Éducation

Formation professionnelle : la compétence, chaînon manquant de l'emploi jeune

Formation professionnelle : la compétence, chaînon manquant de l'emploi jeune

En Afrique de l'Ouest, le chômage des jeunes est un indicateur trompeur. À 3,1 % au Bénin, 5,1 % au Nigeria et 0,4 % au Niger en 2024 (Banque Mondiale, OIT), il paraît presque enviable. Mais dans une économie où personne ne peut se payer le luxe de rester officiellement sans emploi, ce chiffre ne mesure rien d'essentiel. Le vrai visage de la crise, c'est le taux de jeunes NEET, ceux qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation : 35,2 % au Sénégal, 30,1 % au Mali, contre 11,9 % au Nigeria. Autrement dit, jusqu'à un jeune sur trois est purement et simplement décroché. Entre ces deux mesures, un chaînon manque : la compétence certifiante, celle qui transforme une jeunesse abondante en dividende plutôt qu'en passif social.

Le trompe-l'œil du chômage : ce que l'indicateur cache

Le premier réflexe des décideurs est de suivre le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans. Or cet indicateur, conçu pour des économies formelles, ne dit presque rien des réalités ouest-africaines. Être « au chômage » suppose de chercher activement un emploi salarié sans en trouver, un statut que peu de jeunes peuvent se permettre de déclarer là où il n'existe ni allocation, ni filet social. Résultat : les taux affichés sont artificiellement bas, non parce que les jeunes travaillent, mais parce qu'ils basculent dans l'inactivité ou dans un travail informel de survie qui échappe aux statistiques d'emploi.

Le taux de jeunes NEET corrige ce biais. Il compte tous ceux qui, à un âge où l'on devrait étudier, se former ou travailler, ne font aucun des trois. C'est une mesure de gaspillage de capital humain, et elle raconte une tout autre histoire. Au Sénégal, le chômage déclaré des jeunes tourne autour de 3,9 % quand le NEET dépasse 35 %. Au Bénin, l'écart est du même ordre : 3,1 % de chômage contre 14,2 % de NEET. L'écart entre les deux courbes n'est pas un détail méthodologique, c'est le cœur du sujet.

Cette divergence n'est pas propre à l'Afrique de l'Ouest, mais elle y est plus béante qu'ailleurs, car l'informalité y absorbe presque tout ce que le chômage officiel ne voit pas. Le chômage suppose un marché du travail qui distingue nettement l'emploi de son absence ; l'économie ouest-africaine, elle, offre un continuum de sous-emploi, de travail occasionnel et d'aide familiale non rémunérée dans lequel un jeune n'est jamais tout à fait « employé » ni tout à fait « chômeur ». Piloter l'emploi jeune au thermomètre du chômage, c'est mesurer la fièvre d'une maladie que l'on n'a pas. Le NEET, lui, capte l'essentiel de ce qui compte : le nombre de jeunes que ni l'école, ni l'atelier, ni l'entreprise ne prennent en charge.

Le trompe-l'œil du chômage : chômage déclaré vs NEET (Bénin et Sénégal)% des 15-24 ansChômage BéninNEET BéninChômage SénégalNEET Sénégal01020304020192020202120222024Source : Banque Mondiale / OIT, 2024
Les deux courbes basses (chômage déclaré) rassurent ; les deux courbes hautes (NEET) alarment. Le fossé entre elles, stable dans le temps, mesure exactement ce que le chômage officiel ne voit pas : une jeunesse ni au travail, ni à l'école, ni en formation. Piloter l'emploi jeune sur le seul taux de chômage revient à naviguer avec le mauvais instrument.

Une région, des fractures très inégales

Lu à travers le NEET, le paysage ouest-africain se révèle profondément contrasté. Le Sénégal (35,2 %) et le Mali (30,1 %) affichent les taux les plus élevés, suivis du Ghana (23,9 %) et du Burkina Faso (21,6 %). À l'autre extrémité, le Nigeria (11,9 %), le Togo (13 %) et le Bénin (14,2 %) présentent des niveaux plus contenus. Un rapport de près de 1 à 3 sépare ainsi les extrêmes de la région. Comme pour beaucoup d'indicateurs de développement, cette hiérarchie ne se superpose pas au niveau de richesse ou aux conditions naturelles : elle reflète l'état des systèmes de formation, la structure des économies et la place laissée aux femmes sur le marché du travail.

Jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET), Afrique de l'Ouest% des 15-24 ansSénégal35.2Mali30.1Ghana23.9Burkina Faso21.6Côte d'Ivoire18.8Niger15.7Bénin14.2Togo13Nigeria11.9Source : Banque Mondiale / OIT, données les plus récentes 2022-2024
Un jeune Ouest-Africain sur trois est décroché au Sénégal, un sur neuf au Nigeria. Cette dispersion n'a rien d'inéluctable : elle mesure la capacité, très inégale d'un pays à l'autre, à offrir aux 15-24 ans une place réelle dans l'école, la formation ou l'emploi.

La trajectoire dans le temps confirme qu'il n'y a pas de fatalité. Certains pays ont vu leur NEET reculer nettement : le Nigeria est passé d'environ 29 % au début des années 2010 à moins de 12 % aujourd'hui. D'autres restent bloqués à des niveaux élevés, comme le Sénégal, qui oscille autour de 30 à 36 % depuis quinze ans sans amélioration durable. Ces divergences sur une décennie disent l'essentiel : le décrochage des jeunes répond aux politiques, pas seulement à la démographie ou à la conjoncture.

Évolution du taux de jeunes NEET (2010-2024)% des 15-24 ansSénégalMaliGhanaNigeria0102030402011201520172019202220232024Source : Banque Mondiale / OIT
Quatre pays, quatre destins. Le recul marqué du Nigeria contraste avec la stagnation à haut niveau du Sénégal. Ces divergences sur quinze ans rappellent que le décrochage des jeunes se travaille : il n'est ni écrit dans la démographie, ni figé par la géographie.

Ces trajectoires opposées portent une leçon économique précise. Un point de NEET en moins n'est pas seulement un jeune de plus occupé : c'est un actif rendu productif, une bouche de moins à charge des familles, un contribuable potentiel plutôt qu'un risque social. À l'inverse, un point de NEET en plus dans une cohorte nombreuse représente des dizaines de milliers de jeunes durablement marginalisés, dont la marginalité tend à se transmettre, car un parent décroché forme rarement un enfant qualifié. La divergence entre le Nigeria et le Sénégal n'est donc pas une simple curiosité statistique : elle sépare deux futurs, l'un qui convertit sa jeunesse en croissance, l'autre qui la laisse se cristalliser en frustration.

Le chaînon manquant : une filière de compétences quasi absente

Pourquoi tant de jeunes décrochent-ils ? Parce qu'entre l'école générale, qui débouche rarement sur un métier, et l'informel, qui absorbe tout le reste, il manque une voie : celle de la compétence certifiante. L'enseignement et la formation techniques et professionnels (EFTP) devraient jouer ce rôle. Or, selon l'UNESCO, moins de 15 % des élèves du secondaire supérieur africain sont inscrits en EFTP, contre une moyenne mondiale de 22 %. La filière censée relier la jeunesse au marché du travail est donc structurellement sous-dimensionnée.

À l'échelle de nos neuf pays, le constat est plus sévère encore. La part de l'enseignement technique et professionnel dans le secondaire va de 2,4 % au Burkina Faso et 2,7 % au Ghana à 12,2 % au Mali, en passant par 2,8 % au Bénin (Banque Mondiale, UNESCO-UIS). Autrement dit, dans la plupart de ces pays, moins d'un élève du secondaire sur vingt suit une formation professionnelle. La quasi-totalité des jeunes sortent du système scolaire sans compétence certifiée directement mobilisable, avec pour seule issue l'apprentissage sur le tas dans l'économie informelle.

