Torchage du gaz : brûler une richesse et payer deux fois

En 2024, l'humanité a brûlé pour rien 151 milliards de mètres cubes de gaz naturel, le volume le plus élevé depuis 2007. Ce gaz, torché faute d'être valorisé, équivaut à presque toute la consommation gazière annuelle de l'Afrique (162 milliards de m3), sur un continent où plus d'un demi-milliard de personnes n'ont pas d'accès fiable à l'électricité. L'énergie ainsi partie en fumée valait environ 63 milliards de dollars et a rejeté 389 millions de tonnes de CO2 équivalent dans l'atmosphère. C'est le sens même de l'expression « payer deux fois » : la ressource est perdue au moment où elle brûle, puis le climat en paie la facture. Le Nigeria concentre ce paradoxe. Après avoir réduit son torchage de plus des deux tiers en une décennie, le pays vient de rechuter, quand son voisin ghanéen s'apprête à fermer la vanne. Ce contraste ouest-africain n'a rien de géologique : il raconte une histoire de volonté politique et d'exécution.
Le torchage, un gaspillage qui se mesure depuis l'espace
Le torchage de routine consiste à brûler le gaz associé au pétrole, faute d'infrastructures pour le réinjecter, l'utiliser sur site ou l'acheminer vers un marché. C'est une pratique aussi ancienne que l'industrie pétrolière, et longtemps invisible dans les statistiques officielles, car aucun opérateur n'a intérêt à déclarer ce qu'il détruit. La rupture est venue du ciel : le Global Gas Flaring Tracker de la Banque Mondiale reconstitue chaque année les volumes torchés à partir d'observations satellitaires (les capteurs VIIRS de la NOAA), la seule mesure indépendante et mondiale du phénomène. Pour la première fois, la donnée échappe au déclaratif et devient opposable.
Le tableau qu'elle dresse est celui d'un problème structurel, pas conjoncturel. Après un creux à 139 milliards de m3 en 2022, le torchage mondial est reparti à la hausse : 148 milliards en 2023, puis 151 en 2024. La production pétrolière progresse, et le torchage la suit, voire la dépasse. Autrement dit, l'industrie continue de brûler une part stable de sa ressource, comme si trois décennies d'engagements climatiques n'avaient pas eu lieu. La courbe mondiale ne fléchit pas : elle remonte.
Une poignée de pays, l'essentiel du problème
Le torchage n'est pas un mal réparti uniformément sur la planète pétrolière : il est spectaculairement concentré. Les neuf premiers pays torcheurs représentent à eux seuls 76 % du torchage mondial, alors qu'ils ne pèsent même pas la moitié de la production pétrolière. Cette dissociation est capitale : elle démontre que le torchage n'est pas une fatalité liée au volume extrait, mais le résultat de choix d'investissement et de réglementation propres à chaque pays. Là où l'on décide de capter le gaz, on le capte ; là où on laisse faire, il brûle.
Cette concentration s'est même accentuée au sommet. La part combinée des trois premiers torcheurs (Russie, Iran, Irak) est passée d'environ un tiers du total mondial en 2012 à près de la moitié en 2024, l'Iran ayant récemment dépassé l'Irak pour devenir le deuxième torcheur de la planète. Autrement dit, le problème ne se dilue pas à mesure que la production mondiale se répartit : il se densifie chez quelques acteurs qui n'ont pas engagé la valorisation de leur gaz. Pour l'Afrique de l'Ouest, ce constat a une portée pratique : il confirme que le levier d'action est national et réglementaire, et qu'un pays déterminé peut sortir de la liste des mauvais élèves sans attendre un accord mondial.
Le paradoxe nigérian : le volume rassure, l'intensité accuse
Juger un pays torcheur à son seul volume brut est trompeur, car un grand producteur torchera mécaniquement plus qu'un petit. La bonne mesure est l'intensité : combien de mètres cubes de gaz sont brûlés pour chaque baril de pétrole extrait. C'est là que le Nigeria décroche. En 2024, son intensité atteint 12,0 m3 par baril, contre 11,0 l'année précédente, soit plus du double de la moyenne mondiale (5,1 m3/baril) et près de sept fois celle des États-Unis (1,8). Le Nigeria ne torche donc pas beaucoup parce qu'il produit beaucoup : il torche beaucoup parce qu'il valorise mal son gaz.
