Santé

Personnel de santé : la densité critique qui freine la couverture

Personnel de santé : la densité critique qui freine la couverture

On peut construire des centres de santé, livrer des vaccins et numériser les dossiers patients : sans soignants pour les faire fonctionner, rien ne tient. La pénurie de personnel n est pas un problème de santé parmi d autres, c est le multiplicateur (ou le diviseur) de tous les autres. Quand un district manque d infirmières, ce ne sont pas seulement des postes vacants : ce sont des accouchements non assistés, des diagnostics manqués, des campagnes de vaccination qui s essoufflent. L Organisation mondiale de la santé fixe le seuil minimal à 4,45 professionnels (médecins, infirmiers, sages-femmes) pour 1 000 habitants pour assurer les services essentiels. La Région africaine, elle, plafonne à 1,55 pour 1 000, soit à peine plus du tiers de la cible. Derrière ce ratio se joue une question que les moyennes nationales escamotent : qui soignera, et surtout, où ?

Une pénurie qui se chiffre, pays par pays

Selon les estimations de la Banque Mondiale, la densité médicale d Afrique de l Ouest reste d un ordre de grandeur inférieure à celle de l Europe, où l on compte plusieurs dizaines de médecins pour 10 000 habitants contre quelques unités au sud du Sahara. À l échelle régionale, l écart se creuse encore entre voisins. Le Nigeria (0,38 médecin pour 1 000 habitants) et le Ghana (0,27) tirent la région vers le haut, tandis que le Togo (0,08) et le Niger (0,038) restent sous la barre symbolique de 0,1. Autrement dit, un Nigérian dispose de dix fois plus de médecins par habitant qu un Nigérien. Ces disparités ne sont pas des nuances statistiques : elles déterminent concrètement qui peut accéder à une consultation, à un accouchement assisté ou à une prise en charge d urgence.

Densité de médecins par pays (dernière année disponible, pour 1000 habitants)pour 1000 habitantsNigeria0.38Ghana0.27Bénin0.22Mali0.19Côte d Ivoire0.17Burkina Faso0.15Sénégal0.11Togo0.08Niger0.04Source : Banque Mondiale, indicateur SH.MED.PHYS.ZS (données 2022-2023)
Valeurs 2023, sauf Burkina Faso et Togo (2022, dernière année disponible). Même les pays les mieux dotés restent très en deçà des standards internationaux.

Le médecin n est pas le seul indicateur qui compte. Dans la plupart des systèmes de santé ouest-africains, ce sont les infirmières et les sages-femmes qui assurent l essentiel des soins de première ligne, en particulier en zone rurale. Le Ghana se détache nettement avec 4,11 soignants pour 1 000 habitants, loin devant le Nigeria (1,65) et le Burkina Faso (0,95). Le Bénin se situe à 0,611, le Mali fermant la marche à 0,268. Cette deuxième cartographie nuance la première : un pays peut compenser partiellement sa rareté médicale par un investissement massif dans les cadres intermédiaires, à condition que la formation et le déploiement suivent. Le contraste entre les deux classements est instructif. Le Ghana, troisième pour les médecins, devient premier pour les infirmières et sages-femmes : il a fait un choix de modèle, celui d adosser sa couverture à une première ligne paramédicale dense plutôt qu à une élite médicale rare. À l inverse, le Mali cumule les deux faiblesses. Lire les deux densités ensemble, et non séparément, est donc la condition d un diagnostic juste : la même moyenne nationale peut recouvrir des architectures de soin radicalement différentes.

Densité d infirmières et sages-femmes par pays (dernière année disponible, pour 1000 habitants)pour 1000 habitants02464.11Ghana1.647Nigeria0.95Burkina Faso0.79Côte d Ivoire0.61Bénin0.49Togo0.42Sénégal0.42Niger0.27MaliSource : Banque Mondiale, indicateur SH.MED.NUMW.P3 (données 2022-2023)
Valeurs 2023, sauf Nigeria et Togo (2022, dernière année disponible). Le poids des cadres infirmiers et obstétricaux, première ligne des soins essentiels.

