Ratio élèves-enseignant : la qualité au défi des effectifs

Dans une salle de classe béninoise, un enseignant qui fait face à 39 élèves dispose, sur une heure de cours, d'à peine plus d'une minute d'attention individuelle par enfant. Au Ghana voisin, le même enseignant en aurait 27 devant lui, soit près de moitié plus de temps par tête. Cet écart, qui paraît arithmétique, est en réalité le concentré de décennies de choix de politique publique. Le ratio élèves-enseignant condense en un seul chiffre la tension entre l'ambition d'une scolarisation universelle et la réalité des moyens humains. En Afrique de l'Ouest, cette tension est aiguë : la scolarisation primaire approche désormais 90 %, mais l'Afrique subsaharienne reste la région où la pression sur la classe est la plus forte au monde. Et l'enjeu n'est pas abstrait : 89 % des enfants de 10 ans y sont en situation de pauvreté des apprentissages, incapables de lire et comprendre un texte simple (Banque Mondiale, 2022). Le CRAD propose une lecture de ces données, de leurs causes, et des leviers d'action pour les décideurs.
Un indicateur simple, des réalités contrastées
Le ratio élèves-enseignant ne mesure pas tout (il ignore la taille effective des classes, le multigrade ou l'absentéisme), mais il reste un proxy robuste de la pression qui s'exerce sur la salle de classe. Plus il est élevé, plus le temps d'attention individuelle se raréfie et plus la qualité des apprentissages est menacée. Les données de la Banque Mondiale (2018, dernier point comparable régionalement) placent la Côte d'Ivoire (41,8) et le Togo (40,2) en haut de l'échelle, tandis que le Ghana se distingue nettement à 27 élèves par enseignant. Entre ces deux extrêmes, le Burkina Faso (39,7), le Bénin (39,2), le Mali (37,8), le Niger (36,3) et le Sénégal (36,3) forment un peloton resserré, loin encore du confort pédagogique. L'amplitude est frappante : un élève ghanéen et un élève ivoirien évoluent, à population scolaire comparable, dans des conditions d'encadrement qui varient du simple à plus d'une fois et demie.
Le Ghana, la preuve qu'il ne s'agit pas d'une fatalité
La première leçon que livrent les données est qu'aucun déterminisme démographique n'enferme la région. Le Ghana et le Bénin partagent des contraintes voisines (croissance soutenue de la population scolaire, ressources budgétaires limitées, scolarisation primaire désormais quasi universelle), et pourtant leurs trajectoires divergent depuis quinze ans. Le Ghana était déjà à 31 élèves par enseignant en 2010 ; il a continué de descendre jusqu'à 27 en 2018, consolidant un système déjà parmi les plus performants de la sous-région. Le Bénin, parti d'un niveau bien plus élevé (46,4 en 2010), a entamé un rattrapage réel pour rejoindre 39,2 en 2018. L'écart entre les deux pays s'est réduit, mais il reste de plus de douze élèves par classe en faveur du Ghana, ce qui change concrètement la donne pédagogique.
Le cas béninois mérite qu'on s'y arrête, car il illustre qu'une amélioration est possible mais ni linéaire ni acquise. Le ratio est passé de 46,4 en 2010 à 39,2 en 2018, soit un gain de plus de 7 points en huit ans. La trajectoire reste pourtant en dents de scie : après une embellie en 2012-2013, l'indicateur est remonté jusqu'à 45,9 en 2014 avant de redescendre, puis a connu un nouveau ressaut en 2017 (43,6). Cette volatilité n'est pas anecdotique : elle signale une capacité d'enseignement qui se construit par à-coups budgétaires et par vagues de recrutement, plutôt que par une planification pluriannuelle stabilisée. Un système qui avance ainsi peut tout aussi bien reculer.