Part de l'enseignement technique et professionnel (EFTP) dans le secondaire% des effectifs du secondaireMali12.2Niger7.2Togo5.8Sénégal5.5Côte d'Ivoire5.2Bénin2.8Ghana2.7Burkina Faso2.4Source : Banque Mondiale / UNESCO-UIS, années disponibles 2016-2019
Même le pays le mieux doté de la région, le Mali, plafonne à 12,2 %, loin de la moyenne mondiale de 22 %. Dans plusieurs pays, la voie professionnelle accueille moins d'un élève du secondaire sur vingt. C'est la mesure quantitative du chaînon manquant : une filière de compétences réduite à la portion congrue.
Entre une école générale qui mène rarement à un métier et un secteur informel qui absorbe tout, il manque une voie : celle de la compétence certifiante. C'est ce chaînon, et non le chômage, qui décide de l'avenir de la jeunesse ouest-africaine.

Financer le chaînon manquant : le nerf de la guerre

Si l'EFTP est si étroit, c'est d'abord parce qu'il est budgétairement affamé. La formation professionnelle est presque partout le parent pauvre de la dépense éducative, sacrifiée à l'enseignement général qui capte l'essentiel des moyens. Une étude multi-pays de l'African Center for Economic Transformation (ACET) chiffre l'ampleur du sous-financement : la Côte d'Ivoire et le Niger consacrent 8 % de leur budget d'éducation à l'EFTP, le Rwanda 7 %, l'Éthiopie 5 %, l'Ouganda 4 %, et le Ghana à peine 2 %. Or les mêmes travaux recommandent une fourchette de 10 à 20 % pour qu'un système d'EFTP tienne ses promesses. Autrement dit, la plupart des pays financent leur voie professionnelle à la moitié, au quart, voire au dixième du seuil jugé nécessaire.

Part du budget d'éducation consacrée à l'EFTP, loin de la cible% du budget d'éducation02.557.5108Côte d'Ivoire8Niger7Rwanda5Éthiopie4Ouganda2Ghana10CibleminimalerecommandéeSource : ACET, Financing Africa's TVET Systems (cible recommandée : 10 à 20 %)
Aucun des pays mesurés n'atteint le plancher recommandé de 10 % du budget d'éducation pour l'EFTP, et le Ghana en est à 2 %. Le chaînon manquant n'est pas un mystère pédagogique : c'est d'abord une ligne budgétaire qu'on refuse d'ouvrir. Sous-financer la voie professionnelle, c'est décider à l'avance qu'elle restera marginale.

Ce sous-investissement est d'autant plus coûteux qu'il se paie à retardement. Une filière d'EFTP ne se construit pas en un budget : elle exige des ateliers équipés, des enseignants techniques rares et chers à former, des partenariats durables avec les entreprises. Chaque année de sous-financement se traduit donc par un déficit d'infrastructures et de formateurs qui met une décennie à se combler. À l'inverse, le rendement social d'un franc bien placé dans la compétence est élevé : là où l'apprentissage débouche réellement sur un métier, il réduit le NEET, gonfle l'assiette fiscale et desserre la pression migratoire. Le vrai coût n'est pas celui d'investir dans l'EFTP, mais celui de continuer à ne pas le faire, payé chaque année en cohortes décrochées.

L'informel comme destin par défaut

Faute de filières de compétences, les jeunes basculent directement dans l'informel. Les chiffres de l'OIT ne laissent aucune ambiguïté : 95 % des jeunes Africains de 15 à 24 ans travaillent dans un cadre informel, et 90 % de l'emploi des jeunes du continent relève de l'informalité (OIT, ILOSTAT). L'informel n'est donc pas une marge, c'est la norme, et pour l'écrasante majorité, la seule porte d'entrée dans la vie active.