La pénurie n est pas une fatalité : la trajectoire africaine récente

Le discours dominant présente la pénurie comme un état structurel quasi immuable. Les données récentes de l OMS racontent une histoire plus nuancée, et plus utile pour la décision : la Région africaine a fait croître son effectif soignant de 4,3 millions de professionnels en 2018 à 5,72 millions en 2024, soit une progression d environ un tiers en six ans. Sur la même période, la projection du déficit attendu d ici 2030 a été révisée à la baisse, de 6,1 millions à environ 5,85 millions. Le mouvement est réel. Mais il ne doit pas masquer l essentiel : la région ne dispose encore que de 46 % des soignants dont elle a besoin. La courbe monte, mais elle part de très bas, et l écart à combler reste l un des plus larges au monde.

Effectif du personnel de santé en Région africaine : besoin estimé vs effectif réelmillions de professionnels de santéEffectif réelBesoin pour 2030051015201820242030 (projeté)Source : OMS Bureau régional Afrique, rapport sur le personnel de santé (2024)
L effectif réel progresse, mais l écart au besoin reste massif. Série illustrative reconstituée à partir des points OMS publiés (effectif 2018 et 2024 ; déficit projeté 2030 d environ 5,85 M, soit un besoin d environ 12,44 M pour un effectif projeté d environ 6,59 M).

Le Bénin : une progression réelle mais fragile

Le cas béninois illustre à la fois l ampleur du défi et la possibilité d une trajectoire ascendante. La densité de médecins y est passée de 0,052 pour 1 000 habitants en 2010 à 0,216 en 2023, soit une multiplication par quatre en treize ans. Le décrochage de 2016 (0,045) rappelle toutefois que ces gains ne sont jamais linéaires : ils dépendent des promotions formées, des recrutements publics et de la capacité à retenir les diplômés. Le saut observé à partir de 2021 (0,205) traduit un effort soutenu, mais le pays demeure très en deçà des normes internationales. La fragilité de cette courbe est le vrai message : un progrès non consolidé peut s inverser.

Évolution de la densité de médecins : Bénin 2010-2023pour 1000 habitants00.10.20.320102011201620182019202120222023Source : Banque Mondiale, indicateur SH.MED.PHYS.ZS
Une multiplication par quatre depuis 2010, mais une trajectoire encore irrégulière.

Pourquoi la densité change tout : le mécanisme causal

L intuition selon laquelle plus de soignants signifie plus de soins se vérifie désormais par la mesure. Une étude de l Université Stanford publiée dans l American Journal of Tropical Medicine and Hygiene a relié les densités nationales de personnel à l utilisation effective des services de santé maternelle dans 35 pays d Afrique subsaharienne, à partir des Enquêtes démographiques et de santé. Le résultat est net : chaque infirmière ou sage-femme supplémentaire pour 1 000 habitants est associée à une hausse d environ 8,9 % de la probabilité d accoucher en établissement, et chaque médecin supplémentaire à une hausse d environ 9,8 %. La densité n est donc pas un indicateur cosmétique : c est le canal par lequel les politiques de santé se traduisent, ou non, en actes de soin réellement délivrés.

Si l effet est si robuste, c est que la pénurie agit par plusieurs canaux simultanés. La décomposition des facteurs aide à comprendre pourquoi former davantage ne suffit jamais à lui seul.

  • Émigration : près de 46 % des soignants de la région déclarent une intention de migrer (OMS, 2024). Côté destination, 20 % des médecins et 9 % des infirmiers exerçant dans les pays de l OCDE sont formés à l étranger, et la part de médecins migrants y est passée de 21 % à 28 % en deux décennies (OCDE, 2025).
  • Sous-emploi paradoxal : environ 943 000 soignants formés étaient sans emploi en Afrique en 2024, faute de postes budgétés, alors même que les systèmes manquent de personnel. La pénurie est autant un problème de financement et d absorption que de formation.
  • Qualité et présence effective : l OMS estime que les soignants posent un diagnostic correct dans environ 62 % des cas et administrent le traitement approprié dans 40 % des cas diagnostiqués ; l absentéisme représente jusqu à 20 % de la masse salariale. Un poste occupé n équivaut pas à un soin rendu.
  • Mauvaise répartition : la concentration des effectifs dans les capitales laisse les zones rurales, où vit l essentiel de la population ouest-africaine, en situation de désert médical chronique.
Effet d un soignant supplémentaire pour 1000 habitants sur l accouchement en établissementhausse de probabilité (points de pourcentage)02.557.5109.8Médecin8.9Infirmière / sage-femme9Soignant (toutes catégories)Source : Rosser et al., American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, 2022 (35 pays d Afrique subsaharienne)
Effet marginal estimé par régression probit multivariée. La densité de cadres intermédiaires pèse presque autant que celle des médecins, à coût bien moindre.

