniforme : quasi nul au Ghana, il atteint 47 points au Burkina Faso. Le lieu de résidence, plus que le pays, détermine souvent l'accès à l'eau saine. Sans donnée désagrégée, cet écart reste invisible.

La divergence ne joue pas seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps. Entre 2000 et 2024, le Ghana a fait passer son accès à l'eau potable de base de 65,5 % à 89,9 %, un gain de plus de 24 points. Sur la même période, le Burkina Faso a reculé, de 55,6 % à 50 %, sa croissance démographique et l'expansion des zones rurales ayant dépassé le rythme des nouveaux raccordements. Deux trajectoires opposées, sur le même continent, sur la même génération : la preuve que le progrès n'a rien d'automatique et qu'il peut même s'inverser quand l'investissement ne suit pas la population.

Accès à l'eau potable de base, 2000-2024 : des trajectoires qui divergent% de la populationGhanaBéninNigerBurkina Faso0255075100200020052010201520202024Source : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2000-2024
Le Ghana grimpe de 24 points quand le Burkina Faso perd du terrain : la seule région où l'accès de base recule sur la période. Un rappel que la croissance démographique peut annuler l'effort si l'investissement ne l'anticipe pas. Le Bénin, lui, progresse mais trop lentement pour combler son retard.

Le maillon le plus faible : l'assainissement rural

Si l'on devait désigner le point de rupture unique de la chaîne WASH ouest-africaine, ce serait l'assainissement rural. Au Bénin, l'assainissement de base couvre 32,4 % de la population urbaine mais seulement 11,8 % en milieu rural. Autrement dit, près de neuf ruraux béninois sur dix ne disposent pas de latrines de base non partagées. C'est là que se concentre le risque sanitaire, là que la défécation à l'air libre persiste, et là que la donnée fait le plus défaut, car les campagnes dispersées sont précisément les plus coûteuses à enquêter.

Assainissement de base rural au Bénin : la part qui manque11.8%Ruraux avec assainissement de baseSource : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2024
Moins de 12 % des Béninois ruraux disposent d'un assainissement de base : la part grise de l'anneau, près de 88 %, est le cœur du chantier. C'est ce vide, invisible dans les moyennes nationales, qui alimente la contamination fécale et la mortalité infantile.

Le rattrapage existe, mais il est lent. Le Bénin a fait passer son assainissement de base national de 8,5 % en 2000 à 22,2 % en 2024, tandis que le Ghana progressait de 5,7 % à 31,6 % et le Sénégal, parti plus haut, de 36,6 % à 62,5 %. Ces pentes montrent que le progrès est réel et cumulatif, mais qu'au rythme actuel, l'accès universel reste hors de portée pour la génération présente. Le socle se construit brique par brique, et la brique manquante est presque toujours rurale.

Assainissement de base, 2000-2024 : un rattrapage lent% de la populationSénégalNigeriaGhanaBénin020406080200020052010201520202024Source : Banque Mondiale / OMS-UNICEF JMP, 2000-2024
Le Ghana, parti du même niveau que le Bénin en 2000, a creusé un écart de dix points en assainissement de base. Le Sénégal, déjà en tête, consolide son avance. Le Bénin progresse régulièrement mais reste sur la pente la plus plate : à ce rythme, l'universalité recule à un horizon très lointain.

L'école et le centre de santé : le socle WASH hors du domicile

Le débat se concentre presque toujours sur l'eau à la maison, mais le socle WASH se joue aussi dans les lieux où se construisent la santé et le capital humain : l'école et le centre de soins. Or c'est là que le déficit devient une contradiction. Selon le programme conjoint OMS-UNICEF (JMP, mise à jour 2024), 60 % seulement des établissements de santé d'Afrique subsaharienne disposent d'un service d'eau de base, contre 76 % en Afrique du Nord et Asie de l'Ouest. Un centre de santé sur quarante fonctionne sans aucun point d'eau : accoucher, panser, opérer sans eau propre, c'est transformer le lieu de soin en foyer d'infection. Le déficit WASH ne se contente pas de rendre malade à domicile, il compromet la prise en charge à l'endroit même censé guérir.