Dans ce vide institutionnel, une seule voie de compétence fonctionne réellement à grande échelle : l'apprentissage traditionnel, ce système où un jeune apprend un métier auprès d'un maître-artisan, par l'observation et la répétition, sans programme ni certification. C'est aujourd'hui, et de loin, le premier dispositif de formation de la région, la principale porte d'accès à l'auto-emploi dans les micro-entreprises (OIT). Mais ses limites sont sévères : les abandons y sont estimés à 20 à 25 %, une micro-entreprise ne « diplôme » en moyenne qu'un apprenti par an, et surtout la compétence acquise n'est reconnue par aucun titre. L'apprenti sort avec un savoir-faire réel, mais invisible aux yeux du marché formel, du banquier et de l'employeur qui recrute. Le système forme donc massivement, mais sans jamais transformer le savoir-faire en qualification monnayable.

Cette informalité n'est pas neutre. Elle rime avec absence de protection sociale, revenus instables, faible productivité et, surtout, absence de progression. Un jeune entré sur le marché sans compétence certifiée y reste enfermé : sans qualification reconnue, il ne peut ni négocier un meilleur salaire, ni accéder au crédit, ni sortir de la précarité. Le déficit de formation ne se traduit donc pas seulement en chiffres d'emploi, mais en pauvreté durable : près de 34 % des jeunes en emploi en Afrique subsaharienne vivent sous le seuil de pauvreté de 2,15 USD par jour (OIT). Travailler ne protège plus de la pauvreté quand le travail est dépourvu de compétence.

La conséquence est un paradoxe qu'aucune politique ne peut ignorer : l'Afrique de l'Ouest ne souffre pas d'un manque de travail, mais d'un manque de travail qualifiant. Ses jeunes s'activent, apprennent des métiers, ouvrent des ateliers ; mais faute de certification et de montée en gamme, cette énergie reste bloquée au plancher de la productivité. Le levier décisif n'est donc pas de créer de l'emploi à partir de rien, mais de reconnaître, structurer et faire monter en compétence l'immense apprentissage informel qui existe déjà. C'est un chantier de certification et de qualité, non de création ex nihilo.

Le coût de l'inaction : quand la démographie devance les compétences

L'urgence est d'abord arithmétique. Chaque année, plus de 10 millions de jeunes entrent sur le marché du travail africain, alors que la croissance actuelle ne crée qu'environ 3 millions d'emplois formels (Banque Mondiale). L'écart, sept millions de jeunes par an, se déverse dans l'informel ou dans le NEET. Pour absorber ses nouveaux actifs à l'horizon 2030, l'Afrique subsaharienne devra générer de l'ordre de 15 millions d'emplois par an, soit cinq fois le rythme actuel de création d'emplois formels.

Le déficit d'emplois formels en Afrique (par an)millions d'emplois par an05101510Jeunes entrant sur le marché3Emplois formels créés15Emplois nécessaires d'ici 2030Source : Banque Mondiale, 2025
Dix millions de jeunes frappent chaque année à la porte du marché du travail ; trois millions seulement trouvent un emploi formel. Le fossé, loin de se résorber, doit être multiplié pour atteindre les 15 millions d'emplois annuels requis d'ici 2030. Sans montée massive en compétences, l'écart devient ingérable.

Cette pression ne fera que s'intensifier, car la vague démographique n'a pas fini de monter. Au Niger, 46,6 % de la population a moins de 15 ans, un record mondial ; au Mali, 46,1 % ; au Bénin, 41,6 % (Banque Mondiale, ONU DESA). Les cohortes qui entreront sur le marché du travail dans la prochaine décennie sont déjà nées et déjà nombreuses. La fenêtre pour construire les filières de compétences qui les accueilleront est étroite, et elle se referme.

Un secondaire jeune, une population très jeune : part des moins de 15 ans% de la population020406046.6Niger46.1Mali41.8BurkinaFaso41.6Bénin41Nigeria40.9Côted'Ivoire40.8Togo38.2Sénégal35.8GhanaSource : Banque Mondiale (ONU DESA), 2024
Dans plusieurs pays, près d'un habitant sur deux a moins de 15 ans. Cette jeunesse est un atout inégalé, à condition de la former : sans compétences, la même pyramide des âges se transforme en réservoir de NEET et en tension sociale. Le dividende démographique n'est pas automatique, il se mérite par l'investissement éducatif.