Le coût de l inaction : ce que la pénurie tue déjà

Le déficit de personnel n est pas une abstraction comptable : il se lit dans les indicateurs de survie. La Région africaine concentre la majorité des décès maternels du monde et affiche le plus faible taux de couverture par du personnel qualifié à l accouchement : 65 % des naissances seulement y sont assistées par un soignant qualifié, le niveau le plus bas de la planète, contre une cible de 90 % à l horizon 2030. Au rythme actuel, le ratio de mortalité maternelle en Afrique subsaharienne se situerait encore autour de 390 décès pour 100 000 naissances vivantes en 2030, très loin de la cible des Objectifs de développement durable (moins de 70). La mortalité infantile, à 72 pour 1 000 naissances vivantes, suivrait la même pente trop lente.

Les progrès sur la mortalité maternelle se sont essoufflés au cours de la dernière décennie. Là où le personnel qualifié manque, ce sont les femmes et les nouveau-nés qui paient d abord la facture de la pénurie.

L inaction a aussi un coût d opportunité économique. L OMS estime que chaque dollar investi dans le personnel de santé peut générer jusqu à dix fois sa valeur en retombées, par la productivité gagnée et les maladies évitées. Ne pas combler le déficit, c est donc renoncer à un rendement parmi les plus élevés de toute la dépense publique, en plus de laisser des vies en jeu. Il faut y ajouter un effet de cascade rarement chiffré : un district sans soignant ne renonce pas seulement aux soins curatifs, il perd aussi sa capacité de prévention, de surveillance épidémiologique et de vaccination de routine. Chaque maillon manquant fragilise les suivants, de sorte que la pénurie de personnel se paie une seconde fois, sous forme d épidémies détectées trop tard et de couvertures vaccinales qui décrochent. C est ce caractère systémique qui fait de la densité soignante un investissement structurant, et non une ligne de dépense parmi d autres.

La dimension de genre : un effectif féminin, un pouvoir masculin

On ne peut pas penser le personnel de santé sans penser les femmes. Elles forment près de 70 % de la main-d œuvre mondiale de la santé et du soin, mais n occupent qu environ 25 % des postes de direction et perçoivent, à fonction comparable, une rémunération inférieure d environ un quart à celle des hommes. Cette sous-valorisation n est pas qu une question d équité : elle entretient l attrition et le découragement dans les rangs mêmes qui assurent les soins de première ligne, sages-femmes et infirmières en tête. Renforcer la densité soignante en Afrique de l Ouest passe donc largement par une politique qui retient, rémunère et promeut les femmes qui composent l essentiel de cet effectif.

Financer le rattrapage : un effort modeste, un rendement élevé

L ampleur du déficit peut décourager, mais l ordre de grandeur du financement requis est étonnamment maîtrisable. Selon l OMS, combler le besoin supposerait d augmenter la dépense d environ 4 dollars par habitant et par an, ou d élargir les budgets dédiés au personnel d environ 15 % par an. La région forme déjà plus de 325 000 diplômés par an : le verrou n est pas seulement la production de soignants, mais leur absorption dans des postes financés et leur maintien sur le territoire. C est précisément ce double goulot, financement et rétention, que les plans nationaux doivent cibler en priorité, plutôt que la seule capacité de formation. Autrement dit, dans bien des pays ouest-africains, le réservoir de talents existe déjà, mais il fuit par deux orifices : faute de postes budgétés, des milliers de diplômés restent inactifs ou s exilent, pendant que les zones rurales attendent. Réorienter une partie de l effort, de la production vers l absorption et la fidélisation, est souvent le levier au meilleur rapport coût-efficacité, parce qu il valorise un capital humain déjà formé au lieu d en financer un nouveau qui suivra le même chemin de sortie.