Pourquoi la pression ne baisse pas : décomposer les causes
Si le ratio résiste, c'est qu'il est le résultat net de trois forces qui jouent souvent en sens contraire. La première est la démographie scolaire : avec une croissance de la population de 2,4 à 4 % par an dans la région et une scolarisation primaire désormais proche de 90 %, le nombre d'enfants à scolariser augmente plus vite que dans presque toute autre région du monde. Réduire le ratio suppose donc, en premier lieu, de courir simplement pour ne pas reculer. La deuxième force est le flux de recrutement, lui-même contraint par des budgets nationaux sous tension. La troisième, souvent négligée, est l'attrition : les enseignants qui quittent le métier. Or cette dernière s'est nettement dégradée. Au niveau mondial, le taux d'attrition des enseignants du primaire a presque doublé, passant de 4,62 % en 2015 à 9,06 % en 2022 (UNESCO, Rapport mondial sur les enseignants, 2024), les départs survenant le plus souvent dans les cinq premières années de carrière. Chaque enseignant qui part doit être remplacé avant même de songer à réduire la pression sur les classes.
Ces trois forces expliquent pourquoi un effort de recrutement visible peut se traduire par une amélioration décevante de l'indicateur. Pour piloter le ratio, il faut donc agir simultanément sur :
- Le flux d'entrée : recruter en volume suffisant pour absorber la croissance des effectifs scolaires, et non seulement combler le stock manquant.
- Le taux de sortie : retenir les enseignants en début de carrière, là où l'attrition se concentre, par des conditions de service, une rémunération et un accompagnement adéquats.
- La répartition : déployer les enseignants là où la pression est la plus forte, car une moyenne nationale acceptable peut masquer des classes surchargées en zone rurale.
- La qualification : s'assurer que les recrutements relèvent réellement le niveau d'encadrement, et ne se contentent pas de gonfler un effectif peu formé.
Trois trajectoires nationales, trois modèles de pilotage
Comparer le Bénin, le Sénégal et le Ghana sur la même période confirme que le pilotage des ressources humaines fait la différence. Le Ghana consolide ses acquis. Le Sénégal, parti d'un niveau favorable (33,7 en 2010), voit au contraire son ratio se dégrader à 36,3 en 2018, sous la pression conjuguée de la démographie et d'un rythme de recrutement insuffisant : preuve qu'un bon point de départ ne protège de rien si l'effort se relâche. Le Bénin, lui, opère un rattrapage depuis un niveau élevé. Trois sentiers, trois enseignements : on peut consolider, on peut rattraper, mais on peut aussi régresser, et c'est la qualité de la planification, pas la seule richesse, qui sépare ces destins.
Mesurer l'enjeu : un mur démographique et financier
L'ampleur de l'effort à venir donne le vertige. Pour seulement maintenir et améliorer l'encadrement face à la croissance des effectifs, l'Afrique subsaharienne devra recruter 15 millions d'enseignants supplémentaires d'ici 2030 (UNESCO). Les déficits les plus aigus au primaire touchent une poignée de pays, dont le Mali, le Niger, la République centrafricaine et le Tchad, qui devront porter la croissance annuelle de leur masse enseignante à plus de 6 %. Pour mémoire, dans les pays à faible revenu, le nombre d'enseignants du primaire devra augmenter de près de 50 % d'ici 2030 pour tenir les objectifs (UNESCO). À titre de repère régional, le Nigeria mobilisait en 2025 quelque 915 913 enseignants pour 31,77 millions d'élèves du primaire, soit un ratio de 34,7 (Commission nationale de l'éducation de base, UBEC).
L'Afrique subsaharienne supporte le plus grand déficit de financement de l'éducation au monde : environ 70 milliards de dollars par an, sur un manque mondial estimé à 97 milliards (UNESCO, Rapport GEM).
Ce mur démographique se heurte à un mur financier. La région concentre le plus grand déficit de financement de l'éducation au monde, de l'ordre de 70 milliards de dollars par an, sur un manque mondial estimé à 97 milliards pour atteindre l'ODD 4 (UNESCO). Plusieurs pays consacrent désormais au service de la dette des montants proches de leur budget d'éducation, ce qui comprime mécaniquement la marge de recrutement. Dans ce contexte, l'idée selon laquelle on pourrait simplement décréter le recrutement de centaines de milliers d'enseignants se heurte à une contrainte budgétaire dure. C'est précisément pour cette raison que l'efficacité de chaque dépense, donc la qualité du ciblage, devient stratégique.