Le paradoxe s'est aggravé en 2024. Le torchage nigérian a bondi de 12 %, la deuxième plus forte progression mondiale, alors que la production pétrolière du pays ne progressait que de 3 %. Le gaz brûlé a donc augmenté quatre fois plus vite que le pétrole produit, ce qui exclut l'explication mécanique d'un simple surcroît d'activité. La cause est ailleurs, dans l'organisation même du secteur : l'entreprise pétrolière nationale concentre à elle seule 60 % du torchage national et 75 % de la hausse de 2024. Le problème a un centre de gravité identifié.
Ce que la décennie précédente prouve : agir est possible
La rechute de 2024 serait décourageante si l'histoire longue du Nigeria ne racontait pas exactement l'inverse. En 2015, le pays torchait encore plus de 23 milliards de m3, soit 13 % du total mondial : il était alors l'un des plus grands gaspilleurs de gaz de la planète. En moins d'une décennie, ce volume a été divisé par plus de trois, tombant autour de 5 à 6 milliards de m3 au début des années 2020. Cette baisse spectaculaire est la preuve, par les faits nigérians eux-mêmes, que le torchage n'est pas une malédiction géologique : il recule dès lors qu'une politique le décide et le tient.
Ce succès partiel n'a pas été spontané. Il a accompagné une série d'engagements et de dispositifs : endossement de l'initiative « Zéro Torchage de Routine à l'horizon 2030 » de la Banque Mondiale en 2016, régime d'amendes (2 dollars par 1 000 pieds cubes torchés au-delà de 10 000 barils par jour), et programme de commercialisation du gaz torché, le NGFCP, qui a attribué 49 sites à 42 candidats pour viser une captation de 250 à 300 millions de pieds cubes par jour. Le Nigeria dispose donc de l'arsenal. La rechute de 2024 ne dit pas que ces outils sont inutiles, mais qu'ils ne suffisent pas sans une exécution suivie et un contrôle indépendant des volumes réels.
Le Nigeria a prouvé qu'un géant pétrolier peut diviser son torchage par trois. La rechute de 2024 prouve qu'un progrès non consolidé se reperd. Entre les deux, il n'y a pas la géologie, il y a la constance politique.
Le contraste ouest-africain : le Ghana ferme la vanne
Pour mesurer ce que vaut une volonté politique, il suffit de traverser la frontière. En 2024, le Ghana n'a torché que 0,81 milliard de m3 (28,5 milliards de pieds cubes), soit 10,4 % du gaz qu'il a extrait. Surtout, Accra a fixé un cap explicite : l'arrêt du torchage de routine dès 2026, quatre ans avant l'échéance internationale de 2030 que le Nigeria peine à approcher. Le Ghana, producteur plus modeste, transforme son gaz associé en atout énergétique plutôt qu'en fumée, précisément parce qu'il a choisi de le faire tôt et de s'en donner les moyens.
La démonstration ghanéenne est d'autant plus instructive qu'elle porte sur un ratio, et non sur un simple volume. Torcher 10,4 % du gaz extrait reste perfectible, mais l'objectif affiché d'arrêt du torchage de routine dès 2026 signale une trajectoire descendante volontaire, à rebours de la rechute nigériane. Le Ghana ne bénéficie d'aucun privilège géologique qui le dispenserait de l'arbitrage : comme tout producteur, il doit choisir entre investir dans la capture du gaz associé ou le laisser brûler. Il a choisi le premier terme, et surtout il l'a inscrit dans un calendrier daté et public, ce qui rend son engagement vérifiable.
Le reste de l'Afrique de l'Ouest complète le tableau par l'absence. Le Bénin, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Niger, le Mali, le Burkina Faso et le Togo n'ont pas de torchage significatif, faute de production pétrolière comparable. Mais l'exemption d'aujourd'hui n'est pas une garantie pour demain : plusieurs de ces pays entrent dans l'exploitation d'hydrocarbures, le Sénégal en tête. La leçon nigériane et l'exemple ghanéen leur sont directement adressés : c'est au moment de démarrer une filière que se décide si le gaz sera valorisé ou brûlé, car il est bien plus coûteux de rattraper une infrastructure manquante que de la prévoir dès l'origine.
Payer deux fois : la valeur perdue et la facture climatique
Le torchage inflige une double peine, et les deux volets se chiffrent. Premier coût, la ressource elle-même. À l'échelle mondiale, l'énergie brûlée en 2024 valait environ 63 milliards de dollars. Pour le seul Nigeria, l'agence nationale de détection des déversements (NOSDRA) évalue la valeur du gaz torché en 2024 à 1,05 milliard de dollars, l'équivalent d'environ 30 100 GWh d'électricité, dans un pays qui subit un déficit électrique chronique et où l'accès à l'énergie reste le premier frein au développement. Chaque torchère est une centrale que l'on n'a pas construite.