Ce que les moyennes cachent, et l angle CRAD

Compter les soignants au niveau national ne dit pas où ils exercent. Une densité moyenne acceptable peut recouvrir une capitale saturée de cliniques privées et des districts ruraux quasi dépourvus de sage-femme. Au Mali, où la densité de soignants resterait, selon les autorités, d environ 6 professionnels pour 10 000 habitants face à une cible de 23 à 33, un plan de refonte du système de santé a été engagé. Au Sénégal, la densité de prestataires qualifiés reste très en deçà de la norme OMS. Mais ces chiffres nationaux, utiles pour le plaidoyer, sont presque inopérants pour la décision opérationnelle : ils ne disent pas quel district recruter en priorité, ni où la prochaine maternité sauvera le plus de vies.

C est là que se situe la valeur ajoutée du CRAD. Mesurer finement, désagréger par district, géolocaliser l offre et la rapporter à la demande réelle (densité de population, profil épidémiologique, distances d accès) transforme une statistique de plaidoyer en outil d allocation. La même donnée, lue au bon grain, ne sert plus à constater la pénurie : elle sert à décider où mettre le prochain poste, la prochaine prime d éloignement, la prochaine cohorte de diplômés. Du terrain au tableau de bord, c est cette chaîne complète qui permet de cibler les déserts médicaux réels plutôt que des moyennes trompeuses.

À retenir

  • La Région africaine plafonne à 1,55 soignant pour 1 000 habitants, contre un seuil OMS de 4,45, et ne dispose que de 46 % du personnel dont elle a besoin ; le Nigeria, mieux doté en médecins (0,38), reste dix fois sous la cible.
  • La pénurie n est pas une fatalité : l effectif soignant de la région est passé de 4,3 à 5,72 millions entre 2018 et 2024, et le Bénin a quadruplé sa densité médicale depuis 2010 (de 0,052 à 0,216).
  • Chaque infirmière ou sage-femme supplémentaire pour 1 000 habitants accroît d environ 8,9 % la probabilité d accoucher en établissement : la densité est le canal causal des soins réellement rendus.
  • Le coût de l inaction est humain (65 % seulement des naissances assistées par un soignant qualifié, le plus bas du monde) et économique (un dollar investi dans le personnel rapporte jusqu à dix fois sa valeur).
  • Le verrou n est pas que la formation : 943 000 soignants formés étaient sans emploi en 2024 et près de 46 % envisagent d émigrer ; financement, absorption et rétention décident autant que les écoles.

Recommandations aux décideurs ouest-africains

  1. Piloter par la donnée géolocalisée : cartographier en continu la densité de soignants au niveau district, et non national, pour cibler les déserts médicaux réels plutôt que des moyennes trompeuses.
  2. Investir massivement dans les cadres intermédiaires (infirmières, sages-femmes), dont le Ghana montre l effet de levier (4,11 pour 1 000) et dont chaque unité supplémentaire accroît d environ 8,9 % les accouchements en établissement, à coût plus soutenable que la seule formation médicale.
  3. Traiter le sous-emploi avant la sur-formation : budgéter l absorption des 943 000 soignants formés mais sans poste, plutôt que de financer uniquement de nouvelles cohortes qui émigreront ou resteront inactives.
  4. Conditionner les recrutements à une politique de rétention (rémunération, logement, perspectives de carrière) et d équité de genre, puisque les femmes forment près de 70 % de l effectif soignant mais n occupent que 25 % des postes de direction.
  5. Imposer des quotas de déploiement en zone rurale assortis d incitations (primes d éloignement, bourses fléchées contre engagement de service), afin de corriger la concentration du personnel dans les capitales.
  6. Inscrire la densité du personnel de santé comme indicateur central de suivi-évaluation des plans nationaux, avec des cibles intermédiaires vérifiables chaque année, sachant qu un effort d environ 4 dollars par habitant et par an suffirait à amorcer le rattrapage.

Sources

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