Le NEET des jeunes en Afrique subsaharienne atteint 20,4 % en 2024 (OIT, Global Employment Trends for Youth 2024), soit plus d'un jeune sur cinq exclu à la fois de l'emploi, de l'école et de la formation. Sans montée en compétences, la dividende démographique tant espérée se retourne en passif social : une génération nombreuse, disponible, mais privée des qualifications qui la rendraient productive.

Il faut prendre la mesure de ce que signifie « laisser filer » une telle fenêtre. Le dividende démographique n'est pas un cadeau du nombre, c'est une prime à la préparation : il ne se déclenche que si la cohorte nombreuse arrive sur le marché avec des compétences qui la rendent plus productive que celle qui la précède. Faute de quoi, la même pyramide des âges qui promettait la croissance devient un fardeau, car il faut nourrir, encadrer et occuper une jeunesse inactive dont l'oisiveté nourrit à son tour l'instabilité et la tentation migratoire. Les pays d'Asie de l'Est ont converti leur bosse démographique en décennies de croissance parce qu'ils avaient, au préalable, bâti des systèmes de compétences massifs. L'Afrique de l'Ouest dispose du même atout brut ; il lui reste à financer l'ingénierie qui le convertit en richesse plutôt qu'en risque.

Ce que les moyennes cachent : le décrochage féminin

Un chiffre national de NEET est une moyenne, et cette moyenne masque une fracture béante entre les sexes. Le taux de jeunes femmes NEET écrase partout celui des hommes. Au Mali, l'écart est vertigineux : 44,4 % des jeunes femmes sont décrochées, contre 13,8 % des jeunes hommes, un rapport de plus de trois pour un. Au Sénégal, 43,7 % contre 26,6 %. Au Burkina Faso, 26,3 % contre 15,8 %. Le premier visage du chaînon manquant est féminin.

Le décrochage féminin : taux de jeunes NEET par sexe% des 15-24 ans020406044.4Mali43.7Sénégal26.3Burkina Faso26.3Ghana24.6Côted'Ivoire22Niger16.8Bénin13.4NigeriaSource : Banque Mondiale / OIT, 2022-2024
Dans chaque pays, la barre orange (femmes) dépasse la barre indigo (hommes), parfois du triple comme au Mali. La moyenne nationale, en amalgamant les deux, dissimule le fait central : le décrochage des jeunes est d'abord un décrochage des jeunes femmes. Toute politique qui ignore cette désagrégation cible à côté du problème.

Ce décrochage massif a un moteur documenté. À l'échelle du continent, les femmes représentent environ 61 % de l'ensemble des jeunes NEET, soit près de 62 millions de jeunes femmes (OIT). Et 28 % des femmes hors de la population active invoquent les responsabilités familiales pour expliquer leur situation, contre seulement 3 % des hommes. Le mariage précoce, la maternité et la charge domestique poussent les jeunes filles hors de l'école et de la formation bien avant qu'elles n'atteignent le marché du travail. L'EFTP inclusif n'est donc pas un supplément d'âme : c'est le levier le plus puissant, et le plus négligé, pour ramener dans la formation la moitié de la jeunesse aujourd'hui laissée de côté.

La dimension de genre ne s'arrête pas au taux de décrochage : elle façonne aussi la nature des compétences acquises. Là où les jeunes femmes accèdent à une formation, elles sont concentrées dans un petit nombre de filières dites féminines (couture, coiffure, restauration), souvent saturées et faiblement rémunératrices, tandis que les métiers techniques mieux payés (bâtiment, mécanique, numérique, énergie) leur restent largement fermés. Cette ségrégation des filières reproduit l'écart de revenus jusque dans la formation professionnelle elle-même. Un EFTP réellement inclusif ne se contente donc pas d'ouvrir ses portes aux jeunes filles : il travaille activement à les orienter vers les compétences porteuses, ce qui suppose de mesurer, filière par filière, où elles se trouvent et où elles manquent.