Le coût de l'inaction
Que se passe-t-il si la pression sur les classes ne baisse pas ? La réponse est déjà partiellement visible dans les acquis scolaires. En Afrique subsaharienne, 89 % des enfants de 10 ans sont en situation de pauvreté des apprentissages, incapables de lire et comprendre un texte simple, contre environ 87 % avant la pandémie et un taux mondial de 70 % dans les pays à revenu faible et intermédiaire (Banque Mondiale, 2022). Un ratio élevé n'est pas la seule cause de ce déficit, mais il en est un puissant facteur aggravant : moins d'attention individuelle, moins de remédiation, davantage d'enfants laissés sur le bord du chemin dès les premières années, là où se joue l'acquisition de la lecture. Le coût économique est colossal. La Banque Mondiale chiffre à 21 000 milliards de dollars la perte potentielle de revenus sur la durée de vie de la génération actuelle d'élèves, soit l'équivalent de 17 % du PIB mondial d'aujourd'hui. L'inaction sur l'encadrement scolaire n'est donc pas une économie : c'est une dette différée, payée plus tard en capital humain perdu et en croissance amputée.
Ce que les moyennes cachent, et pourquoi le CRAD le mesure
Une moyenne nationale de 39 élèves par enseignant peut recouvrir des situations radicalement différentes : une classe urbaine de 30 élèves bien encadrée et une classe rurale de 70 élèves confiée à un enseignant non qualifié. Le ratio national lisse ces écarts intra-pays, qui sont pourtant ceux qui décident du sort des apprentissages. Deux angles morts méritent en particulier l'attention des décideurs. Le premier est la qualification : recruter massivement des enseignants non formés ferait baisser le ratio sans améliorer les apprentissages. Or, en Afrique subsaharienne, la part d'enseignants du primaire détenant les qualifications minimales requises a reculé de 84 % en 2000 à 65 % en 2019 (Banque Mondiale). Améliorer l'indicateur des effectifs tout en dégradant celui de la qualification serait un trompe-l'oeil statistique. Le second angle mort est le genre et la géographie : les femmes représentent près de la moitié des enseignants du primaire mais seulement 30 % au secondaire (2018), et leur rareté est particulièrement aiguë en zone rurale, là où leur présence est pourtant déterminante pour la scolarisation et le maintien des filles.
La dimension de genre illustre concrètement pourquoi un chiffre agrégé trompe. La sous-représentation des enseignantes au secondaire (30 % seulement) et leur rareté en zone rurale ne se voient pas dans une moyenne nationale d'effectifs, mais elles pèsent lourdement sur la scolarisation des filles, en particulier à l'adolescence : la présence d'enseignantes de proximité réduit l'abandon scolaire féminin et offre des modèles d'aspiration. Un système qui se contenterait de recruter pour faire baisser le ratio, sans tenir compte du profil ni de l'affectation des recrues, peut ainsi améliorer son indicateur tout en laissant intactes les inégalités les plus structurantes. Le ratio est un thermomètre utile ; il ne dit rien, à lui seul, de la composition ni de la répartition du corps enseignant.
C'est ici que la valeur d'une mesure fine, désagrégée et géolocalisée devient décisive pour la décision publique. Suivre un seul chiffre national conduit à des politiques d'arrosage indifférenciées. Suivre le ratio par département, par commune, par milieu (rural/urbain), croisé avec la qualification des enseignants, le sexe et les acquis effectifs des élèves, permet au contraire d'affecter la ressource rare là où le rendement social est le plus élevé. C'est l'approche que le CRAD met en oeuvre dans ses missions de suivi-évaluation : non pas se contenter de compter les enseignants, mais relier le ratio, la qualification, le déploiement territorial et l'impact réel sur les apprentissages, pour transformer une donnée descriptive en outil de pilotage. Une carte des classes surchargées vaut mieux qu'une moyenne rassurante.
Réduire le ratio en recrutant des enseignants non qualifiés améliore l'indicateur sans améliorer les apprentissages : la quantité et la qualité doivent progresser de concert.