L'école raconte la même histoire, avec un coût différé sur toute une génération. À l'échelle mondiale, le JMP estime que 42 % des écoles, soit près de 802 millions d'écoliers, ne disposent pas d'un service complet d'eau, d'assainissement et d'hygiène de base, un déficit concentré dans les pays les moins avancés et les contextes fragiles, où se trouve l'essentiel de l'Afrique de l'Ouest. L'absence de latrines propres et séparées pèse d'abord sur les filles, dont l'assiduité chute à la puberté faute d'un lieu digne pour gérer les menstruations. Un robinet et une latrine dans une école ne sont donc pas un confort : ils font partie, au sens strict, de l'infrastructure éducative, au même titre que le tableau et les manuels.

Eau de base dans les établissements de santé : l'Afrique subsaharienne en retard% des établissements de santé (2023)02040608060Afrique subsaharienne76Afrique du Nord / Asie de l'Ouest78MondeSource : OMS-UNICEF JMP, WASH in health care facilities, mise à jour 2024
Deux établissements de santé subsahariens sur cinq n'ont pas d'eau de base fiable. Le lieu censé soigner devient alors un point de contamination. Ce déficit, mesuré établissement par établissement, est l'un des plus faciles à cibler et l'un des plus rentables à combler.

La dimension oubliée : eau, assainissement et charge des femmes

Le déficit WASH n'est pas neutre du point de vue du genre : il pèse d'un poids très inégal sur les femmes et les filles. Ce sont elles qui, dans l'immense majorité des ménages ruraux ouest-africains, portent l'eau, parfois sur plusieurs kilomètres et plusieurs heures par jour. Chaque heure passée à la corvée d'eau est une heure soustraite à l'école, au travail rémunéré ou au soin des enfants, un impôt invisible prélevé sur la moitié de la population. L'absence de latrines sûres et éclairées expose en outre les femmes à des risques d'agression et les contraint à des stratégies d'évitement, se retenir toute la journée, attendre la nuit, qui dégradent leur santé. Quand l'eau se rapproche du domicile et que la latrine devient sûre, c'est d'abord du temps et de la sécurité rendus aux femmes.

Cette dimension reste pourtant l'angle mort des politiques, faute d'être mesurée. Les indicateurs nationaux comptent des ménages et des points d'eau, rarement le temps de corvée par sexe ou la sûreté ressentie des installations. Or ce qui n'est pas mesuré n'est pas arbitré. Documenter la charge différenciée de l'eau, la fréquentation scolaire des filles selon la présence de latrines séparées, l'usage des services de santé maternelle selon leur équipement en eau, c'est révéler un gisement de développement que les moyennes agrégées effacent. Le CRAD a précisément construit cette expertise de la donnée désagrégée par sexe dans le secteur de l'énergie, avec le projet régional WOCEWA et son indice d'égalité de genre sur les douze pays de la CEDEAO ; la même méthode éclaire le champ de l'eau et de l'assainissement.

Le coût de l'inaction : plusieurs points de PIB

Le socle invisible a un prix macroéconomique bien réel. La Banque Mondiale, à travers son Water and Sanitation Program, a chiffré à 5,5 milliards de dollars par an les pertes de 18 pays africains, dont le Bénin, le Niger, le Burkina Faso, le Nigeria et le Ghana, soit entre 1 et 2,5 % de leur PIB. Ces pertes se composent de la mortalité prématurée, de la morbidité qui gonfle les dépenses de santé et vide les salles de classe, et du temps perdu à chercher de l'eau ou un lieu d'aisance. Le mauvais assainissement n'est donc pas seulement un problème sanitaire : c'est une ponction annuelle sur la croissance.

L'ordre de grandeur mérite prudence, et c'est justement là que la donnée compte. Des estimations plus récentes, relayées dans la presse et par certains acteurs, avancent jusqu'à 200 milliards de dollars par an et environ 5 % du PIB à l'échelle du continent. Les périmètres diffèrent (nombre de pays, méthode de valorisation), et il serait imprudent de les additionner ou de les confondre. Ce qui reste solide, c'est l'ordre de grandeur : plusieurs points de PIB partent en fumée chaque année faute d'un socle WASH décent. Un chiffrage rigoureux, pays par pays, est précisément ce qui permet de transformer cette intuition en arbitrage budgétaire.

Le vrai coût n'est pas celui d'agir, mais celui de ne pas agir : il se paie chaque année en vies d'enfants, en journées d'école perdues et en points de PIB envolés.