Cet enjeu rejoint directement le champ d'expertise du CRAD, qui a mesuré et documenté les écarts de genre dans l'accès aux ressources productives à travers le projet régional WOCEWA, portant sur l'indice d'égalité de genre dans les PME des énergies durables de la CEDEAO. La même méthode, données désagrégées par sexe et par filière, s'applique à la formation professionnelle : sans mesure fine du décrochage féminin, aucune politique d'EFTP ne peut prétendre être inclusive.

Comparer sans se tromper : les pièges de la donnée NEET

Piloter par la preuve impose de connaître les limites de la preuve. Les séries NEET de la Banque Mondiale mêlent des valeurs d'enquête nationales et des estimations modélisées de l'OIT, et certaines années isolées présentent des ruptures fortes, probablement liées à des enquêtes ponctuelles, qu'il faut écarter comme points aberrants au profit de la tendance. Les niveaux régionaux eux-mêmes varient selon la source : l'OIT estime le NEET de l'Afrique subsaharienne à 20,4 % en 2024, quand d'autres reprises citent des valeurs plus élevées. Nous restons donc qualitatifs, plus d'un jeune sur cinq, sans trancher artificiellement.

Le cas du Nigeria illustre l'enjeu : la série Banque Mondiale, OIT donne 11,9 % en 2024, alors que des travaux nationaux avancent une moyenne bien supérieure, l'écart tenant aux définitions retenues, à la tranche d'âge et à l'année d'enquête. De même, les données de part de l'EFTP datent pour l'essentiel de 2016 à 2019 et manquent pour le Nigeria : elles s'interprètent comme un ordre de grandeur récent, non comme une valeur actuelle. Ces précautions ne fragilisent pas le diagnostic, elles le rendent honnête, et elles plaident précisément pour ce qui manque le plus à la région : des enquêtes nationales régulières, comparables et désagrégées.

Cette fragilité de la donnée a un coût politique direct, souvent sous-estimé. Quand un ministère ne dispose que d'un chiffre national vieux de trois ans, il ne peut ni cibler ses centres de formation, ni juger si un dispositif fonctionne, ni arbitrer entre deux régions. Il pilote alors à l'intuition, distribue les moyens à l'uniforme et découvre trop tard que les crédits sont allés là où le besoin était le moindre. Le déficit de mesure n'est donc pas un problème de statisticiens : c'est un défaut de gouvernance qui fait rater la cible à l'argent public. Investir dans un système d'information sur les compétences coûte une fraction de ce que coûtent les dispositifs mal ciblés qu'il permet d'éviter.

Mesurer les compétences qui manquent vraiment : l'angle CRAD

Le réflexe habituel face au décrochage des jeunes est de multiplier les dispositifs de formation. Mais former sans mesurer, c'est risquer de produire des compétences que le marché n'attend pas, pendant que celles dont les entreprises ont besoin restent introuvables. Le problème ouest-africain n'est pas seulement quantitatif, un déficit d'EFTP, il est aussi qualitatif : une inadéquation entre l'offre de formation et la demande réelle du tissu économique local, filière par filière, bassin d'emploi par bassin d'emploi.

C'est là que se situe le travail du CRAD, qui relie la donnée de terrain à la décision. Cartographier l'offre réelle d'EFTP sur un territoire, mesurer l'adéquation entre les compétences enseignées et les emplois disponibles, puis suivre l'insertion effective des sortants grâce à des systèmes de suivi-évaluation robustes : voilà la chaîne qui permet aux États et aux bailleurs de cibler les compétences qui manquent vraiment, plutôt que de financer des formations déconnectées du marché. Nos enquêtes de terrain, notre collecte numérique et nos bases de données sectorielles rendent cette précision possible.