Cette exigence de finesse n'est pas un luxe d'expert. Elle conditionne l'efficacité de chaque franc CFA investi dans un contexte où la marge budgétaire est étroite. Mieux mesurer, c'est mieux cibler ; et mieux cibler, c'est obtenir davantage d'apprentissages pour un même effort de recrutement. À l'inverse, piloter à l'aveugle revient à diluer une ressource déjà insuffisante. Le débat sur le ratio élèves-enseignant gagnerait ainsi à se déplacer du seul volume vers la combinaison volume-qualité-répartition, seule à même de produire des gains durables d'apprentissage.
À retenir
- Forte hétérogénéité régionale : de 27 élèves par enseignant au Ghana à 41,8 en Côte d'Ivoire (Banque Mondiale, 2018). L'écart est un fait de pilotage, pas de fatalité.
- Le Bénin a gagné plus de 7 points (46,4 en 2010 à 39,2 en 2018), mais sur une trajectoire instable encore dépendante des vagues de recrutement.
- L'attrition mine l'effort : au niveau mondial, le taux de départ des enseignants du primaire a presque doublé, de 4,62 % (2015) à 9,06 % (2022) (UNESCO, 2024).
- Le coût de l'inaction est massif : 89 % des enfants de 10 ans en pauvreté des apprentissages en Afrique subsaharienne, et 21 000 milliards de dollars de revenus de vie perdus pour la génération actuelle (Banque Mondiale, 2022).
- La quantité ne suffit pas : la part d'enseignants qualifiés au primaire est tombée de 84 % (2000) à 65 % (2019) en Afrique subsaharienne. Mesurer fin, c'est cibler juste.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Planifier le recrutement sur un horizon pluriannuel calé sur les projections démographiques, plutôt que par à-coups budgétaires : viser au moins 6 % de croissance annuelle de la masse enseignante dans les pays les plus déficitaires (Mali, Niger), pour courir au moins aussi vite que la croissance des effectifs scolaires.
- Traiter l'attrition comme une priorité au même titre que le recrutement : suivre et réduire les départs des enseignants en début de carrière (rémunération, conditions de service, accompagnement), car un fort taux de sortie annule l'effet d'embauche sur le ratio.
- Conditionner toute expansion des effectifs à la qualification : relever la part d'enseignants répondant aux normes nationales, au-delà des 65 % observés en Afrique subsaharienne, via des dispositifs de formation initiale et continue à grande échelle.
- Cibler le déploiement territorial pour réduire les écarts intra-pays, en affectant prioritairement les enseignants qualifiés (et davantage de femmes) aux zones rurales et défavorisées où la pression sur les classes est la plus forte.
- Mettre en place des systèmes de suivi-évaluation reliant le ratio, la qualification, le genre et les acquis des élèves, désagrégés par commune et par milieu, afin de piloter la qualité et pas seulement les effectifs et d'optimiser chaque dépense dans un contexte de déficit de financement (70 milliards de dollars par an pour la région).
- Capitaliser sur les trajectoires gagnantes de la région (le modèle ghanéen de consolidation) en documentant et en transférant les pratiques de gestion des ressources humaines enseignantes.
Sources
- Banque Mondiale, indicateur Pupil-teacher ratio, primary (SE.PRM.ENRL.TC.ZS)
- Banque Mondiale, Trained teachers in primary education (% of total teachers) (SE.PRM.TCAQ.ZS)
- Banque Mondiale, 70% of 10-Year-Olds now in Learning Poverty (2022)
- UNESCO, The persistent teacher gap in sub-Saharan Africa
- Teacher Task Force, The persistent teacher gap in sub-Saharan Africa
- UNESCO, Global Report on Teachers 2024 (attrition, féminisation)
- ONU Info, Sub-Saharan Africa faces a 70 billion USD annual education financing gap (UNESCO GEM)
- PUNCH Nigeria, 915,000 Teachers Struggle to Serve 31.7M Nigerian Pupils
- Global Partnership for Education, West and Central Africa Challenge in Access to Quality Education
- The Conversation, Croissance rapide de la population en Afrique de l'Ouest