Le rendement de l'investissement : chaque dollar en rapporte plus de quatre

Si le coût de l'inaction se chiffre, le rendement de l'action se chiffre tout autant, et il est spectaculaire. L'OMS estime qu'un dollar investi dans l'eau et l'assainissement génère en moyenne 4,3 dollars de retour, sous forme de dépenses de santé évitées, de journées de travail et d'école préservées et de productivité recouvrée. Peu d'investissements publics affichent un tel multiplicateur, et le rendement grimpe encore pour les interventions d'assainissement de base en milieu rural, précisément le maillon le plus déficitaire de la région. Autrement dit, l'argument budgétaire ne joue pas contre l'eau et l'assainissement : il joue puissamment en leur faveur, à condition que la dépense soit ciblée là où le déficit est le plus profond.

Ce rendement élevé se heurte pourtant à une contrainte de financement bien réelle. L'atteinte de l'accès universel géré en toute sécurité supposerait de tripler, voire davantage, les niveaux d'investissement actuels dans la région, et une part importante des ressources dépend encore de l'aide extérieure, volatile et parfois mal alignée sur les priorités rurales. Le vrai défi n'est donc pas de prouver que l'eau et l'assainissement sont rentables, c'est acquis, mais de mobiliser à temps le capital, de le diriger vers le rural et l'hygiène, et d'en démontrer les résultats pour rassurer les financeurs. Là encore, un système de mesure crédible n'est pas un supplément d'âme : c'est la condition pour débloquer et fidéliser le financement.

Le compte à rebours de 2030 : accélérer d'un facteur six à huit

L'objectif de développement durable numéro 6 vise l'accès universel à une eau et un assainissement gérés en toute sécurité d'ici 2030. Or le JMP calcule qu'au rythme de progrès actuel, la région n'y sera pas, et de loin. Pour tenir la cible, il faudrait multiplier par six le rythme d'amélioration sur l'eau gérée en sécurité et par huit sur l'assainissement géré en sécurité. Ces multiplicateurs ne sont pas des slogans : ils quantifient l'ampleur de l'accélération requise et disqualifient d'emblée toute politique fondée sur la seule continuité. Sans changement de braquet, l'échéance 2030 sera manquée.

Un accélérateur passe rarement à six ou à huit sans boussole. Multiplier l'effort par un tel facteur suppose de savoir exactement où concentrer les moyens : quels villages, quelles écoles, quels centres de santé sont les plus mal desservis, et lesquels basculeraient avec le moins d'investissement. C'est un problème de ciblage avant d'être un problème de budget, et le ciblage repose sur une donnée fine, géolocalisée et reconduite dans le temps. Accélérer à l'aveugle, c'est gaspiller la ressource rare au moment précis où chaque franc doit porter.

L'angle CRAD : transformer un socle invisible en priorité chiffrée

Piloter un programme d'eau et d'assainissement exige exactement le métier du CRAD : une donnée désagrégée, géolocalisée et comparable dans le temps, depuis la collecte mobile de terrain jusqu'au tableau de bord décisionnel pour les bailleurs. Les indicateurs gérés en toute sécurité, les cibles SDG 6.1.1 et 6.2.1, ne se lisent pas sur un compteur : ils reposent sur des enquêtes ménages robustes que peu d'acteurs savent conduire en francophonie ouest-africaine. Mesurer l'écart urbain-rural, tracer la baisse de la défécation à l'air libre village par village, évaluer l'impact sanitaire d'un forage ou d'une campagne de latrines, c'est transformer un socle invisible en priorité d'investissement chiffrée.

Cette conviction découle d'un constat simple : les moyennes nationales, utiles pour comparer les pays, ne disent jamais agir à l'intérieur d'un pays. Un même budget de forages ou de latrines ne produit pas le même gain sanitaire selon qu'il cible les zones à fort écart ou les zones déjà proches de l'universalité. Cartographier les écarts par commune, suivre la contamination et l'accès campagne après campagne, c'est faire passer la politique de l'eau de l'intention à la précision. Le CRAD a porté cette approche du terrain au tableau de bord dans le secteur de l'énergie, avec le projet régional WOCEWA sur les douze pays de la CEDEAO ; la logique vaut, à l'identique, pour l'eau et l'assainissement.