Second coût, le climat. Le torchage a rejeté 389 millions de tonnes de CO2 équivalent en 2024, dont 46 millions de tonnes sous forme de méthane non brûlé. Ce dernier chiffre est le plus insidieux. On suppose généralement que les torchères brûlent le gaz à 98 % d'efficacité, mais la recherche empirique mesure une efficacité réelle de seulement 91,1 %. L'écart peut sembler faible ; il ne l'est pas. Le méthane qui échappe à la combustion est un gaz à effet de serre environ 80 fois plus puissant que le CO2 à court terme. Le torchage réchauffe donc davantage qu'on ne le comptabilise, et son impact climatique réel est systématiquement sous-estimé.
Ce que les moyennes cachent : une efficacité surestimée, une donnée fragile
Le chiffre mondial de 151 milliards de m3 est un agrégat, et comme tout agrégat il lisse des réalités que l'action publique ne peut ignorer. Trois angles morts méritent d'être éclairés. Le premier est l'efficacité de combustion : tant que l'on retient l'hypothèse commode de 98 %, on sous-compte le méthane relâché ; la mesure réelle de 91,1 % change l'ordre de grandeur du problème climatique et déplace la priorité vers la détection des fuites, pas seulement vers la réduction des flammes visibles.
Le deuxième angle mort est la précision même des volumes. Les reprises publiques arrondissent (5 milliards de m3 pour le Nigeria en 2022, 6 en 2023), et le chiffre 2024 (environ 6,7 milliards) est une estimation dérivée de la hausse de 12 % communiquée par la Banque Mondiale, faute de valeur absolue publiée en clair. De même, la valeur du gaz gaspillé varie fortement selon le prix de référence retenu : la fourchette citée pour 2023 va de 9 à 64 milliards de dollars selon l'hypothèse de prix, l'écart tenant à la valorisation, non au volume. Ces incertitudes ne remettent pas en cause la tendance, mais elles rappellent qu'une politique sérieuse a besoin de données locales, vérifiées et actualisées, pas seulement de moyennes globales.
- L'efficacité de combustion. Supposée à 98 %, mesurée à 91,1 % : le méthane non brûlé, gaz environ 80 fois plus réchauffant que le CO2 à court terme, est donc largement sous-estimé dans les inventaires officiels.
- La précision des volumes. Les volumes nationaux sont arrondis et parfois déduits d'un taux de variation ; le chiffre 2024 du Nigeria est une estimation, non une donnée publiée en clair.
- La valorisation économique. La valeur du gaz perdu dépend du prix de référence choisi (prix intérieur américain ou prix d'importation européen), d'où des fourchettes larges pour un même volume physique.
Le coût de l'inaction : une énergie perdue sur un continent qui en manque
L'inaction a un prix, et il se mesure à l'aune des besoins non couverts. Le gaz torché dans le monde en 2024 représentait 93 % de la consommation gazière annuelle de l'Afrique tout entière. Formulé autrement : l'énergie brûlée sans usage sur la planète aurait presque suffi à couvrir toute la demande gazière africaine d'une année, sur un continent où plus de 500 millions de personnes vivent sans accès fiable à l'électricité. Le torchage n'est pas seulement un problème climatique abstrait, c'est un scandale d'allocation de ressources : on détruit à un endroit ce qui manque cruellement à quelques centaines de kilomètres.
Pour l'Afrique de l'Ouest en particulier, chaque année de torchage nigérian non maîtrisé est une occasion manquée de sécurité énergétique régionale. Le gaz capté pourrait alimenter des centrales, l'industrie, l'engrais, et réduire la dépendance aux importations coûteuses. À l'inverse, chaque torchère qui continue de brûler transforme un actif domestique en passif climatique. Le coût de l'inaction n'est donc pas nul : c'est celui d'une richesse détruite, d'un déficit électrique prolongé et d'un réchauffement accéléré, tous supportés par les populations les moins responsables du problème.
L'angle CRAD : transformer une image satellite en tableau de bord de décision
Le cas nigérian illustre parfaitement l'écart entre l'engagement et l'exécution. Le pays a endossé l'initiative « Zéro Torchage de Routine », s'est doté d'un régime d'amendes et d'un programme de commercialisation, et pourtant son torchage est reparti à la hausse en 2024. Ce n'est pas un déficit d'ambition, c'est un déficit de suivi. Tant qu'un pays ne mesure pas ses volumes réels de façon indépendante, ne chiffre pas la valeur perdue et ne rend pas ces chiffres opposables à ses opérateurs, ses engagements restent des intentions. La donnée satellitaire de la Banque Mondiale offre justement cette base neutre : encore faut-il la traduire en pilotage.