  • Cartographier l'offre. Recenser, géolocaliser et qualifier les centres d'EFTP existants, leurs filières et leurs capacités, pour révéler les déserts de formation et les doublons coûteux.
  • Mesurer l'adéquation. Confronter les compétences enseignées à la demande réelle des employeurs, filière par filière et bassin par bassin, afin d'identifier les métiers en tension et les formations sans débouché.
  • Suivre l'insertion. Instaurer un suivi-évaluation des sortants dans la durée (emploi obtenu, revenu, secteur), pour juger les dispositifs sur leurs résultats et non sur le nombre d'inscrits.
  • Désagréger par sexe. Systématiser la mesure genrée du décrochage et de l'insertion, condition d'un EFTP réellement inclusif capable de ramener les jeunes femmes dans la formation.
  • Valoriser l'apprentissage informel. Recenser et évaluer les compétences acquises sur le tas pour les rendre certifiables, transformant un savoir-faire invisible en qualification reconnue.
Part des élèves du secondaire supérieur en EFTP en Afrique15%EFTP en Afrique (< 15 %)Source : UNESCO (moyenne mondiale : 22 %)
Moins de 15 % des élèves du secondaire supérieur africain suivent une voie professionnelle, contre 22 % dans le monde. Ce n'est pas une statistique parmi d'autres : c'est la mesure du pont qui manque entre l'école et l'emploi. L'élargir, en le pilotant par la donnée, est le levier le plus direct contre l'inactivité des jeunes.

Convertir une jeunesse nombreuse en dividende suppose un pilotage par la preuve. C'est la conviction qui structure l'approche du CRAD, forte de plus de 40 études et d'un ancrage dans 18 pays : la donnée sur les compétences n'a de valeur que si elle est géolocalisée, désagrégée et reconduite dans le temps. Faute de quoi, les politiques d'emploi jeune continueront d'avancer à l'aveugle, multipliant des formations dont personne ne sait si elles mènent à un métier.

À retenir

  • Le chômage des jeunes (3,1 % au Bénin, 5,1 % au Nigeria) est un indicateur trompeur ; le vrai signal est le NEET, jusqu'à 35,2 % au Sénégal et 30,1 % au Mali.
  • Le chaînon manquant est la compétence certifiante : moins de 15 % des élèves du secondaire africain sont en EFTP (2,4 % au Burkina Faso à 12,2 % au Mali), contre 22 % dans le monde.
  • La voie professionnelle est budgétairement affamée : de 2 % (Ghana) à 8 % (Côte d'Ivoire, Niger) du budget d'éducation, loin de la fourchette de 10 à 20 % jugée nécessaire (ACET).
  • Faute de filières, l'informel devient le destin par défaut : 95 % des jeunes Africains y travaillent, l'apprentissage traditionnel forme sans certifier (20 à 25 % d'abandons) et près de 34 % des jeunes en emploi restent sous le seuil de pauvreté.
  • Les moyennes cachent un décrochage féminin massif (44,4 % de NEET chez les femmes au Mali contre 13,8 % chez les hommes) ; l'EFTP inclusif est autant un enjeu d'égalité qu'un enjeu économique.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Piloter l'emploi jeune sur le taux de NEET, et non sur le seul chômage déclaré, en fixant une cible nationale de réduction suivie chaque année par un indicateur public désagrégé par sexe et par territoire.
  2. Porter la part de l'EFTP dans le budget d'éducation vers le plancher de 10 à 20 % recommandé, et élargir les effectifs de la voie professionnelle vers la moyenne mondiale de 22 %, en priorisant les filières adossées à une demande d'emploi réelle.
  3. Faire du rattrapage féminin l'axe premier de la politique d'EFTP, avec des dispositifs levant les freins spécifiques (garde d'enfants, sécurité, horaires, bourses) et une orientation active vers les filières techniques porteuses.
  4. Certifier les compétences acquises dans l'informel et déployer l'apprentissage dual, pour transformer l'apprentissage sur le tas, premier dispositif de formation de la région, en qualifications reconnues et monnayables.
  5. Investir dans des systèmes de mesure fiables : enquêtes nationales régulières et comparables sur le NEET et l'insertion des sortants d'EFTP, avec collecte numérique et désagrégation systématique par sexe et par zone.
  6. Conditionner le financement des dispositifs de formation à des résultats d'insertion mesurés dans la durée, et non au nombre d'inscrits, afin de concentrer l'argent public sur les compétences qui débouchent réellement sur un emploi.

Sources

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