  • La collecte désagrégée. Sans enquêtes ménages géolocalisées, l'écart ville-campagne (47 points au Burkina Faso, 44 points sur l'assainissement au Niger) reste invisible dans les moyennes, et l'investissement se déploie à l'aveugle.
  • Le suivi dans le temps. Les trajectoires 2000-2024 (Sénégal en réussite, Burkina Faso en recul sur l'eau de base) ne se lisent que sur une série longue, reconduite avec la même méthode, seule capable de distinguer un progrès réel d'un aléa.
  • L'évaluation d'impact. Rapporter un forage ou une campagne de latrines à un résultat sanitaire mesuré, c'est ce qui permet d'arbitrer entre projets et de conditionner les budgets aux résultats plutôt qu'aux moyens engagés.
  • La donnée sensible au genre. Mesurer le temps de corvée d'eau par sexe et la fréquentation scolaire des filles selon la présence de latrines séparées révèle un gisement de développement que les moyennes de ménages effacent.

Un défi déjà relevé ailleurs

Le retard peut sembler vertigineux ; il a pourtant déjà été comblé, y compris en Afrique de l'Ouest. Le Sénégal a divisé par quatre sa défécation à l'air libre en un quart de siècle, le Ghana a gagné près de 25 points d'accès à l'eau de base sur la même période. L'enjeu régional n'est donc pas d'inventer une solution technique inédite, mais d'appliquer avec constance une recette éprouvée : investir dans le rural, tenir l'effort sur une décennie, mesurer les résultats là où ils se jouent. La différence décisive entre le Sénégal et le Niger ne tient pas à la technologie disponible, mais à la durée et à la cohérence de l'engagement public. Le socle invisible se construit quand on décide, enfin, de le rendre visible dans les chiffres avant de le rendre réel sur le terrain.

À retenir

  • L'Afrique subsaharienne est la région la plus en retard du monde pour l'eau gérée en sécurité : 32 % de couverture contre 74 % de moyenne mondiale (JMP, 2024).
  • Les écarts entre pays sont massifs : de 42,9 % d'eau sûre au Ghana à 17,7 % au Bénin ; de 3,9 % de défécation à l'air libre au Mali à 66 % au Niger.
  • Les moyennes cachent une fracture territoriale et de genre brutale : au Niger, l'assainissement de base atteint 53,1 % en ville contre 8,7 % à la campagne, et ce sont les femmes qui portent l'eau et paient l'absence de latrines sûres.
  • Le socle manque aussi hors du domicile : 60 % seulement des établissements de santé subsahariens ont de l'eau de base, et 42 % des écoles dans le monde n'ont pas de service WASH complet (JMP, 2024).
  • L'économie tranche : le coût de l'inaction atteint 1 à 2,5 % du PIB (Banque Mondiale), mais chaque dollar investi dans l'eau et l'assainissement en rapporte 4,3 (OMS) ; tenir 2030 suppose de multiplier le rythme par six sur l'eau et par huit sur l'assainissement.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Fixer des cibles nationales explicites alignées sur les indicateurs gérés en toute sécurité (SDG 6.1.1 et 6.2.1), et non sur le seul accès de base, puis les suivre chaque année par un indicateur public opposable.
  2. Concentrer prioritairement l'investissement sur l'assainissement rural, maillon le plus faible de la chaîne (11,8 % de couverture rurale au Bénin), là où se concentrent la défécation à l'air libre et la mortalité infantile, et où le rendement de chaque dollar investi est le plus élevé.
  3. Traiter l'eau, l'assainissement et l'hygiène des mains comme une chaîne unique, en finançant simultanément le maillon final du lavage des mains au savon, aujourd'hui marginal (12,9 % des ménages au Bénin), et en équipant en priorité écoles et centres de santé.
  4. Bâtir des systèmes d'enquêtes ménages géolocalisées et désagrégées ville-campagne et par sexe, pour cartographier les écarts à l'intérieur de chaque pays et concentrer les moyens là où le déficit est le plus élevé.
  5. Chiffrer rigoureusement, pays par pays, le coût économique de l'inaction et le rendement sanitaire de chaque investissement, afin d'arbitrer les budgets sur des résultats mesurés plutôt que sur des moyens engagés, et de mobiliser durablement le financement.
  6. S'inspirer des trajectoires qui réussissent (Sénégal, Burkina Faso sur la défécation à l'air libre) en tenant l'effort sur une décennie et en anticipant la croissance démographique, qui a fait reculer l'accès rural à l'eau au Burkina Faso.

Sources

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