C'est la conviction qui guide l'approche du CRAD sur les enjeux climat et énergie. Une observation satellitaire n'a de valeur, pour un décideur, que si elle devient un tableau de bord : volumes torchés par site et par opérateur, valeur économique perdue, émissions associées, écart aux objectifs officiels, tout cela suivi campagne après campagne et croisé avec les données de terrain. Le CRAD accompagne les États et les bailleurs ouest-africains dans ce travail de suivi-évaluation des politiques : mesurer ce qui brûle réellement, chiffrer ce que cela coûte, et transformer une donnée globale en feuille de route locale. C'est la différence entre déclarer une ambition et pouvoir en rendre compte.
À retenir
- En 2024, le monde a torché 151 milliards de m3 de gaz, le plus haut niveau depuis 2007, soit 93 % de la consommation gazière annuelle de l'Afrique et 63 milliards de dollars d'énergie détruite.
- Le Nigeria a divisé son torchage par plus de trois depuis 2015 (de 23 à environ 6 milliards de m3), preuve qu'agir est possible, mais il a rechuté de 12 % en 2024 alors que sa production ne montait que de 3 %.
- L'intensité de torchage du Nigeria (12 m3 par baril) est plus du double de la moyenne mondiale (5,1) et près de sept fois celle des États-Unis (1,8) : le problème tient à la valorisation du gaz, pas au volume produit.
- Le Ghana n'a torché que 0,81 milliard de m3 en 2024 et vise l'arrêt du torchage de routine dès 2026, quatre ans avant l'échéance internationale : le contraste régional est un choix politique.
- L'efficacité réelle de combustion (91,1 % au lieu des 98 % supposés) fait que le méthane relâché, environ 80 fois plus réchauffant que le CO2 à court terme, est largement sous-estimé.
Recommandations aux décideurs ouest-africains
- Faire de la mesure satellitaire indépendante (Global Gas Flaring Tracker, capteurs VIIRS) la référence officielle et opposable des volumes torchés, plutôt que les seules déclarations des opérateurs, et publier ces chiffres site par site.
- Traduire les engagements existants en exécution suivie : au Nigeria, appliquer effectivement le régime d'amendes et accélérer le programme de commercialisation NGFCP (49 sites attribués), en ciblant l'entreprise nationale qui concentre 60 % du torchage.
- Anticiper dans les pays entrants (Sénégal en tête) : inscrire l'interdiction du torchage de routine et l'obligation de valorisation du gaz associé dès les contrats et les infrastructures initiales, sur le modèle ghanéen d'arrêt visé en 2026.
- Chiffrer systématiquement la double perte, valeur de l'énergie détruite et coût climatique du méthane, pour transformer un enjeu environnemental abstrait en arbitrage économique lisible par les ministères des finances.
- Intégrer la mesure des fuites de méthane (efficacité réelle de 91,1 %, non 98 %) dans les inventaires nationaux, afin de ne plus sous-estimer l'impact climatique réel des torchères et d'orienter les priorités.
- Bâtir des tableaux de bord régionaux de suivi-évaluation croisant données satellitaires, valeur perdue et objectifs officiels, pour piloter la sécurité énergétique ouest-africaine à l'échelle de la CEDEAO et non pays par pays isolément.
Sources
- Banque Mondiale, 2025 Global Gas Flaring Tracker Report (données 2024)
- Banque Mondiale, Global Gas Flaring Data (données de torchage par pays)
- Banque Mondiale, Global Gas Flaring Tracker Report (juin 2024, données 2023, PDF)
- Banque Mondiale, initiative Zero Routine Flaring by 2030 (Q&A)
- Banque Mondiale, réglementation torchage/venting, fiche Nigeria
- Down To Earth, synthèse du rapport WB 2024 (389 Mt CO2e, 162 bcm Afrique)
- Nairametrics, Nigeria deuxième plus forte hausse mondiale de torchage en 2024
- Guardian Nigeria, torchage nigérian +12 % malgré la croissance pétrolière
- Environmental Defense Fund (EDF), synthèse du Global Gas Flaring Tracker (intensité, efficacité 91,1 %)
- Managing Ghana, Ghana a torché 28,5 bcf de gaz en 2024
- Ecofin Agency, le Ghana vise l'arrêt du torchage de routine en 2026
- S&P Global Commodity Insights, l'Iran dépasse l'Irak comme 2e torcheur mondial (2023)





